INVOCATEUR DE LA REGENCE
— Hélas ! quel est ce Roi des Cieux qui tue ainsi tous les grands roi de la terre ! s'écriait le fils de Clovis, Clotaire, le massacreur et le brûleur de femmes, au moment d'aller rendre à Dieu compte du sang versé.
Douze cents ans plus tard, abandonné sur son lit d'agonie, dans ce palais d'où jadis il dictait des lois au monde. Louis XIV, sentit comme Clotaire fondre son orgueil sous les premières étreintes de la mort. Pendant que la magistrature relevant la tête cassait son testament, le roi mourant fit approcher le duc d'Anjou et lui dit ces mémorables pa-* rôles, que les Bourbons auraient dû faire graver stir le marbre de leurs oratoires :
— « Mon enfant, vous allez bientôt être roi d'un « grand royaume, ce que je vous recommande le « plus fortement c'est de n'oublier jamais les obli- « gâtions que vous avez à Dieu.
« Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes !
« Tâchez de conserver la paix avec vos voisins.
« Ne m'imitez pas en cela, ainsi que dans les grandes dépenses que jai faites.
« Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à connaître le meilleur, pour le suivre toujours.
« Soulagez vos peuples , le plus tôt que vous le pourrez, et, faitesce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même. »
A neuf cents ans de distance, Louis XIV tenait au duc d'Anjou le langage tenu par Charlemagne à Louis le Débonnaire.
Le testament du roi annulé, le duc d'Orléans, d'abord duc de Chartres, s'empara du pouvoir en se faisant déclarer régent, pendant la minorité de LouisXV.
Alors commence une période étrange, qu'un historien célèbre a qualifié de longue orgie.
On dirait qu'un siècle s'est écoulé, tantla situation de la France est changée en quelques jours.
mm
. La cour déserte Versailles pour Paris,
Les Jansénistes , ces persécutés de la veille , deviennent les protégés du lendemain.
Le droit de remontrances est, momentanément, rendu au Parlement.
Nous abandonnons le prétendant Stuart, pour signer une alliance intime avec l'Angleterre.
Au système d'immobilité de Lotiis XIV, succède un système de tentatives sans nombre et d'essais sans fin.
Pour combler la dette de l'État, qui est de deux milliards soixante-deux millions, c'est-à-dire plus de quatre milliards de notre monnaie actuelle, le duc de Saint-Simon propose la banqueroute sanctionnée par les États-Généraux.
Le Régent prend un moyen terme.
On crée la chambre ardente, pour contrôler les financiers, et leur faire rendre gorge.
Ses arrêts sont sévères, mais mal exécutés.
* L'aristocratie vend sa protection à la finance.
On refond la vieille monnaie, et on crée des billets d'état.
Sur ces entrefaites, un étranger, un homme de génie nommé Law, se présente la tête pleine de projets, dont les premiers effets sont d'exciter un enthousiasme général.
218 LCS MARCHANDS DE M1RACLKS.
Toutes les richesses publiques et particulières sont comme par enchantement, mises en circulation.
L'argent court les rues, tout le monde en a; le commerce et l'industrie prospèrent.
JL'amour de l'égalité, la liberté de la discussion, le contrôle et la puissance de l'opinion publique et la ruine des privilèges de la naissance, devaient surgir, par la force des choses, à une époque où la fortune passait des mains du plus haut seigneur, à celles du plus humble artisan, en franchissant d'un coup toute l'échelle sociale.
Ce fut dans ce moment de fièvre que parut, à la cour du régent de France, un nouveau charlatan qui, entre autres merveilles, évoquait les morts et faisait descendre les grands hommes de leurs tableaux, pour converser avec les humains.
Le duc d'Orléans croyait volontiers au merveilleux*
Il avait autrefois assisté à des expériences de magnétisme , (science alors très peu connue en France); et Saint-Simon, à ce sujet, nous raconte l'histoire suivante, dans le quatrième volume de ses Mémoires.
Nous donnerons , dans un autre chapitre, notre opinion sur les phénomènes magnétiques, mais, pour le moment, laissons parler Saint-Simon.
« Voici une chose que le duc d'Orléans me raconta dans le salon de Marly, en tête-à-tête, avant de partir pour l'Italie, et cette chose vérifiée par les événements qu'on ne pouvait prévoir alors, m'engage à ne pas l'omettre.
« II était curieux de toutes sortes d'art3 et de sciences et, quoique avec infiniment d'esprit, avait les faiblesses superstitieuses que Catherine de Médias avait apportées d'Italie.
« Le duc d'Orléans me confia qu'il avait cherché toute sa vie à voir le diable, sans avoir jamais pu y parvenir; il était passionné pour les choses extraordinaires et désirait vivement savoir l'avenir.
i « Entres autres fripons de curiosités cachées dont le duc d'Orléans avait beaucoup vu, on lui montra un étranger chez la Séry, alors sa maltresse, qui prétendait faire voir dans un verre d'eau, tout ce qu'on voudrait savoir.
« Il demanda quelqu'un de jeune et d'innocent pour regarder dans le verre ; on lui donna une petite fille de neuf ans, née chez la Séry et qui n'était jamais sortie de la maison.
« On s'amusa donc à savoir ce qui se passait dans les lieux éloignés, et la petite fille rapportait nette-
ment ce qu'elle apercevait dans le verre d'eau, et aussitôt on y regardait avec succès.
« Les duperies que le duc d'Orléans avait souvent essuyées, l'engagèrent à une épreuve qui pût le convaincre.
« Il ordonna secrètement à un de ses gens d'aller sur-le-champ à l'hôtel de madame de Nancré, et de bien examiner qui y était, comment était disposé l'ameublement et ce qui s'y passait, et, sans parler à personne v revenir lui rendre un compte exact.
« En un tour de main la commission fut exécutée sans que personne se fût aperçu de rien,
« Dès que le duc d'Orléans fut instruit, il dit à la petite fille de regarder dans le verre ce qui se passait chez madame de Nancré.
« Aussitôt elle raconta, mot pour mot, tout ce qu'avait vu l'envoyé du duc d'Orléans : la description du visage, des vêtements des personnes qui causaient assises ou debout, en un mot, tout ce qui s'y passait.
« Le duc d'Orléans y envoya M. de Nancré, qui revint peu de temps après lui rapporter avoir tout trouvé comme la petite fille l'avait dit.
« Le duc d'Orléans ne me parlait pas souvent de ces choses-là, parce que je prenais la liberté de lui
en faire honte, et de le détourner d'ajouter foi et de s'amuser à ces prestiges.
« Ce n'est pas tout, continua-t-il et je ne vous ai conté cela que pour venir au reste.
a Encouragé par l'exactitude du récit de la petite fille qui n'avait jamais vu Versailles ni personne de la cour, je lui demandai de regarder ce qui se passait dans la chambre du roi, alors malade ? Elle fixa ses yeux sur le verre d'eau, et fit avec justesse la description du roi à Versailles.
« Elle le dépeignit parfaitement , le roi dans son lit et les personnages debout près du lit ou dans l'appartement ; il lui échappa un cri de surprise à la vue d'un petit enfant tenu par madame de Ventadour, parce qu'elle l'avait vu chez mademoiselle de Séry.
« Elle fit connaître madame de Maintenon, la figure singulière de Fagon, madame la duchesse
d'Orléans, la princesse de Conti, etc.
« En un mot, elle fit connaître ce qu'elle voyait là de princes, de seigneurs et de valets.
« Quand elle eut tout dit, le duc d'Orléans, surtout surpris de ce qu'elle n'eut point remarqué le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry et surtout monseigneur, lui demanda si elle ne voyait pas des figures de telle et telle façon ? L'enfant répon-
dit constamment non , et répéta les noms de celles qu'elle voyait.
« Le duc d'Orléans s'étonna fort de cette absence et en chercha vainement la raison.
« L'événement l'expliqua. On était en 1706, les quatre personnages absents étaient pleins de vie et de 6anté, et tous quatre moururent avant le roi.
« Cette curiosité satisfaite, le duc d'Orléans voulut savoir ce qu'il deviendrait lui-même.
« Alors ce ne fut plus dans le verre ; le magicien lui offrit de le lui montrer peint sur la muraille, pourvu qu'il n'eut aucune frayeur de s'y voir.
«c Au bout d'un quart d'heure de gestes et de paroles inintelligibles de l'étranger, la figure du duc d'Orléans, vêtu comme il était alors et dans sa grandeur naturelle, parut tout à coup sur la muraille avec une couronne fermée sur la tête.
a Cette couronne n'était ni de France, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, ni impériale.
a Le duc d'Orléans qui l'examirça do tous ses yeux, ne put jamais la deviner :il n'en avait jamais vu de semblable.
a Cette couronne lui couvrait la tête. » —
Quelque années après, le duc d'Orléans fut nojnmé Régent du royaume» -*
« Tout ce que je viens de rapporter se passa à Paris, chez mademoiselle de Séry, en présence de leurs plus étroits intrinsèques, la veille du jour où le duc d'Orléans me la raconta ; j'ai trouvé ce fait si extraordinaire, que j'ai cru devoir lui donner place dans mes Mémoires. »
Comme nous le disions plus haut, on voit que le Régent était dans une de ces dispositions d'esprit où l'imagination peut être facilement frappée.
Le nouveau sorcier qui se présentait à Paris se faisait appeler le comte Fénix de Belmonte (deux des noms pris cinquante ans plus tard par Joseph Balsamo, dit comte de Cagliostro, ce qui e6t cause que certains romanciers ont mis Cagliostro en scène sous la Régence , quoique Balsamo ne soit né que le 8 juin 1743).
Il se fit d'abord introduire, par madame la duchesse de Berry , dans l'étrange société de femmes parmi lesquelles vivait Philippe d'Orléans, dans leg moments d'apathie où il laissait retomber tout le fardeau des affaires sur son ministre Dubois.
Lorsqu'on pense aux brillantes qualités dont la nature avait doué le Régent ; quand on se rappelle la bravoure , la conduite chevaleresque du jeune homme qui combattait en bérps, au* côtés du duc
de Luxembourg, sous les murs de Steinkerque et de Nerwinde ; quand on songe à ce que pouvait être ce prince et à ce qu'il fut ; quand on acquiert la triste certitude que ce caractère loyal, généreux* enthousiaste a été systématiquement corrompu , abâtardi , perdu par les ordres de l'orgueilleux Louis XIV ; comme Dieu demandant à Caïn : — « Qu'as-tu fait de ton frère Abel? » l'historien a le droit et le devoir de se tourner vers la mémoire du grand despote et de lui dire : « Qu'as-tu fait de ton neveu?»
Cependant Philippe d'Orléans se réveillait, par fois la tête et le cœur pleins des meilleures résolutions, il se remettait aux affaires avec rage.
Grâce à la clarté de son intelligence, à la lucidité de son esprit, la machine gouvernementale recevait une puissante impulsion; mais Philippe, qui avait perdu toute illusion, ne possédait plus la foi qui donne la persévérance. Son bel enthousiasme pour la chose publique brillait comme un éclair et disparaissait de même.
Le plus grand résultat qu'il obtint sur lui-même fut de consacrer ses journées aux affaires, en réservant ses nuits aux plaisirs.
Nous étions en 1720 ; Dubois avait pris au cadavre
du prince de la Tremouille , sa crosse d'évêque et son chapeau de cardinal.
Le nouveau prince de l'Église, était tout-puissant ;
Il venait de forcer l'Espagne à compléter la quadruple alliance ; la paix était solidement établie, et le Régent pouvait dormir tranquille dans ses orgies, c'est ce qu'il fit.
Quand nous disons dormir tranquille, il est bien entendu que nous parlons au figuré....
Car, entre autres exploits, Saint-Simon nous dit que le Régent , qui affichait ostensiblement son athéisme, croyait au diable de toute la force de son âme, qu'il eut recours à tous les exorcismes du petit et du grand Albert, et qu'il passait parfois des nuits entières dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des évocations.
C'est au milieu de ces carrières, que va se dérouler l'histoire du comte Fénix de Belmonte.
Le 18 avril 1720, deux mois après que Dubois eût revêtu la robe rouge, le Régent donnait un grand souper au Palais-Royal.
C'est à cette fête de nuit que le comte Fénix de Belmonte fut pour la seconde fois présenté au Régent par madame de Sabran.
Les soupers intimes de Philippe d'Orléans se
ressemblaient tous comme mise en scène.
Quand l'heure indiquée sonnait, le prince et ses invités se barricadaient dans les salons réservés, et Philippe défendait d'un façon absolue qu'on vint le déranger de la nuit, quoiqu'il arrivât... le feu fût-il aux Tuileries 1
Laissons encore la plume à Saint-Simon :
« Les soupers du Régent, dit-il , étaient toujours avec des compagnies fort étranges, avec ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra , souvent avec la duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche.
« La chère y était exquise. . . les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville, les vieux contes, les disputes , rien ni personne n'étaient épargnés. . « On buvait beaucoup et du meilleur vin ; on s'échautfait, on disait des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait du bruit et qu'on était bien ivre, on s' allait coucher. »
Ce que nous devons cependant ajouter, en faveur de Philippe d'Orléans, c'est qu'au milieu de l'ivresse la plus complète, le Régent restait pourtant assez maître de sa personne pour ne jamais révéler les secrets d'État ;
Qu'il recevait fort mal ceux ou celles qui essayaient de mettre la conversation sur le terrain de la politique, et que ses maîtresses les plus favorisées n'eurent jamais aucune influence sur les affaires
du gouvernement.
Mais pénétrons dans la salle du souper.
Il y avait là, réunis autour d'une table, une vingtaine de convives :
Madame la duchesse de Berry, madame de Parabère, madame de Sabran et une dizaine de beautés ;
La partie masculine était représentée par Philippe II, Régent de France, le vicomte de Chavigny, les deux de Magny et le protégé de madame de Sabran , le comte Fénix de Belmonte, qui assistait pour la première fois à un de ces soupers fins.
La réunion était animée , bruyante , les convives avaient fait honneur à la cave du Palais-Royal.
Le comte Fénix, qui était un beau conteur , tenait le dé de la conversation.
Grand voyageur , il venait de parcourir l'Europe, l'Asie et l'Egypte , il avait assisté, en Orient, aux expériences magiques des derniers descendants d'Hermès.
Initié lui-même à ces mystères, il connaissait les effets merveilleux du magnétisme, enfla, il pouvait
à sa volonté évoquer l'ombre des trépassés, et faire parler les mortels avec les morts.
Ces histoires mystiques, que le narrateur racontait avec la plus entière conviction, étaient bien faites pour frapper l'esprit du Régent.
Il entra dans ce cours d'idées et demanda au comte Fénix de Belmonte s'il pourrait le rendre témoin d'une de ces scènes d'évocation, et le mettre en communication avec le personnage qu'il désignerait?
Le comte Fénix répondit que rien ne lui était impossible, quand il s'agissait de convaincre une personne de l'esprit et de l'intelligence du Régent, il ne demanda que quatre jours pour se préparer selon le rite oriental.
Rendez-vous fut pris pour le 23 ; on désigna les carrières de Vaugirard, comme l'endroit le plus propice à ce genre d'expérience.
Toutes ces dames sollicitèrent et obtinrent la permission d'accompagner le Régent.
On se rendit là, comme à une partie de plaisir.
Seulement elles complotèrent entre elles de décider l'abbé, ou plutôt Son Éminence le cardinal Dubois, à leur servir de chevalier; toutes ces choses bien arrêtées on se sépara.
La nuit du 23 avril 1720, les habitants du petit village de Vaugirard durent être éveillés par un bruit inaccoutumé de voitures et de cavaliers.
C'était la société de Philippe d'Orléans qui se rendait dans les carrières, pour voir si le comte Fénix accomplirait sa terrible et merveilleuse promesse.
Les carrières de Vaugirard étaient depuis longtemps abandonnées ; cependant, leurs basses voûtes tortueuses conduisant à de grands carrefours d'une élévation titanesque, les échos nombreux qu'elles renfermaient, tout contribuait à en faire un endroit, prédestiné à servir de temple à quelque mystérieuse divinité, ou de retraite à quelque nouveau prophète, la superstition populaire en éloignait les vagabonds et les voleurs qui* auraient voulu y chercher un refuge, aux jours de misère ou de danger.
Une heure sonnait quand le Régent pénétra dans les carrières ; il avait été décidé que l'on rentrerait souper au Palais-Royal, pour se remettre des émotions de la nuit.
Le comte de Fénix était à son poste.
Il présenta comme son aide indispensable un homme d'une haute stature, dont les traits disparaissaient sous une formidable barbe noire qui
encadrait, ou plutôt cachait son visage.
230 LK8 MABCHANftS DE MIRACLES.
Les voûtes qui conduisaient au grand carré où les évocations allaient être faites , n'étaient que faiblement éclairées , et ce grand carré où rassemblée attendait fiévreusement le commencement de l'expérience, ne recevait lui-même qu'une lumière de réflexion.
Dubois que Ton avait entraîné formait, avec madame la duchesse de Berry, madame de Parabère, et madame de Sabran, un groupe en tête duquel se trouvait le Régent.
Après quelques paroles échangées entre le comte de Fénix et Philippe d'Orléans, ce dernier et le cardinal Dubois restèrent seuls au premier plan, les autres spectateurs furent disséminés dans les voûtes d'où l'on pouvait voir les apparitions, sans entendre ce que les morts et les vivants allaient se dire.
Le premier personnage appelé fut Sully.
Le comte Fénix prononça une formule cabalistique et Sully se trouva à huit ou dix pieds du Régent.
Dubois demanda s'il pouvait s'approcher ? Sur la réponse affirmative de l'évocateur, il s'élança sur l'ancien ministre de Henri IV, mais ses mains ne rencontrèrent que le vide, et pourtant, en se retournant, il vit Sully le regardant avec un sourire moqueur*
Il essaya alors de prendre la main que le grand ministre paraissait lui tendre ; une seconde fois, ses doigts crispés se perdirent dans l'espace.
Les dents du nouveau cardinal s'entre-choquaient, il se sentait mourir de frayeur; quant au Régent, malgré toute sa bravoure il était fortement impressionné.
Le comte Fénix engagea le Régenta se mettre en rapport avec Sully.
Philippe demanda à l'homme qui de son vivant avait relevé les finances de Henri IV, ce qu'il pensait du nouveau système financier de Law.
Sully répondit que dépasser un but n'était pas l'atteindre et que le directeur de la Banque générale, conduirait la France à sa ruine.
Le Régent savait à quoi s'en tenirjsur ce sujet ; il n'insista pas, mais il témoigna le désir de voir évoquer l'ombre de Louis XIV.
Après cinq minutes d'attente, le vieux roi parut à la place où Sully venait de disparaître comme par enchantement.
Le Régent s'avança résolument vers son grandoncle.
— Sire, lui dit-il en mettant un genou en terre, s'il est vrai qu'il n'y a plus rien de caché pour les morts,
votre Majesté doit savoir, aujourd'hui, à quel point je suis innocent des crimes d'empoisonnement que m'ont imputés quelques misérables, et elle a dit voir si jamais un père suivit, avec une plus affectueuse sollicitude, les consultations que le savant médecin Helvétius donnait, au chevet de votre arrière-petitfils 8. M. Louis XV.
Louis XIV fit un signe approbatif .
Philippe d'Orléans reprit :
— Je crois avoir agi dans l'intérêt de la France et du jeune roi, en m'emparant du pouvoir ; c'est un peu votre faute, si je ne suis pas plus apte à m'occuper longtemps des affaires publiques.
Me pardonnez-vous ma résistance à votre dernière volonté, de même que je vous pardonne d'avoir perdu, brisé, désillusionné mon cœur et ma jeunesse?
Le vieux roi ouvrit ses bras.
Le Régent se précipita de tout son cœur vers l'ancien maître de l'Europe. . . . mais, comme son premier ministre, il ne rencontra que le vide.
L'âme de Louis XIV était remontée vers les mondes inconnus.
Pendant que Philippe d'Orléans, rassemblant ses esprits, cherchait à se remettre de la violente émcn
tion qu'il venait de ressentir, Dubois demanda s'il était possible de faire sortir de sa tombe l'ombre du grand cardinal de Richelieu.
Le comte Fénix fit une réponse affirmative, et le cardinal apparut bientôt dans sa robe rouge.
On aurait dit qu'il allait présider un conseil au Louvre.
Dubois salua à la façon des grands d'Espagne et commença par faire une pompeuse apologie de son système gouvernemental, puis il termina en se donnant effrontément à Richelieu , comme le continuateur de son œuvre.
Le grand cardinal avait écouté Dubois sans l'interrompre ; quand il eut fini son propre panégyrique, il lui fit signe d'approcher.
Le ministre du Régent crut à quelqu'importante communication de l'autre monde et, dominant sa peur, il s'avança de deux pas ; aussitôt, il reçut la plus violente paire de soufflets qui soit jamais tombée sur une face patibulaire.
Les lumières du fond s'éteignirent, et une voix de stentor annonça que les évocations étaient terminées.
En deux minutes tout le monde fut dehors.
Le Régent, dont le caractère mobile gardait peu de
temps les mêmes impressions, riait comme uu fou ; les dames faisaient chorus.
Dubois furieux, sacrait à scandaliser uu païen.
Quand on remonta en voiture, on chercha vainement le comte Fénix de Belmonte.
Il fallut souper sans lui et sans Dubois, le cardinal avait besoin d'être seul pour rager tout à son aise.
Le lendemain, le ministre fit inutilement chercher le comte Fénix, il eut beau mettre toute la police de Paris à ses trousses, il fut impossible de le retrouver.
— La pièce finie, les acteurs avaient disparu. —
Nous trouvons dans une correspondance écrite à la fin de 1724, deux ans après la mort du cardinal Dubois et de Philippe d'Orléans, toute l'explication de cette bizarre aventure .
On savait, à la cour, qu'une des grandes préoccupations du Régent était de se disculper des accusations portées contre lui, dans les infâmes Philippiqnes de Lagrange-Chancel.
Le duc de X..., dont le petit-fils a joué un grand rôle sous la Restauration, conçut le hardi projet de débarrasser à jamais le Régent des idées qui l'obsédaient.
Ayant connu le comte Féni* de Belmonte à Ye-
LES MARCHANDS DE MIRACLES. 23b
nise, il se mit en rapport avec lui, quand cet aventurier vint à Paris, et ils organisèrent ensemble, la scène d'évocation que nous venons de raconter.
— Deux glaces sans tain, un réflecteur, quelques comparses avaient sufïTpour jouer cette comédie.
— L'homme à la barbe noire, l'aide du comte Fénix, n'était autre que le duc de X. —
— Malheureusement, notre évocateur ignorait la haine du duc pour Dubois ; la paire de soufflets gâta son affaire, il eut peur de la vengeance du cardinal-ministre, et il quitta Paris sans tambour ni trompette.
— Dans un voyage qu il fit en Russie, le comte Fénix de Belmontefut trouvé gelé dans un traîneau, entre Moscou et Odessa, en 1725, l'année de la mort du czar Pierre-le-Grand.
A la fin du siècle dernier, le physicien Robertson, et, cette année, M. Robin ont fait courir tout Paris en montrant des spectres vivants et impalpables à l'aide des moyens employés par le comte Fénix.
On peut encore aujourd'hui voir les spectres dans la salle d£ physique du boulevard du Temple : seulement un diable jouant du violon a remplacé Louis 3ÇIV et Richelieu I