LES EAUX DE R L A G U E N - B L A G UEN
Un nouvel accès de prostration succéda à cette nouvelle déception d’Onésime. Il dépérissait, jaunissait, maigrissait.
Sur ces entrefaites, le bruit se répandit tout à coup dans Fantasia-Capitale qu’on venait de trouver une source minérale dont les merveilleuses propriétés laissaient bien loin en arrière toutes celles qui étaient déjà connues.
Partout on ne parlait que des eaux de Blaguen-
LES EAUX DE BLAGUEN-BLAGUEN * 221
Blaguen, si inopinément découvertes par le docteur Balissan.
Or, voici ce qui était arrivé.
Le docteur Balissan végétait, — • occupation inoccupée qui lui était commune avec tant de confrères. 11 avait essayé de se raccrocher successivement à toutes les branches de son art. Les branches lui étaient restées dans la main.
Il allait se noyer. Dans quoi se noie-t-on? Dans l’eau. Quel trait de lumière! Le docteur Balissan était sauvé.
— Imbécile ! se dit-il, triple imbécile qui n’avait pas pensé à la spécialité des eaux. Fantasia- Planète en compte, il est vrai, déjà des quantités considérables... Diable, 9,976 au dire de mon dictionnaire hydrologique. 11 y en a de sulfureuses, de ferrugineuses, d’arsenicales, d’alcalines. 11 n’y en a pas qui soient le tout à la fois. J’en ferai!...
Notez que le docteur Balissan n’avait pas dit : j’en trouver' ai.
Et d’un pas assuré il s’en alla voir un sien ami, fabricant de produits chimiques dont les ateliers étaient situés dans un des faubourgs de Fantasia-Capitale , à quarante-six lieues et trois quarts de la grande place centrale de la ville.
— Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous faire fortune?... Oui? moi aussi. Vous fabriquez des produits chimiques? Oui encore. Vous avez pour l’écoulement des eaux qui vous ont servi un tuyau collecteur conforme à l’ordonnance de police numéro 33,654, modifiée par l’ordonnance 41 ,365; modifiée par l’ordonnance numéro 111,313, modifiée par l’ordonnance numéro 634,322.
— En effet j’ai un tuyau collecteur conforme à l’ordonnance numéro, etc., etc.', etc.
— C’est tout ce qu’il fallait. A quelle profondeur? cinq mètres. Très -bien. Nous bouchons le tuyau par un bout. Nous y pratiquons nocturnement une ouverture par où l’eau puisse jaillir. Vous préparez un mélange dont voici la formule et ensuite... Pchi! pchi... Pchi! pchi...
Le docteur Balissan acheva de chuchoter le reste de son idée à l’oreille de son confrère, qui lui sauta au cou et l’embrassa avec effusion.
Le lendemain , tous les journaux annonçaient la découverte des eaux de Blaguen-Blaguen qui avaient jailli pendant la nuit. Tous les chimistes en analysaient la composition et y trouvaient chacun des ingrédients différents. Amorcés par une prime que Balissan avait généreusement
LES EAUX DE BLAGUEN-BLAGUEN
;emée pour cueillir plus largement, tous les marchands de santé recommandaient les eaux de Blaguen-Blaguen, à celui-ci à cause du soufre, à çelui-là à cause du fer, à celui-là à cause de Tarse nie.
Le docteur Balissan courait à la fortune.
LES AMOURS THERMALES
Ce récit véridique fait à Onésime par maître Helleborus ne devait pas le persuader. Probablement c’était pour cela qu’Helleborus l’avait fait, car voyant son ami hocher la tête :
— Je vous ai divulgué, lui dit-il, Part de fabriquer une source et de s’en créer des millions de revenus.
— Tout cela est bel et bon, maison ne trompe point ainsi toute une population.
— La tromper en quoi? Les autres eaux miné-
LES AMOURS THERMALES
raies naturelles de Fantasia-Planète n’ont jamais fait de bien, celles-ci ne font point de mal. Partant quitte.
— Si ceux qui y vont ne s’en trouvaient pas satisfaits...
— Ils s’empresseraient de n’en pas informer les autres, afin deleur laisser partager leur déception.
— Vous êtes désillusionnant.
— Et vous illusionné. Mais j’avais si bien prévu le cas que nos bagages sont déjà portés dans la voiture à vapeur qui nous attend en bas.
— Pour nous emmener?
— Aux eaux de Blaguen-Blaguen, parbleu î
Les voyages ne duraient pas longtemps dans la
planète Fantasia et, en une vingtaine de minutes, les deux touristes avaient franchi les quarante-six lieues et trois quarts.
Encore n’eurent-ils la peine que d’en franchir quarante; car la file des voitures à vapeur amenant des buveurs aux eaux de Blaguen-Blaguen commençait à six lieues et trois quarts de distance.
Un employé s’approcha.
— Ces messieurs viennent pour les eaux?
— Oui, parbleu, mais nous n’y sommes pas.
— Impossible d’aller plus loin, messieurs.} Tout est retenu jusqu’au 28 septembre.
— Et nous sommes au 1er mai.
— Oui, monsieur.
Le 28 septembre, à 2 heures 35 du matin, monsieur sera admis à boire un verre delà précieuse' source. Pas avant.
— C’est prodigieux, fit Onésime presque en-, thousiasmé.
— Vous allez attendre? dit Helleborus narquois.
— Si ces messieurs ne veulent pas rester tout ce temps-là en voiture, continua obligeamment l’employé, ils peuvent descendre dans un des neuf mille hôtels d’attente fondés sous le patronage du : docteur Balissan. On y est admirablement pour trois cents francs par jour.
— Saperlote ! ne put s’empêcher de crier Onésime.
— Ah! monsieur, on est nourri, objecta l’employé.
— Je l’espère bien... Mais à quoi diable allons- j nous passer notre temps jusqu’au 28 septembre [ 2 heures 35 du matin?...
Au moment où Onésime- se posait cette ques- ;
LES AMOURS THERMALES
lion en mettant pied à terre, il avait entrevu la gracieuse silhouette d’une femme qui lui parut jeune et séduisante.
— Si je devenais amoureux pour tuer le temps? . pensa-t-il.
D’ou il résulta que le 20 septembre suivant Onésime n’avait pas encore bu son verre d’eau, mais était sur le point d’épouser demoiselle Sylvandire de Hocheval.
l’inspecteur des espérances
Tout plein de son futur mariage, le petit-fils d’Argan était debout devant la fenêtre de l’hôtel qu’il habitait en face de celui de Sylvandire de Hocheval.
Deux raisons militaient en faveur de cette altitude. La première c’est qu’il cherchait à entrevoir le profil de sa fiancée ; la seconde, c’est qu’il se faisait la barbe.
Et en promenant son rasoir sur ses joues, il réfléchissait:
l’iNSI'ECTEUK des espérances
— Elle est charmante et elle paraît m’adorer... Je crois que le mariage me rétablira la santé. Du moins est-ce l’avis du docteur que je suis allé voir hier. 11 est vrai qu’avant-hier j’en avais consulté un autre qui m’a menacé des plus grands malheurs, si je ne restais garçon. .. Chère Sylvandire, il me serait impossible de renoncer à elle... Elle est charmante, et puis décidément elle m’adore !...
Un coup de sonnette interrompit ce monologue mental. .
— Entrez ! cria Ilelleborus qui fumait un cigare sur le divan en suivant du regard les expressions de visage de son protégé.
Un inconnu, à la tenue officielle s’introduisit en faisant force révérences et s’adressant à llelleborus.
— C’est à monsieur Du Tilleul que j’ai l’honneur ?...
En parlant ainsi, il étendait déjà la main comme pour saisir le bras d’ Ilelleborus qui, le fixant d’un air sarcastique :
— Vous confondez, monsieur... Là-bas, près •.le la fenêtre...
L’inconnu recommença à s’avancer avec la
même profusion de révérences et sur le même ton :
— C’est à monsieur Du Tilleul que j'ai l’honneiir?...
En même temps, il avait saisi, — et bien saisi cette fois — le bras d’Onésime, dont il faisait mine de tâter le pouls.
— Pardon, mais que voulez- vous?... demanda le petit-fils d’Àrgan ne comprenant rien à cette manœuvre.
— ■ IJ Inspecteur des espérances ! fit Pincotmu avec un salut de plus.
— Ah! fort bien... répliqua Onésime interdit... seulement je ne saisis pas parfaitement...
L’inconnu comptait paisiblement : Une , d'eux , une , deux , une , deux !
— Je ne saisis pas parfaitement le motif qui vous amène...
— Une, deux, une, deux! Le pouls répond assez bien à ce que l’on m’avait dit. Vous plairait-il de vous déshabiller? fit le visiteur bizarre *
— Me déshabiller! Et pourquoi?
— Ne vous ai-je pas dit, monsieur, que j’étais
Y Inspecteur des espérances?
l’inspecteur des espérances
— Du diable, monsieur, si je sais ce que vous me voulez avec vos espérances, votre inspection, votre manière de me tâter le pouls et de me vouloir faire quitter mes vêtements.
— N’allez-vous pas vous marier ?
— Avec MUe Sylvandire de Hocheval, oui certes.
— Eh t bien alors ?
— Eh! bien alors, quel rapport entre....
— Pardon, intervint maître Helleborus, mais monsieur est étranger, et comme tel ignore les coutumes du pays. Veuillez être assez bon pour lui expliquer vos titres et vos qualités.
— 11 me semble que — quand on habite quelque part, — grommela l’Inspecteur, on devrait au moins apprendre à respecter les fonctionnaires publics.
Onésime regarda l’intrus d’un air qui demandait clairement de quelle sorte de fonction il pouvait être investi.
— Monsieur, reprit le nouveau venu, MUe de Hocheval m’envoie ici conformément à la loi qui autorise les fiancés des deux sexes à faire vérifier officiellement et médicalement les espérances énoncées par chacun au contrat de mariage.
— Les espérances... Attendez donc. En France
on donne ce nom charmant aux calculs d'intérêts basés sur de funèbres convoitises...
— J’ignore ce qui se passe dans la planète que j’entends nommer à l’instant pour la première fois, mais ici nos législateurs ont prudemment pourvu à ce que la fraude elledol ne se glissassent pas dans les amours. Autrefois, — avant l’institution du corps dont j’ai l’honneur de faire partie — c'était, monsieur, un véritable scandale. On
voyait journellement des jeunes fdles dans leur impatience de se marier, donner pour agonisants des oncles qui en avaient encore au moins pour dix ans, — des vieillards tromper de malheureuses jeunes fdles en simulant, au moment de l’hyménée, des infirmités qui les abusaient sur l’imminence de l’héritage à intervenir. J\Iais, Dieu merci, nous avons réglementé tout cela. Vous vous mariez? C’est bien. Votre future énonce tant d’argent comptant, tant d’argent à attendre de tels et tels parents. Immédiatement un de mes confrères ou moi, nous nous rendons chez les parents, et nous nous assurons si leur faiblesse de complexion ou leur décrépitude autorise les présomptions de legs prochain; un de mes confrères ou moi, nous donnons ensuite notre rap-