‹ Les marchands de miracles: histoire de la superstition humaineChapitre 22 sur 37 · LE COMTE DE SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

LE COMTE DE SAINT-GERMAIN

En 1704, Tannée néfaste pour la France où l'amiral Rook devait donner à l'Angleterre l'insolente position de Gibraltar, qui commande l'entrée de la Méditerranée ; pendant qu'à la suite de la désastreuse journée d'Hochstaedt, nous perdions plus de cent lieues de pays et que nos soldats étaient refoulés des rives du Danube aux bords du Rhin, cet éternel passage des Thermopyles, en deçà duquel nous sommes toujours fatalement ramenés ; notre armée d'Italie, sous les ordres des ducs de La Feuillade et de Vendôme, se couvrait de gloire et poursuivait sa marche triomphale, en battant les meilleures troupes du duc de Savoie, et en s'emparant de ses places fortes.

Le 20 juin, notre armée' faisait capituler la ville

2'ii LES MARCHANDS DE MIRACLES.

importante de Verceil (Vercelli), la première résidence des princes de Savoie, la clef de la route de Turin à Milan. Tandis que les Français prenaient possession de l'ancienne capitale des Libici, dont ils devaient faire raser les fortifications, et que Ton arborait le drapeau français aux flèches de la cathédrale ; un enfant recevait le baptême, à la chapelle de la Vierge, et était inscrit sur les registres de la métropole sous le simple nom de Pietro.

Cet enfant devait,, dans la suite, occuper l'attention publique des capitales de l'Europe, et y jouer un rôle étrange et mystérieux.

Son père était un gentilhomme, presque un grand seigneur ; aussi, quoique bâtard, Pietro reçut-il une assez bonne éducation.

Doué d'une grande mémoire, il fit de rapides progrès, et chose fort rare à cette époque, à vingt ans , nous le trouvons parlant déjà parfaitement l'italien, l'allemand* le français et l'anglais.

Plu» tard, il apprend avec la même facilité l'es* pagnol et le portugais, et enfin, à l'âge où la mémoire fatiguée ne retient plus les choses qu'avec beaucoup de difficulté, il trouve le moyen de se familiariser assez avec la langue russe, pour soutenir une conversation dans cet idiome.

Au physique, Pietro était d'une taille moyenne, bien pris quoique un peu fort; mais ses traits fortement accentués, sa barbe noire, et son air résolu lui faisaient donner une trentaine d'années, avant qu'il eût atteint ses vingt premiers printemps.

C'était un de ces hommes qui n'ayant jamais eu l'air tout à fait jeune, ne vieillissent plus à partir d'un certain âge.

N'ayant pas de carrière ouverte devant lui, il s'était contenté de voyager pour son instruction et son agrément.

Son père lui faisait tenir une pension qui lui permettait, sinon de faire une grande figure dans le monde, tout au moins de vivre honorablement ; aussi ne fit-il guère parler de sa personne jusqu'à la mort de son père, mais dès qu'il fut abandonné à lui-même nous le voyons commencer son existence aventureuse.

En 1749, il arrive à Rome, sous le titre pompeux de marquis de Montferrat.

Mêlé à quelques intrigues, il quitte bientôt l'ancienne maitresse du monde et nous le retrouvons à Venise, où il se fait présenter à la société patricienne de la reine de l'Adriatique sous le nom de comte de Bellamare.

Poursuivant son voyage en Italie, nouveau caméléon, il est successivement :

Allemand et chevalier Schœning à Pise; Suédois et chevalier Weldone à Milan; Russe et comte SoltikofT à Gènes ; puis enfin il vient à Paris, où il se fait présenter sous le titre de comte de Saint- Germain.

Ce nom, qu'il devait garder jusqu'à sa mort, était celui auquel il avait le plus de droit, car, s'il ne lui appartenait pas légitimement, du moins était-ce le nom de son père, qui était mort sans laisser de descendance mâle .

Pietro , ou plutôt le comte de Saint-Germain comme nous l'appellerons à l'avenir, serait très-probablement devenu un homme célèbre ; son point de départ fut seul cause qu'il ne fut qu'un homme fameux.

Le comte de Saint-Germain possédait une brillante imagination, une instruction remarquable, de grandes ressources dans l'esprit ; joignez à cela une bravoure à toute épreuve, et une profonde connaissance du cœur humain; c'était plus qu'il n'en eût fallu à un homme pour faire son chemin.

Saint - Germain dans ses voyages était resté quelques années en Orient, il excellait dans la

composition des préparations chimiques, destinées à réparer du temps Virréparable outrage.

A Paris, il fut r N eçu dans la meilleure société qu'il étonnait et intéressait, par ses connaissances et son esprit.

H faut lui rendre cette justice qu'il ne joua jamais le rôle de devin ou de prophète et, que s'il eut la coquetterie de poser à la vieillesse, c'est un travers assez répandu chez les personnes âgées. Seulement, grâce aux exagérations des gens qui prétendaient avoir vu et causé avec le comte de Saint-Germain, on en vint, dans le public, à publier sur son compte les histoires les plus étranges.

Il avait, disait-on, intercédé pour le Christ auprès de Ponce Pilate. En 778, à la célèbre journée de Roncevaux, Saint-Germain avait transporté Roland loin du champ de bataille, et reçu le dernier soupir du neveu de Charlemagne.

Au treizième siècle, pendant les croisades, il était auprès de saint Louis, quand il fut emporté par la peste au moment de gagner Tunis. A Marignan, il ramassait l'une des trois grandes épées qui s'étaient brisées dans les vaillantes mains de François I er . Il avait vu Henri IV à Arques ,,et Richelieu sous les murs de la Rochelle. En 1672, il accompagnait

?5ft LU MARCHAND* DB MIRACLES.

Louis XIV, quand ce roi, avec Condé , Turenne, Luxembourg et le duc d'Orléans pour généraux, conduisait cent mille hommes à la conquête de la Hollande.

Enfin, depuis deux mille ans, aucun grand événement ne s'était accompli sansTpie cet homme extraordinaire n'y eût pris part, etfle comte de Saint-Germain n'était rien autre que le Juif-Errant.

Ajoutons que, pour rendre ces contes plus vraisemblables, il y avait à Paris, à cette époque, un petit comédien dont la spécialité était de contrefaire les individus à la mode.

On lui fit souvent jouer le rôle du comte de Saint- Germain, et c'est lui qui débitait ces histoires insensées, dans les cercles où le célèbre étranger était complètement inconnu.

Le comte de Saint-Germain fut reçu à la cour de Louis XV, et il captiva assez ce monarque pour recevoir de lui , en 1760, une mission de confiance qui ne tendait à rien moins qu'à conclure la paix en dehors du ministre des affaires étrangères.

Le maréchal de Belle-Isle était du complot, et tout allait bien, quand le duc de Choiseul, furieux d'avoir été joué, demanda, sans prévenir le roi, aux États-Généraux réunis à La Haye , l'extradition de

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Saint-Germain, auquel il destinait une place, à la Bastille.

Heureusement que, si le comte de Saint-Germain avait un ennemi, en la personne de d'Aifry qui était notre ministre, dans la capitale des Pays-Bas, il possédait des amis puissants.

Prévenu que les États-Généraux n'avaient osé résister à l'injonction du duc de Choiseul, il eut le temps de prendre la fuite et de gagner l'Angleterre.

Son séjour à Londres fut de peu de durée, et nous le retrouvons à Saint-Pétersbourg, au commencement de l'année 1762.

La fille de Pierre-le-Grand et de Catherine I", la czarine Petrowna, venait de mourir, laissant une réputation exceptionnelle en Russie.

L'impératrice avait diminué les impôts, rendu vingt-cinq mille débiteurs à la liberté, en acquittant leurs dettes; et, sous son règne, qui comprenait un espace de près de vingt-deux années, il n'y avait pas eu une seule exécution capitale.

A la mort d'Elisabeth, Pierre III monta sur le trône impérial.

Ce prince donna d'abord de grandes espérances ; admirateur enthousiaste de Frédéric-le-Grand , il signa la paix avec la Prusse.

MO LU MABCHAIfM DI MIRACLES.

D accorda sa protection au commerce, affranchit la noblesse des entraves gui la rivaient au souverain, supprima la question dans les procès criminels, et publia des lois somptuaires.

Mais ses mœurs étaient dissolues.

H attaqua le clergé dont il menaçait la puissance et, au moment où il allait répudier sa femme Catherine, une conspiration le renversa du trône.

Il ne survécut que neuf jours à l'abdication qu'il avait été obligé de signer, en faveur de la femme qu'il voulait chasser du palais impérial.

Catherine II, la grande Catherine fut, à la fin de juillet, proclamée impératrice de Russie et, pendant trente-quatre ans, elle gardera le pouvoir pour la gloire et la prospérité de son peuple.

Eh bien! il est prouvé par des témoignages irrécusables que le comte de Saint-Germain, qui était fort lié avec la famille Orloff, a rempli un rôle occulte, mais important, dans la conspiration qui devait faire monter Catherine sur le trône des Rurik et des Ivan.

Nous retrouvons vers 4770, le comte de Saint- Germain en Italie, portant l'uniforme de général russe et fréquentant l'aristocratie moscovite qui se réfugiait en Italie pour échapper aux étreintes d'un hiver rigoureux.

Plus tard, à Nuremberg, le comte Alexis Orloff en parlant de Saint-Germain au Margrave d'Ans pach, lui disait : Voilà un homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.

L'histoire ne nous apprend rien de particulier sur, son séjour à Berlin, sinon que le roi de Prusse Frédéric-le-Grand disait que, pour lui, le comte de Saint-Germain était l'énigme la plus indéchiffrable qu'il connût.

Quoi qu'il en soit, il était bien reçu à la cour du roi qu'il amusait par son esprit et ses connaissances.

Après être resté quelques années à Schwabach, il se rendit dans le Schlewig, où il fut généreusement accueilli par le Landgrave Charles de Hesse-Cassel, beau-père du prince royal de Danemarck, (depuis Frédéric VI).

Ce Landgrave était grand ami du merveilleux et partisan des sciences occultes ; le comte de Saint- Germain vécut donc en paix, auprès de son dernier protecteur, et il mourut, comme un simple mortel, en 1784, laissant deux volumineux manuscrits que le Landgrave, après mûres réflexions, se décida à livrer aux flammes.

— Il ne reste donc rien de l'homme qui, pen-

dant cinquante ails a occupé toute l'Europe de sa personne , si ce n'est la gloire d'avoir servi de sujet à quelques-uns de nos modernes romanciers.

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