MENT DES CRÉANCES MÉDICALES
A côté on parlait de la taxe des consultations.
— Mais on ne s’occupe que d’argent ici! s’écria Onésime.
— Et de quoi voulez-vous' qu’on s’occupe, demanda maître Helleborus, dans une école de commerce?...
Médicale !
— - Eh oui; vous voudriez entendre disserter sur la médecine? Soyez satisfait. Ce disant, il poussa une porte, et tous deux ils se trouvèrent dans une
sorte d’amphithéâtre dont le centre était occupé par une table sur laquelle figuraient des cages de toute grandeur.
De ces cages s’échappaient des miaulements, des gloussements, des aboiements, des bêlements, des grognements, des croassements.
On se serait cru au Jardin- des-Plantes.
Cette symphonie imprévue, jointe à une forte odeur de ménagerie, fit faire à Onésime un mou-
ventent en arrière, mouvement qu’il renouvela en apercevant au-dessus de la chaire du professeur
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deux rangées, lune de peaux de lapins, l’autre de lapins écorchés tout vifs.
— N’ayez pas peur, chuchota maître Iïelleborus. Vrous avez devant vous une des célébrités de Fantasia-Planète, le fameux Lourens. C’est à coup sûr le praticien qui a le plus tué d’animaux... clientèle à part.
— A quoi bon ces’ exécutions?
— A quoi bon?... Vous ignorez donc qu’à cet exercice-là le fameux Lourens a gagné quinze décorations, six traitements, huit fauteuils académiques, neuf...
— Et la médecine qu’y a-t-elle gagné?
— Vous faites toujours des questions saugre-
nues... Ecoutez plutôt ce savant sans pareil.
Le fameux Lourens venait en effet de prendre la parole :
« Messieurs, .
* Vous le savez, nos expériences antérieures
nous avaient conduits à une certitude précieuse :
a savoir que les os du canard peuvent recevoir toutes sortes de teintures.
>) Le premier dans la planète Fantasia, j’avais, j’ose le dire, ouvert ce nouvel horizon.
» Vous avez vu de mes os de canards chocolat,! pistache, cramoisi, cuisse de nymphe, vert bouteille, gris perle, bouton d’or? Eh bien! messieurs tout cela n’était rien.
» Aujourd’hui, à l’aide d’un procédé de nourriture joint à un procédé d’acupuncture qui mel permet d’agir directement sur les tissus, je co-l lore non-seulement les os, mais les chairs! je colore non-seulement en une nuance, mais en| plusieurs! Et cela sur toutes sortes d’animaux.
» Passez moi un lapin !
L’appariteur de service s’empressa de tirer! d’une des cages un lapin, que le professeur saisit, par les oreilles.
» Ce lapin, messieurs, a, n’est-ce pas, l’air de n’être nullement préparé. Passez-moi un couteau... En trois coups, je vous l’écorche. Une h deux! trois!
Et maintenant regardez, messieurs. Voilà le* fruit de vingt ans de veilles! voilà le résultat de vingt ans de recherches. Vingt ans que je ne re-| grette pas, messieurs, puisqu’il m’a été donné!
l’école de commerce médicale
enfin d’obtenir ce qui fut le rêve de ma vie, le lapin tricolore !!.. »
Onésime profita de l’enthousiasme causé par cette péroraison pour s’esquiver et faire prendre l'air au légitime écœurement que lui avait causé la vue du lapin aux trois couleurs.
l’académie des infaillibles
La première fois qu’Onésime avait entendu!
prononcer: Académie des Infaillibles, il avait perçu la sensation désagréable que produit une note discordante. Infaillibles sentait presque lej charlatanisme.
Heureusement il se souvint à temps que Paris possède des immortels, et, antiphrase pour antiphrase, il fut obligé de reconnaître que l’une n’était pas plus grotesque que l’autre. Maître
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Ielleborus avait même insisté pour qu’il donnât e prix de ridicule au vocable terrestre.
Ce maître Ilelleborus était un terrible personlage. Il n’avait soulevé aucun coin du voile de mystère qui l'entourait, il ne s’était pas départi l’une seule de ses habitudes de satire perpétuelle, il ne quittait pas Onésime d’une seaielle.
Il n’avait pourtant plus l’air de peser en quoi pie ce fiât sur les décisions de son malade. Il acquiesçait à tous ses désirs et à moins que, ces désirs, il n’eût la puissance de les lui inspirer à son gré, c’était à n’y rien comprendre.
Aussi quand le petit -fds d’Argan manifesta 'intention d’assister à une séance de l’Académie les Infaillibles, il eût semblé que maître Ilelleiborus était prévenu que cette manifestation aurait dieu.
— C’est précisément aujourd’hui jour de réunion, répondit-il simplement. Une importante discussion occupera les Infaillibles. Vous pourrez les juger en toute connaissance de cause.
L’Académie des Infaillibles était installée dans un local d’apparence funèbre. Un jour douteux liltVait du plafond et éclairait avec peine les pro-
fondeurs d’une voûte sans style architectuj
ral.
La première partie du local, divisée en stalles! était réservée aux académiciens, la seconde au public, — qui brillait en général par son ab-; sence.
Quant aux Infaillibles, réunis par groupes, ils. causaient de leurs petites affaires sur les tons le» plus aigus, pendant qu’un monsieur, debout à| une sorte de tribune, faisait une lecture dont ifc était impossible d’entendre un traître mot.
— Quel est donc ce monsieur? interrogea Onésime.
— C’est le secrétaire qui lit le procès-verbal j de la séance précédente.
— Mais on ne peut pas saisir un mot.
— Parbleu! Il ne parle pas.
— Comment peut-il lire sans parler?
— Rien de plus simple. Comme, depuis un temps immémorial, il est de règle à l’Académie^ des Infaillibles de ne prêter aucune attention à cette partie du programme, le lecteur se borne à une pantomine de pure formalité.
— Ah bah!... Et quel est cet autre monsieur qui s’installe à son tour?
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— Un marchand de santé étranger qui fait une communication.
— Sur quoi? On ne l'écoute pas.
— Parce que cela sera dans le procès-verbal.
— Mais puisqu’on n’écoute pas non plus le procès-verbal.
— Vous m’en demandez trop long... Vous allez d’ailleurs pouvoir vous divertir. La grande discussion que je vous ai annoncée va s’ouvrir.
Un Infaillible déroulait d’un air superbe un
volumineux dossier. Puis d’un ton tranchant il
commença :
— Courtes observations Sur les propriétés curatives de la mort-aux-rats .
— Je demande la parole, interrompit un autre Infaillible.
— Un ennemi acharné de l’orateur, murmura rapidement maître Helleborus à Onésime.
— Je m’étonne que mon collègue me veuille contredire avant même que j’aie soufflé mot, objecta le premier Infaillible.
— Pardon ! Vous avez dit : Courtes observa-
is,
lions et votre manuscrit a au moins deux cent* pages. j
Pendant qu’on riait, le premier Infaillible re-i
prit son aplomb.
— La mort-aux-rats, cette substance véné| neuse...
— Je demande la parole, s’écria le second Infaillible. Vous avez dit : Cette substance, or 1er mort-aux-rats est un composé de plusieurs sub-c stances et non une substance simple.
— Cette substance vénéneuse que les an-: ciens...
— Je demande la parole. Jamais les ancien* n’ont employé ce poison, d’origine moderne.
— Que les anciens ignoraient...
— Je demande la parole. Les anciens ne l’em-j ployaient pas, c’est vrai, mais de là à ne pas la connaître, il y a un abîme.
— A conquis sa place...
, — Je demande la parole. Vous voulez la lui faire conquérir, mais rien ne vous donne rai-j son.
— Vous ne me laissez pas le temps de m'exprimer.
— Vous abusez de la tribune.
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— C’est l’envie qui vous pousse.
— Et vous la jalousie.
Les infaillibles paraissaient goûter avec bonheur le spectacle de cette altercation.
— Courage, monsieur Carbonet, criaient les
uns.
— Bravo, monsieur Danipeau, criaient les
autres.
— Kiss ! kiss ! kiss !...
L’académie était évidemment partagée en deux camps. Déjà les interpellations se croisaient, on se montrait le poing; mais le président, qui jusque-là avait sommeillé, jugea que le moment était venu de se réveiller et dominant le tumulte :
— La séance est levée!... A la semaine prochaine.
— Ce n’est pas moi qui reviendrai, fit Onésime. Quand c’est la raison qui parle, ils ne veulent pas entendre; quand c’est la rancune, ils ne veulent pas s’entendre. Je vois qu’ici mieux vaut encore être acheteur que marchand de santé.
— Souffrir le mal que de le faire, ajouta en guise de commentaire maître Ilelleborits.