‹ Les marchands de miracles: histoire de la superstition humaineChapitre 21 sur 37 · LES CONVULSIONNAIRES DE SAINT-MEDARD · texte numérisé non relu

LES CONVULSIONNAIRES DE SAINT-MEDARD

L'abbé Dubois n'avait reçu le chapeau de cardinal, qu'à la condition de faire accepter, par le clergé de France, la fameuse bulle unigcnilus.

Le Régent s'occupait peu des affaires de la religion : le ministre avait donc pu, tout à son aise, faire enregistrer la bulle papale au grand conseil : mais les parlements opposèrent un veto et refusèrent leur sanction.

— Le clergé français était divisé en deux camps; l'anarchie régnait en souveraine maîtresse. —

Le cardinal Dubois comprit que le gouvernement n'avait rien à gagner à se mêler à toutes ces disputes d'écoles.

Il était trop habile pour mettre le doigt entre l'arbre et Pécorce.

Il laissa les cours souveraines , le Saint-Siège, le clergé de France.et les jésuites se débattre, à leur guise dans cette controverse théologique.

Le gouvernement de Philippe d'Orléans avait donc gardé une prudente neutralité.

Mais Louis XV régnait sur la France.

Le Régent et Dubois étaient morts, et les jésuites, qui n'abandonnent jamais leurs projets , n'attendaient qu'une bonne occasion pour forcer le nouveau roi à prendre parti pour eux, dans cette querelle religieuse.

Elle ne tarda pas à se présenter.

Le 3 mai 4727, une fouie immense, dans laquelle on remarquait quelques grands seigneurs, des magistrats et des dames appartenant à la haute société, accompagnait au cimetière de Saint-Médard le corps d'un prêtre, appelant et diacre de la capitale, nommé François de Paris»

Ce diacre s'était acquis la considération publique par sa charité, son zèle infatigable à visiter et secourir les malades, et par sa vie de pénitence et d'austérité.

Le prêtre, dont la dépouille glacée allait être rendue à la terre, avait cultivé les lettres ; il laissait : une traduction de V Imitation de Jésus-Christ, une

Analyse de VÉpître aux Hébreux, et des Explications sur VÊpître de saint Paul aux Romains, sur VEpître aux Gdates, etc., etc.

— L'Esprit avait usé le corps ! François de Paris était mort à trente-sept ans.

Nous avons dit qu'un grand concours de peuple accompaignait le convoi du bon prêtre, cependant, tout se passa sans désordre et, la funèbre cérémonie accomplie, la foule s'écoula.

Mais dès le lendemain, des femmes revinrent au cimetière pour visiter la place où le diacre reposait du sommeil des justes.

Avant la fin de la semaine Paris fut élevé à Tune des premières dignités célestes, et Ton ne jura plus que par saint Paris.

On commença par aller prier sur la tombe du nouveau saint, mais en quelques jours, les fanatiques arrivèrent en si grand nombre, que ce devint une véritable procession; les miracles commencèrent.

— Des femmes, couchées sur la froide pierre qui recouvrait les cendres du prêtre tombaient en extase et prophétisaient...

Du prodige moral, au prodige physique, il n'y

avait qu'un pas; il fut bientôt franchi!

Les paralytiques sortirent en faisant des cabrioles.

262 MES MAMCHANDS D£ M1AACLIS.

Les boiteux firent de leurs béquilles ce que Sixte- Quint fit des siennes et ils marchèrent comme les paralytiques deTÉvangile.

Monseigneur l'archevêque de Noailles fut élu chef des appelants, et chargé de tenir registre des miracles quotidiens, qui s'accomplissaient autour de la tombe du saint diacre.

L'aspect ducimetière Saint-Médard devint étrange.

En franchissant l'entrée, on croyait plutôt pénétrer sur un champ de foire que dans l'asile du repos.

De tous côtés, s'élevaient de petites boutiques où des marchands ambulants vous vendaient des croix, des chapelets, des reliques et jusqu'à de la terre venant de la tombe du diacre.

Les femmes hystériques, celles atteintes de ces maladies nerveuses, contre lesquelles l'art de la médecine est malheureusement impuissant, formaient la majorité des victimes.

Elles se rendaient au cimetière après quelques jours de jeûne et, voyant autour d'elles, d'autres femmes tomber en convulsions, elles iie tardaient pas, gagnées par la contagion, à être saisies d'attaques semblables, et ces malheureuses se roulaient à qui mieux mieux.

Ce spectacle de femmes, se vautrant dans la poussière, était affreux à voir !

Ces créatures, dans leurs accès, perdaient toute pudeur, mais l'excès même de la crise amenait des transpirations et parfois des évacuations abondantes qui les soulageaient momentanément...

Les convulsions servaient, de bains de vapeur !

Cependant, si nous devons croire les chansons de l'époque, il y avait des malades auxquels ce genre d'exercice ne procurait qu'un médiocre soulagement.

Nous citons deux refrains; le premier d'une ronde populaire, le second d'une chanson attribuée à madame la duchesse du Maine :

Un bossu de belle humeur, Avait une bosse trop belle, Saint-Médard, pour son malheur, En fit un Polichinelle.

Voici le refrain aristocratique :

Un décrotteur à la royale, Du talon gauche estropié, Obtint par grâce spéciale D'être boiteux de l'autre pié.

Pendant une année, la capitale de la civilisation vit se répéter, chaque jour, ces scandaleuses repré-

sen tarions qui étaient à la fois un défi porté à la religion catholique, à la morale et à la raison humaine.

Quand le mal eut atteint ses dernières limites, le garde des sceaux Chauvelin se détermina à écrire une lettre respectueuse, à monseigneur de Noailles, pour lui faire comprendre qu'il avait eu tort de prêter l'autorité de son nom à cette nouvelle secte, avant de prendre les ordres de Sa Majesté.

Vaine remontrance !

Les convulsionnaitres devinrent de jour en jour plus nombreux; ils s'organisèrent et formèrent des légions de frères et de sœurs....

Le temps de la temporisation était passé 1 l'autorité dut frapper un grand coup....

Le cimetière fut fermé et la main d'un philosophe écrivit le lendemain sur la porte, ce spirituel distique :

, De par le Roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lien.

Il fallut établir un poste de garde-françaises pour empêcher les convulsionnaires de pénétrer, de force, dans cet asile de la mort.

C'est à cette époque, que la ville et la cour s'occupèrent d'une conversion miraculeuse.

Parmi les plus violents adversaires de la réputation merveilleuse du saint diacre, on citait un conseiller au parlement de Paris, nommé Carré de Montgeron.

Cet homme, qui était à la fois un débauché ruine et un athée endurci, devint un beau jour le plus fanatique des croyants (qualification que se donnaient pompeusement, les jongleurs et les illuminés de Saint-Médard).

Chassés du cimetière , les convulsionnaires se répandirent dans les hôtels des grandes dames, les maisons des petits bourgeois et les mansardes des pauvres.

Tous les endroits étaient bons pour se livrer à l'œuvre de Dieu.

A l'exemple de monseigneur de Noailles, des prêtres acceptèrent de nouvelles fonctions qui consistaient à réciter des prières et à chanter des louanges du bienheureux Paris, pendant que les frères et les sœurs se livraient aux plus cruelles, comme aux plus coupables épreuves....

Il ne s'agissait plus de se rouler sûr le tombeau du diacre ; à présent on aidait à l'œuvre, par les flagellations et les coups.

Ils remplacèrent la divine trilogie de Dieu le Père,

t40 Lit MA1CHAHM D£ MRACLSt.

le Fils et le Saint-Esprit, par les trois grands moyens de la planche, du chenet et du caillou.

Disons deux mots de chacun de ce* supplices, pour montrer où l'exaltation religieuse peut conduire les malheureux qui s'y abandonnent.

Des jeunes filles, dites prophétesses, étaient dressées à ces exercices, et les frères* leur prêtaient leur généreux concours.

Le premier des trois grands moyens, celui de la planche, consistait à placer sur la convulsionnaire, couchée par terre, une espèce de radeau puis, comme aujourd'hui dans nos fêtes publiques, les frères et les visiteurs étaient invités à monter dessus.

De dix à quinze personnes prenaient place sur ce nouveau tréteau, et la jeune fille se déclarait souvent peu satisfaite du fardeau.

Le second moyen, celui du caillou, était d'une exécution plus simple.

Une sœur était couchée à plat-ventre, un frère prenait un caillou et frappait à coups redoublés sur les reins, puis, quand il n'avait plus la force de la battre, il lui lançait la pierre sur la poitrine.

Le dernier moyen, le chenet, ne s'employait que dans des grandes occasions et sur certains sujets.

On se servait d'un barreau de fer d'une trentaine

de livres, et Ton tapait crescendo, sur le ventre de la malheureuse prophétesse, qui prétendait ressentir le plus grand plaisir à recevoir ces étranges caresses.

— Frappez plus fort au nom de Dieu 1 redoublez vos secours... Voilà les cris que poussaient ces énergumènes...

D'autres instruments de torture étaient désignés sous des noms bizarres.

Il y avait le biscuit, le sucre d'orge, le curedent, etc., etc.

Chaque femme possédait sa spécialité.

Celle-ci, nommée Marie Sonnet était incombustible, on l'appelait la Salamandre.

Une autre, qui pouvait rester des heures entières dans la situation d'un crucifié, avait reçu le surnom de Sœur de la Croix.

Une convulsionnaire hystérique, qui se trémoussait en miaulant, était appelée la Chatte ; une autre, qui aboyait, la Chienne, etc., etc.

Il y avait des sœurs pour tout faire.

Les unes se faisaient fouetter et dansaient, d'autres supportaient les supplices du feu, de la roue, de . la pendaison, de la croix, etc.

Mais ces emplois étaient toujours réservés aux

mêmes sujets et ces artistes ès-jongleries savaient leurs rôles.

Il n'y avait de dupes, que la masse qui regardait, et les exaltés qui ruinaient leur santé, tout en déplorant de ne pouvoir imiter, que bien faiblement, leurs glorieuses sœurs, qui enduraient les plus grandes douleurs avec béatitude.

C'est l'histoire des derviches engageant les fidèles à se précipiter, avec eux, sous les pieds des chevaux des pèlerins revenant de la Mecque.

Les ,derviches qui connaissent leur métier, se relèvent sains et saufs , mais il y a toujours quelques croyants écrasés pour l'amour de Mahomet.

Le nombre des convulsionnaires, ou Frères de l'œuvre de Dieu, s'accrut tellement que le parti Janséniste en fut effrayé ; il comprit, avec juste raison, que de tels excès entraîneraient sa perte.

Quant aux Jésuites, rendons-leur cette justice, qu'ils attaquèrent violemment ces prétendus miracles.

Les médecins, les chirurgiens, les apothicaires se livrèrent à d'interminables discussions.

Les Désaugiers et les Béranger de l'époque chansonnèrentles miracles, les Thaumaturges, les frères,

les sœurs y les docteurs en médecine et toute la faculté par dessus le marché.

D'Alembert conseillait à d'Argenson de se servir de l'arme delà satire, et de faire jouer les miracles de. Saint-Médard, sur les théâtres des boulevards.

Mais d'Argenson, craignant de froisser quelques cagots, n'osa suivre un conseil qu'il approuvait. >

La persécution ne servit qu'à remplir les prisons et à augmenter la confrérie.

Notre conseiller, Montgiron, poussa l'audace jusqu'à se rendre à Versailles, en robe rouge, pour y porter au roi son Histoire des Convulsions.

Mal lui en prit, Louis XV, qui était las de toutes ces jongleries, cassa son conseiller et l'envoya coucher à la Bastille.

Le célèbre chirurgien Morand - Saint - Sauveur expliqua au nom de la raison les causes naturelles de ces miracles renouvelés du temps des augures et des aruspices.

Le Journal des savants ouvrit ses colonnes à Dodard, qui était membre de l'Académie des Sciences. Les lettres qu'il publia produisirent un immense effet, qui contribua beaucoup à diminuer le nombre des convulsionnaires.

Diderot et d'Alemhert portèrent le coup de grâce

Î50 ht* MAlCHANDê DE MIRACLES.

aux derniers sectateurs du diacre Paris, par la hauteur philosophique et l'énergique fierté de la préface qui précéda le premier volume de leur Encyclopédie. (1750-1751.)

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