LES CAMISARDS
488 LES MARCUvNOS DE MIRACLES.
Cest plus qu'il n'en faut pour que le nom de Richelieu vire éternellement dans l'histoire.
— Le roi Louis XIII, le Juste, que Ton pourrait, avec plus de raison, appeler l'Irrésolu, ne tarda pas à aller rejoindre dans la tombe le ministre qui pendant vingt ans, lavait débarrassé du lourd fardeau des affaires publiques. —
Le fils d'Henri IV mourut le 14 mai 1643. —
— Le roi et le ministre répondaient ainsi au terrible appel que de Thou, l'ami de Cinq-Mars, leur avait adressé sur l'échafaud de Lyon...
Vainqueurs et vaincus, bourreaux et victimes allaient comparaître devant la justice suprême !
Au-delà de la tombe, ils devaient trouver Dieu et l'histoire!...
La France est encore gouvernée par une régente : Anne d'Autriche.
L'Italien Mazarin, le premier ministre, paraît faible parce qu'il n'étend pas sur les grands, la main de fer de son prédécesseur.
Les seigneurs et le parlement se liguent et forment la Fronde, vaste association politique , dont le but avoué est d'éloigner Mazarin des affaires , et le but réel, de faire refleurir le bon temps de la féodalité.
Gaston d'Orléans traîne son indécision d'un parti à l'autre, en sacrifiant toujours quelque victime sur son chemin.
Turenne et Condé, réunis ou opposés, guerroyent selon leur fantaisie, avec ou contre la cour.
La galanterie française trouve seule son compte dans une guerre, ridicule dans son principe, et absurde dans ses moyens. —
— Le coadjuteur de l'archevêque de Paris , lé futur cardinal de Retz, fait tout ce qu'il peut pour compromettre la religion. —
— Mazarin est toujours en route; il s'enfuit, revient, repart et lasse la Fronde par cet éternel chassécroisé.
Disons à son honneur que quand il rentre triomphalement à Paris pour reprendre le pouvoir , qu'il doit garder jusqu'à sa mort, il s'interdit toute vengeance et se contente de gouverner frivolement un peuple frivole.
Pendant les guerres de la Fronde, nos armées victorieuses ont poursuivi leurs succès.
La guerre de Trente Ans, commencée par la défenestration de Prague, se termine par le traité signé à Osnabruck et à Munster en Westphalie ; il nous donne les évêchés de Toul , Metz , Verdun et la
lf)0 LKS MARCHANDS DR MIRACLES.
souveraineté de toute l'Alsace, moins Strasbourg.
Dans Tordre moral : Le traité de Westphalie a proclamé la liberté de conscience, en admettant dans l'Empire, avec égalité de droits, les trois religions catholique, luthérienne et calviniste.
Il a reconnu l'indépendance des Suisses et des Grisons et jeté les bases de l'appel au peuple, en accordant aux villes impériales, l'exercice sérieux du droit de suffrage.
Mazarin, qui dans les premières années de son ministère, a contribué à la signature du traité de Munster , termine sa carrière en signant, avec don Louis de Haro, dans l'ilo des Faisans, au milieu de la Bidassoa, la célèbre paix des Pyrénées.
L'Espagne laisse à la France le Roussillon, la Gerdagne et une partie de ses conquêtes dans les Pays-Bas.
A la suite de cette paix, l'infante Marie-Thérèse épouse Louis XIV, en renonçant à la couronne d'Espagne.
— Condé est rétabli dans ses dignités, et le prince Charles-Emmanuel de Savoie recouvre les domaines que lui avaient enlevés les vicissitudes de la guerre. —
— Mazarin meurt le 9 mars 1661 , nommant le roi
héritier des biens immenses qu'il s'était acquis par l'administration frauduleuse du trésor public.
A partir de la mort de son premier ministre, Louis XIV gouverne en personne, accaparant toute la gloire, mais aussi faisant retomber sur son nom toutes les fautes de cette grande époque.
Le grand roi, qui malgré tout son despotisme, n'était pas fâché de paraître de l'avis des grands esprits, qui devaient former le splendide panthéon en tète duquel la postérité devait un jour le voir trôner; le grand roi, disons-nous, rendit en 1672, à la sollicitation des savants qui démontraient, au nom de la science et de la raison, que tous ces procès entremêlés de sorcellerie et d'exorcismes étaient à la fois ua attentat de lèse-humanité et une profanation de la religion, condamnés par les livres saints et par toute la philosophie (1), un décret qui défendait à tous les tribunaux de France, de poursuivre les sorciers et de les livrer au supplice du feu, à moins qu'ils n'aient commis des crimes d'empoisonnement.
On s'arrête effrayé, quand on songe aux innombra-
(1) Lévitique. Chapitre*XX. Défense de fiddlâtric et t'es superstition.
DcuiéiDnome. Chapitre XVIII. Défense tïc consuller l?s dévia».
192 LES UAKCH\M)S DK MIRACLES.
Mes victimes dévorées par les flammes des bûchers, sous prétexte de magie, dans les quinzième et seizième siècles.
Pour donner une idée du nombre et de l'importance des exécutions , nous citerons d'abord deux inquisiteurs, qui se sont acquis la terrible réputation de brûleurs de sorciers.
Le premier, nommé Cumamus, commença ses exploits par faire brûler, en 1485, danale petit comté de Bulin , quarante et une femmes pour cause de sabbat ;
Ne trouvant pas le mal suffisamment atteint dans ses racines, il se mit à prononcer tant et tant de condamnations que, de guerre las, les habitants émigrèrent en masse.
Son digne rival, le second inquisiteur, se nommait Alciat, et exerçait en Piémont.
Il débuta par un coup de maître et fit, en une seule fois, brûler cent cinquante sorciers, dans un immense auto-da-fé.
L'année suivante, deux cents nouvelles victimes allaient être livrées aux flammes, quand le peuple se soulevant, chassa cet enragé brûleur et délivra les malheureux, qu'attendait la mort sur le bûcher.
Innocent VIII, le pape qui défendit, sous peine d'excommunication, la lecture des fameuses thèses de Jean Pic de la Mirandolle et qui introduisit dans ses constitutions les clauses : motus proprii motu proprio, qui ont toujours été rejetées en France, lança du Vatican, en 1489, une bulle pour inviter les inquisiteurs à redoubler de zèle, dans la recherche et la prompte punition des personnes des deux sexes se livrajit à la magie et à la sorcellerie.
« Ayant appris, dit cette bulle, qu'un grand nombre de personnes des deux sexes, ne craignent pas d'entrer en commerce avec les démons vomis par l'enfer, et que ces personnes, par leur détestable pratique de sorcellerie, frappent également les hommes et les animaux ;
« Qu'ils rendent stérile le lit conjugal et font méchamment périr les enfants des femmes et les petits des bestiaux;
<x Qu'ils jettent des sorts sur les fruits de la terre et l'herbe des prairies, qu'ils dessèchent les étangs, tarissent les fleuves et font périr les poissons ;
« Qu'ils profanent des choses saintes, honorent les choses impies et se livrent à d'horribles sacrilèges, par tous ces motifs et autres encore :
« Chargeons les inquisiteurs de tous les États de
i<H MU MARCHANDS DE MIRACLES.
la chrétienté, de poursuivre sans relâche, condamner et faire périr, toutes les personnes qui seraient convaincues de crime de sorcellerie. »
Les conséquences de cette bulle furent épouvantables.
Les bûchers s'élevèrent de tous côtés .
L'Espagne, la France, l'Italie, l'Allemagne furent littéralement décimées 1...
En 1524, la jolie petite ville de Cômç, en Italie, ne compta pas moins de douze cents personnes brûlées, pour cause de magie.
Et c'est à croire que l'on rêve quand on voit des hommes comme Toréno , surnommé Grillandus , Nicolas Rémi, le conseiller, l'ami intime du duc de Lorraine, Del Rio, Bodin et Roguet, se vanter d'avoir fait brûler, le premier, 1770 sorciers, le second et le troisième, chacun 900, le quatrième, 600 et le dernier 500 seulement.
En 1570, un nommé Florimond de Remond, conseiller au parlement de Bordeaux, après avoir fait torturer et rôtir quelques centaines de malheureux et composé un ouvrage mystique intitulé : Le Règne de l' Antéchrist, finit par déclarer qu'il renonce à condamner des gens qui semblent renaître de leurs cendres ! Plus on en brûle plus il en vient*
— C'est bien triste, dit-il avec bonhomie, quand on rentre chez soi, après avoir envoyé quatre ou cinq sorciers ou sorcières au bûcher, de songer que le lendemain ce sera encore à recommencer.
En 1572, Tannée de la Saint Barthélémy, quand, au nom d'un Dieu d'amour et de miséricorde, le sang français était répandu par des mains françaises... Un certain Bodin, espèce d'idiot, qui avait composé sous le titre de : Démonologie, un recueil d'absurdités, assurait que le chiffre des sorciers avoué par le malheureux Des Échelles, lors de son exécution en place de Grève, pour crime de sorcellerie, était de trois cent mille, et qu'il n'y aurait pas de bonheur pour la France tant qu'ils ne seraient pas exterminés jusqu'au dernier.
En 1589, deux mois avant l'assassinat d'Henri III, par Jacques Clément, le parlement de Paris eut à instruire contre quarante personnes des deux sexes, accusées de commerce intime avec les démons infernaux, et de porter sur leur corps le sceau satanique.
Fort heureusement pour elles, le Parlement comptait, à cette époque, quelques hommes éclairés dans son sein.
Sur la demande d'un de ses membres, il décida
qu'une commission, à laquelle on joindrait deux des principaux médecins de la capitale, serait chargée d'examiner les accusés et de rechercher sur eux les traces de leur pacte avec Satan.
Voici le rapport que les médecins rédigèrent :
« 1° Ayant à plusieurs reprises visité les accusés, après les avoir fait mettre dans un état complet de nudité, nous avons acquis la certitude, en les piquant en différents endroits du corps, qu'ils avaient le sentiment de la douleur très-prononcé.
« 2° Dans l'ordre moral, après les avoir interrogés avec douceur, comme l'on fait pour les personnes atteintes de mélancolie ou de folie ;
« Nous avons pu diviser les accusés en deux classes :
« La première partie, composée seulement d'environ le tiers de ces malheureuses créatures, avaient l'esprit tellement surexcité , qu'elles désiraient la mort et étaient prêtes à braver la douleur.
« Le surplus des accusés n'était qu'une réunion de pauvres diables stupides, auxquels il ne restait de l'intelligence humaine, qu'un sentiment très-développé de conservation.
« Notre avis fut de bailler à ces malheureux de l'ellébore pour les purger, et de les envoyer respirer
le grand air des champs pour se calmer (1).
Hélas! vingt ans plus tard, les accusations de sorcellerie désolèrent de nouveau la France.
L'on vit des docteurs en Sorbonne, tels que Delmanet, Morin, Filesac, se plaindre hautement, de ce que l'esprit de tolérance de la magistrature multipliait tellement le nombre des sorciers , qu'il ne fallait plus les compter par centaines de mille, mais par millions, et ces docteurs appelaient sur eux toute la sévérité des lois.
De telle sorte que, si S. M. Henri IV eût écouté les conseils de ces démonophobes, le Béarnais aurait, en peu de temps, vu griller les trois quarts de ses sujets.
Vers la même époque, en quatre années, le petit Électorat de Trêves, vit rôtir six mille cinq cents personnes pour cause de sorcellerie ; les Pays-Bas eurent quatre mille, et la Suisse deux mille trois cents personnes également brûlées.
On voit, par ce triste tableau, qu'il était grand temps que la science obtînt un décret qui coupât le mal dans sa racine.
(1) Le Parlement ordonna la mise en liberté des mieux portants ; les autres fanent envoyés, dans des hôpitaux, pour être soumis à un traitement spécial.
196 LES MARCHANDS DE WftACLES.
Du jour où il fut prouvé que les possédés n'étaient que des hypocondriaques ou des femmes hystériques, égarés par une imagination en délire, Ton vit cesser en France ces horribles sacrifices humains, qui s'accomplissaient au nom des lois du royaume, et pour la plus grande gloire de Dieu.
Au siècle dernier, à la grande époque de l'Encyclopédie, de nouveaux bûchers s'élèvent encore en Bavière et en Allemagne, et tout le monde sait que ceux d'Espagne n'ont été renversés, que lors de l'invasion française qui conduisit le roi Joseph sur le trône des petits fils de Charles-Quint.
Cependant, sous le règne de Louis XV, on essaya de renouveler la triste comédie qui coûta la vie à Urbain Grandier.
Un jésuite, le père Girard, fut accusé d'avoir jeté un sort sur une de ses jolies pénitentes, nommée Marie Cadière.
Le procès s'instruisit et la jeune fille offrit, mettant de côté toute pudeur, de se montrer nue pour que l'on pût distinguer plus facilement la marque du stigmate infernal.
Heureusement pour le père Girard, que les juges intelligents du règne de Louis XV, ne croyaient plusaupouvoirdemessireSatanas et de ses suppôts.
Marie Cadière fat condamnée aux dépens du procès, et le peuple l'accueillit de telle façon, à sa sortie de l'audience, qu'elle dut aller cacher sa honte dans une bourgade d'une province éloignée.
Quant au père Girard, il fut renvoyé absous, et immédiatement rendu à*la liberté.
Ce procès est le dernier de ce genre qui ait été soumis aux tribunaux.
Mais malheureusement le peuple, plus d'un demisiècle avant l'affaire du père Girard, n'était pas aussi éclairé que la magistrature.
Il voulait à toute force trouver du merveilleux dans les faits qu'il ne pouvait s'expliquer, et il s'attaqua à l'une des gloires militaires les plu s pures du règne de Louis XIV, au maréchal Fabert.
Le héros, l'honnête citoyen f le grand homme de guerre qui, par ses talents, son courage, sa vertu, s'était élevé au sommet de l'échelle sociale, passait aux yeux du peuple et de l'armée pour avoir vendu son âme au diable en échange du bâton de maréchal.
Et quand le marquis Abraham de Fabert mourut d'un coup de sang, en 1663, dans son gouvernement de Sedan, on répandit le bruit que le temps du marché étant expiré, Satan était venu pren dre l'âme du maréchal.
Nous avons dit que Louis XIV allait dominer la situation; eu effet, pendant cinquante-quatre ans, l'Europe avec des chances diverses subira l'influence de sa volonté et sera bouleversée au gré de son ambition.
Quand parut sur la première scène du monde le roi qui doit cacher, sous la brillante auréole d'une triple gloire artistique, militaire et scientifique, le despotisme le moins contesté, le calme succéda aux longues luttes des deux derniers siècles, et la paix régna à peu près partout dans le monde connu.
Les peuples, qui ne pouvaient rien perdre à la guerre, n'ont rien gagné à la paix.
Excepté en Angleterre, où un despotisme a remplacé un autre despotisme , les idées de liberté et d'indépendance semblent être mortes avec leurs derniers défenseurs, ou, tout au moins, dormir bien profondément dans le cœur de leurs fils.
Le droit divin et le pouvoir absolu des rois , telle est la doctrine sous laquelle la majeure partie de l'Europe courbe la tête.
— A qui nous adresserons-nous pour les affaires? avaient demandé les ministres à Louis XIV, le lendemain de la mort du cardinal Mazarin.
— A moi ! répondit le roi ; cette réponse peint l'homme.
Rois, empereurs, conquérants, de Pharaon à Cyrus, d'Alexandre le Macédonien à Jules César, de Charlemagne à Djinghiz-Kan et de Timour, que nous appelons Tamerlan, jusqu'à Bonaparte, jamais aucun homme sous le ciel n'eut le moi aussi orgueilleux que le roi-soleil.
Louis XIV avait pourtant de brillantes qualités :
D'abord il possédait au plus haut degré la première de toutes; celle d'être un roi très soucieux de l'honneur Français.
Il voulut toujours ardemment notre gloire, qu'il considérait comme la sienne ; il fut le véritable créateur de notre marine et révéla à la France le secret de sa force. —
— De plus il prouva au monde étonné que nous pouvions braver la coalition européenne.
Mais Louis XIV avait la conviction qu'il était le plus grand homme du monde, le premier lieutenant de Dieu sur la terre; en un mot , une quasi divinité. —
— Et si, à l'exemple des empereurs romains , il ne se fit pas adorer comme Dieu de son vivant, on peut s'assurer, en voyant les nombreuses apothéoses de sa personne, qu'il prenait pour des vérités toutes
les flatteries , y compris celle de Pelisson qui l'appelait un miracle visible.
Quand un roi est persuadé que Dieu lui a accordé des lumières et une intelligence supérieures à celles des autres mortels, quand il regarde l'humanité du haut de sa grandeur, il méprise trop les hommes pour les aimer.
Le petit-fils de Henri IV était Tégoïsme incarné ; mauvais fils, mauvais époux, mauvais père , il n'aimait personne , pas plus son fils que sa femme , pas plus son clergé que sa noblesse.
Jamais il n'éprouva un sentiment d'affection pour le peuple ou pour les siens, et, lorsqu'à la fin de son règne , accablé de malheurs domestiques, poursuivi, jusque dans son palais de Versailles, par les cris de la misère publique, le vieux roi souffre et pleure; c'est moins l'état dans lequel est la nation, que ses illusions perdues et ses humiliations, qui lui arrachent des larmes.
Cependant, il faut, pour être juste, reconnaître qu'il sut grouper, autour de son trône, une phalange de héros et de grands hommes qui eut suffi à immortaliser dix règnes.
Il est vrai que Dieu avait été prodigue pour nous d'illustrations en tous genres.
Nous avions pour généraux le prince de Condé, Turenne, Vendôme, Gatinat , Villars, Luxembourg, Fabert , Vauban, Berwick et Louvois. La marine se couvrait de gloire sous le commandement des Duquesne , des Tourville , des Duguay Trouin et des Jean Bart, Colbert s'immortalisait dans l'administration des finances.
Les lettres, cette face la plus brillante de la physionomie de l'époque, s'honoraient des Corneille , Racine, Molière, Lafontaine, Fénélon, Labruyère, Larochefoucault et des noms moins illustres et ce pendant célèbres de Quinault, Fontenelle, Lamothe, Balzac, Voiture, le P. Maimbourg, Hardoinde Péréiixe , Mezeray , Fleury , le cardinal de Retz, Real, etc.
La philosophie s'enorgueillit encore aujourd'hui des travaux de Descartes, de Pascal, de Malebranche, Gassendi et Bemier ; l'éloquence de la chaire produisait des chefs-d'œuvre sous la parole inspirée de Bossuet, Bourdaloue, Fenélon, Massillon et Fléchier.
Les arts étaient cultivés avec le plus grand succès par les peintres N. Poussin , Lebrun , Lesueur et Jouvenet; par les sculpteurs Coysevox , Girardon, et Puget ; enfin , par les architectes Mansard , Lenôtre et Perrault.
L'Europe tout entière n'a jamais possédé autant
de grands hommes que la France pouvait orgueilleusement en montrer, à elle seule, sous le règne de Louis XIV.
Séparant en deux parties la longue période pendant laquelle ce roi gouverne la France, on peut dire^qu'il ne cesse d'être grand, qu'à partir du moment où ce titre lui est solennellement décerné à l'hôtel de ville, en 1680.
La France était au point culminant de sa
gloire.
La liberté seule aurait pu la maintenir à cette
hauteur. Le despotisme de Louis XIV ne pouvait
que la faire décliner; c'est ce qui arriva.
La mort de Colbert fit tomber le pouvoir aux mains de Louvois, de Letellier, du jésuite Lachaise et de madame de Maintenon, qui va devenir toute- puissante, à la mort de Marie-Thérèse.
Le despote frappe au hasard amis et ennemis.
À» la suite de ses conquêtes rhénanes^ en discussion avec Innocent IX, au sujet de la régale, il oppose au pape la fameuse déclaration de l'Église gallicane, votée par le clergé, sur la plaidoirie de Bossuet.
Trois ans plus tard, en 1685, il signe la révocation de Fédit de Nantes.
— Cet acte anti-national, contraire à la justice et à l'humanité, plaçait des centaines de mille de citoyens entre l'apostasie et l'exil. —
Il eut pour résultat de faire abandonner la mèrepatrie à d'innombrables familles qui portèrent, principalement en Prusse et en Hollande, les trésors de leur industrie.
Louvois frappait dans les protestants les protégés de Colbert.
Les dragonnades hâtèrent la conversion des malheureux, que d'impérieux devoirs, ou de tristes nécessités, attachaient à leurs foyers.
— Au dehors, cette foule errante et proscrite avait semé, de toute part, l'indignation et la haine.
— Le prince d'Orange, le plus implacable et le plus heureux ennemi de Loui3XIV, était trop habile pour ne pas profiter de la faute du monarque français ; il ourdit, contre lui, une nouvelle coalition, désignée sous le nom de ligue d'Augsbourg.
Bientôt, grâce à une révolution unique dans l'histoire des peuples modernes, le prince d'Orange devient, de Guillaume III, stathouder de Hollande, Guillaume I er roi d'Angleterre...
— Le château de Saint-Germain sert au roi détrôné, Jacques II, de cloitre et de tombeau.
2Ct» LLS JiAKUUM* |>£ MIRACLES.
— Le Palatinat est une seconde fois ravagé; et les horreurs de la guerre sont, aux trois quarts, voilés par la gloire des journées de Fleurus, de Steinkerque vt de la Marche. La prise de Namur précède la création de Tordre de Saint-Louis; mais, toutes ces luttes, toutes ces villes brûlées, tout cet argent dépensé, tout ce sang répandu, ne nous conduisent qu'à signer uue paix stérile qui n'ajoute pas un journal de terre à notre territoire.
Il n'y a d'augmenté en France que la dette, l'épuisement et la misère publique.
— Trois ans après la paix de Riswick, à la mort de Philippe, éclate la guerre de la succession d'Espagne.
L'ambition de Louis XIV met l'Europe à feu et à sang.
Le duc de Marlborough et le prince Eugène livrent, à nos champions, Villars, Vendôme et Berwick, des batailles, dans lesquelles, malgré la bravoure de notre armée, nous sommes loin d'avoir toujours l'avantage.
Eh bien ! c'est au moment où le vieux roi avait besoin de faire appel aux sentiments patriotiques de tous ses sujets, que la cour envoyait vingt mille soldats dans les Ce venues, avec ordre de détruire
les derniers protestants que Fléchier ne pouvait ramener, par ses grandes promesses et ses petits écus, dans le sein de l'Église cathodique.
Ce fut une horrible boucherie, une immense scène de destruction, où l'enthousiasme religieux marchait de pair avec le plus absurde fanatisme.
Un ministre protestant, nommé Jurien, se prétendant inspiré par un Dieu vengeur, créa pour ses disciples une école prophétique, à l'instar des anciens voyants hébraïques.
Certes, si nous sommes d'avis que la prescience fanatique, du ministre Cévenol, doit être mise au nombre des mômeries ridicules, à l'aide desquelles on cherche, dans les temps de trouble, à frapper l'esprit des masses, nous ne saurions nous montrer moins sévère, vis-à-vis de l'astucieux Lamoignon de Bas vil le , soudoyant un paysan qui se servait d'une baguette divinatoire pour indiquer, lors du h*ac des villages, les paysans qui avaient pris part aux derniers combats, et les envoyer à la mort.
On doit avouer, dit Voltaire, que la guerre qu'une populace sauvage fit , vers les Cévennes , sou3 Louis XIV fut le fruit de la persécution.
Les camisards agirent en bêtes féroces ! mais on
2tt U» HA&QAXDS DE MlftACLES.
leur avait enlevé leurs femelles et leurs petits.., ils déchirèrent les chasseurs qui couraient après eux.
Le comte Broglie ne montra, contre les camisards, qu'un zèle cruel dépourvu de talent, quant à l'habile maréchal de Montrevel, il fit la guerre aux rebelles , avec une cruauté qui surpassait la leur.
On rouait, on brûlait les prisonniers, ajoute Voltaire, et souvent les Cévenols exercèrent dans toute ton étendue, le droit de représailles.
À Montrevel, dont la cour désapprouva la conduite, succéda le maréchal de Villars, en 1704.
Après avoir sauvé l'honneur de ses armes, le maréchal offrit une amnistie qui fut acceptée par quelques chefs parmi lesquels se trouvait Jean Cavalier ,1e plus brave des camisards.
Jean Cavalier accepta les conditions qui lui étaient proposées ; il vint à Versailles et fut présenté au roi.
Louis XIV ne daigna même pas adresser la parole au général improvisé, qui pendant six ans avait tenu ses meilleures troupes en échec.
Et cependant, il y avait tellement l'étoffe d'un capitaine dans le chef camisard, que Jean Cavalier
LES MAftàflANDS 1>K MIRACLES* 1209
prit du service en Angleterre, devint généralmajor, et mourut Gouverneur de Gersey.
— Mais revenons aux Gévennes.
Le maréchal de Berwick vint, le 16 janvier 1706, remplacer Villars qui ne demandait qu'à aller combattre de véritables ennemis.
Berwick, en alliant la modération et Téhergie, parvient à défendre la province qui lui était confiée, contre les invasions étrangères et à pacifier les Cévennes.
En 1711, la paix règne dans le Languedoc...
Mais c'est la paix de la tombe !
La population protestante décimée, exilée, n'existe plus que pour vivre dans l'opprobre de l'apostasie, ou pour se réfugier, comme des bêtes fauves, dans les grottes des Cévennes.
Les proscrits auront leurs nouvelles catacombes romaines pour y célébrer leur culte....
Ce n'est que longtemps après Berwick, qu'un saint évêque, monseigneur Bec de Lièvre, le succès* seur de Fléchier à l'évêché de Nismes, parviendra par sa tolérance vraiment chrétienne et son dévouement au bien public , à calmer les esprits et à faire cesser les persécutions.
Quand la paix est rétablie dans le Languedoc , la
210 LES NAftCBAM* DE MIRACLES.
France, ou plutôt Louis XIV, est i deux doigts de sa perte.
La hideuse famine venait de désoler Paris et la province.
Le désespoir héroïque de nos soldats n'avait pu triompher du nombre, à la bataille de Malplaque t.
Si Jean Bart et Dugay-Trouin ruinaient le commerce de l'Angleterre, de la Hollande et du Portugal ; pendant ce temps, l'armée ennemie dévastait la Champagne.
Le présent était sombre; l'avenir plus sombre encore....
Une querelle de femme (entre Anne, reine d'Angleterre et sa favorite lady Marlborough), et une faute du prince Eugène, sauvèrent la France.
La victoire que Villars remporta à Denain. (1712) racheta la perte de six batailles.
Le traité d'Utrecht, confirmé par celui de Rastadt (1714), rétablit la paix en Europe, sur des bases honorables pour tous les signataires.
Ces luttes sans fin avaient ruiné nos finances...
La France était dans un de ces états de prostration morale qui suivent toujours les grands moments de crise, où une nation a dû, pour se sauver, accomplir des prodiges au-dessus des forces humaines.
Au milieu de la misère publique, quand le roi-soleil mourut, le 1 er septembre 1715, le peuple de Paris alluma des feux de joie sur ses places et dans ses carrefours.
Après soixante ans d'oppression , il se donnait un jour de liberté !