LES MIRACLES SACRES. — M. RENÀX
Nous savons d'avance que Ton nous reprochera de ne pas avoir cherché dans la Bible les premiers chapitres de ce volume.
À ce reproche, nous, ferons une réponse bien simple :
Gomme nous ne connaissons rien de plus sacré que la liberté de conscience, rien de moins attaquable et de plus respectable qu'une conviction, sans chercher à les combattre ou à les expliquer, nous passerons, en nous inclinant , devant les miracles sacrés.
Il y avait cependant de quoi être tenté, en voyant le succès obtenu par l'ouvrage de M. Renan.
Aussi bien, puisque ce nom vient sous notre plume, nous en profiterons pour dire franchement
ce que nous pensons de l'auteur et de son volume, la Vie de Jésus.
D'abord deux mots sur la situation de M. Renan, car M. Renan est dans une position exceptionnelle.
En effet, ce savant est titulaire d'une chaire au collège de France , et pourtant son cours est fermé.
Pour nous, qui sommes partisans de toutes les libertés, nous regrettons vivement cette mesure.
Il nous semble que si nous avions l'honneur d'être ministre de l'instruction publique, voilà ce que nous ferions en pareille circonstance :
Nous nous adresserions à tous les professeurs,, à tous les orateurs chrétiens de France et nous leur dirions :
« Il y a là dans une chaire un homme qui doute et qui nie, nous venons de créer une chaire rivale destinée à un croyant qui affirme. »
Et nous avons la conviction qu'on répondrait à notre appel, et que nous aurions bientôt un nouveau Lacordaire à opposer à M. Renan.
Bien des personnes déjà ont, avec plus ou moins de bonheur, combattu les idées émises par M. Renan dans son roman de la Vie de Jésus.
Nous disons roman, car nous ne saurions vrai-
ment trouver une autre qualification à cet ouvrage.
Nous n'avons ni le talent, ni l'autorité de la plupart de ses contradicteurs, mais nous croyons être l'interprète du sentiment public,~en expliquant ainsi notre pensée:
D'abord , bien involontairement, M. Renan possède un nom qui est un trompe-l'œii pour le public.
Nous sommes certain qu'en lisant ce nom : Renan, dix-neuf personnes sur vingt croyent lire un nom israélite, surtout quand ce nom est placé à côté de celui de Jésus.
Hélas! il n'en est rien, M. Renan est catholique, apostolique ot romain ; de plus, il a été élevé parles jésuites ; les pères n'ont pas toujours la main heureuse, et ce n'est pas la première fois qu'un de leurs élèves s'est taillé tme toque de rhéteur dans sa robe de séminariste.
Quant à nous, nous préférerions de beaucoup M. Renan israélite, surtout israélite convaincu.
En effet, un israélite qui tiendrait son langage se- ' rait dans son rôle.
Prenant la lettre de la Bible, et non son esprit,
un israélite pourrait dire aux chrétiens :
« Les paroles sacrées annoncent un rédempteur
qui doit venir mettre un terme à nos misères et faire régner la paix sur la terre.
« Je vois partout des malheureux, le canon tonne à la fois dans l'ancien et dans le nouveau monde, votre Christ n'est pas le Messie promis par le Dieu d'Israël !
« C'est un grand homme, un profond philofcophe, un sublime humanitaire , un noble martyr, mais ce n'est point un Dieu.
a II ne descend pas de la divinité, il y remonte par ses vertus et ses préceptes.
« Il a remplacé la loi du sang par le code de la fraternité, il a créé une société nouvelle et non une nouvelle religion. »
Nous le répétons, ce langage, qui serait logique dans la bouche d'un israélite, est regrettable dans celle d'un chrétien. •
M. Renan a dépoétisé le Christ, il en a fait un rédempteur de convention, captivant plus les femmes par le regard que par le verbe ; puis arrivé au but de sa tâche, l'auteur effrayé n'a pas osé conclure. Nous voyons bien dans M. Renan le démolisseur, nous cherchons vainement l'architecte.
M. Renan est un homme d'esprit, de plus, chose rare à notre époque, c'est un savant,
Nous ne le tracasserons donc pas sur quelques erreurs, quelques anachronismes que, par état, nous pourrions relever avec une certaine facilité ; tout a été critiqué à tort ou à raison.
Mais nous nous croyons le droit de dire à M. Renan : Monsieur, vous avez fait un mauvais livre au point de vue de la morale publique. — Vous vouliez faire un roman, — vous aviez le droit de prendre votre héros dans l'histoire universelle ;
Vous pouviez à votre fantaisie, mettre en scène Homère ou Charlemagne, Socrate ou Napoléon.
Le choix était grand ! tons les hommes vous appartenaient , un seul excepté , celui qui , comme Dieu, est adoré par quatre cent millions de chrétiens !
— C'est celui-là que vous avez pris.
Il vous fallait un titre qui fît du bruit autour de votre nom. — Le monde est oublieux I depuis quelque temps, l'opinion publique laissait tomber votre personne dans l'oubli.
Vous connaissez l'histoire d'Alcibiade, vous avez voulu nous en donner une édition moderne ; et le .succès a dépassé votre espérance.