POUR LES POITRINES DÉLICATES
— Mon Dieu ! interrompit Gnésime, je ne vois oas ce que vous trouvez d’extraordinaire à ces découvertes... D’ailleurs, ainsi que je viens d’en faire la remarque, elles fournissent la preuve de ce qu’elles avancent.
— Les preuves même ; car il en est de deux sortes : les preuves écrites, dans le genre des certificats qui ont eu le bonheur de vous toucher, il n’y a qu’un instant, et les preuves vivantes que 'vous ne connaissez probablement pas.
— Ne pouvez- vous me renseigner?
— Messieurs de la pharmacie ne m’en laissent pas le loisir, ils ont tout prévu, tout prévenu.
Jugez-en par cette note que je rencontre au bas de tous les prospectus :
Nota bene. — « Afin de mettre le public en garde contre » les supercheries dont tant de maisons indignes se sont » rendues coupables, nous avons adopté le meilleur moyen » de confondre l’incrédulité et de déjouer la fraude.
» Chaque jour, de midi à quatre heures, les personnes » qui le désireront pourront s’entretenir dans notre ma- » gasin avec les malades qui ont été guéris par notre pré- » paration et dont l’obligeance s’est mise gracieusement à » notre disposition. »
— Pour le coup, voilà qui est décisif, fit Onésime. Quel est le remède dont il s’agit?
— Du premier au dernier, je vous ai dit qu’ils étaient tous ornés du même nota.
— Des malades attestant eux-mêmes leur propre guérison ! Ce n’est pas sur la terre que ce système serait possible avec les duperies des ex- ' ploiteurs de mauvaise foi.
— Il me semblait pourtant qu’on y avait imainé quelque chose d’analogue...
— Quoi donc?
— L’enfant d’une carpe et d’un lapin dont on e pouvait jamais montrer que le père et la
inère...
— Le trait peut être spirituel, j’avoue toutefois nue je ne saisis pas l’analogie...
— Eh bien ! en voici une application qui > ’avance à propos.
l’homme-certificat
Un homme venait en effet au-devant d’Onésime et de son compagnon.
Quand il fut auprès d’eux, il ôta respectueusement son chapeau, dont les bords ployaient sous le poids des ans, et d’un ton obséquieux:
— Veuillez m’excuser, messieurs. Je suis sans place depuis un mois, et si l’un de vous pouvait m’occuper...
— Vous occuper à quoi? demanda maître Helleborus.
l’hommk-certificat
— Quant à cela, messieurs, je fais tout ce qui •concerne mon état, et je puis dire que je suis avantageusement connu. J’ai travaillé un an chez le docteur Jubilard, trois mois chez le docteur Buchon, neuf mois le docteur Lacouture, huit mois chez...
— Pardon, mais vous ne nous dites pas quel est votre genre de travail.
— Encore une fois, messieurs, je fais tout ce qui concerne mon état; j’ai d’abord été certificat. . .
— Comment, certificat?
— Oui, messieurs, je me montrais aux malades comme attestation d’efficacité des remèdes qu’on allait leur administrer.
— Quand je vous le disais! fit Helleborus en se tournant vers Onésime.
— Sans vanité, monsieur, je puis dire que je suis l’un des plus forts de la partie, surtout pour la variété des physionomies. Chez le docteur Jubilard, je travaillais dans le foie ; chez le docteur Buchon, dans le poumon ; chez le docteur Lacouture, dans la moelle épinière, et vous sentez bien
que c’est là le vrai mérite. Il n’y en avait pas
deux comme moi pour prendre la figure d’un phtisique.
— Qu’entendez-vous par là? questionna Onésime.
— Dame! monsieur le sait tout comme moi, — à moins que monsieur ne soit tout jeune dans la partie. Quand il arrivait un nouveau malade, on m’amenait, ou plutôt on m’apportait devant lui, afin de lui montrer que son cas n’était pas aussi désespéré que le mien. C’était là mon triomphe. Vous m’auriez donné deux heures à vivre. Aussi, quand la semaine suivante le même malade me voyait apparaître frais, gai, souriant, il était vaincu et convaincu; mon docteur pouvait en tirer ce qu’il voulait.
— Et comment se fait-il que vous ayez renoncé à ce métier qui devait être lucratif et récréatif, dit Helleborus.
— Je n’y ai pas renoncé, monsieur. Seulement la concurrence abîme tout ce qu’elle touche. Il a fini par venir des propres à rien qui vous jouaient la congestion cérébrale ou la fièvre typhoïde pour vingt sous par jour.
— Les coquins! s’écria Helleborus avec un air de componction.
l’homme-certipicat
— N’est-ce pas, monsieur!... Aussi, j’ai per-îuté, et je suis entré dans les cmtichamriers.
Onésime ouvrait de grands yeux à tout ce u’il entendait. Ce mot cl ’antichambrier sonna otamment à son oreille d’une façon si bizarre, u’il ne put s’empêcher d’interroger encore.
— Qu’est-ce que les antichambriers?
— Décidément, reprit l’homme, ces messieurs ont tout jeunes dans la partie. Les antichamriers sont les employés que les docteurs qui ommencent payent pour faire antichambre chez ux. Parce que, — vous savez, — les clients, il ’y a pas de plus drôle de clique.
Onésime fit une grimace, mais maître Helle- •orus se jetant à la traverse:
— Oh! oui, vous avez bien raison, une drôle de lique!
— Quand ils arrivent chez un marchand de anté et qu’on ne les fait pas attendre une bonne icure, ils en sortent persuadés que c’est une maette. Un docteur qui n’a pas une pratique dans on antichambre !
De là la création des antichambriers. On staionne à l’heure de la consultation dans le salon
uo
d’attente; orné d’nn nom sonore, vêtu élégamment, on lie conversation avec les arrivants, on entonne adroitement les louanges du marchand de santé auquel on est attaché.
C’était là mon fort, surtout auprès des dames! Cela tient à mon éducation... ancien prix d’honneur, pour vous servir.
— Comment se fait-il, monsieur le prix d’honneur, que vous ayez également abandonné la noble carrière des antichambres?
— Toujours pour le même motif; les gâtemétier! Croiriez-vous qu’on trouve maintenant des antichambriers pour la nourriture!... Aussi ils vous font des cuirs en dialoguant avec la clientèle, mais des cuirs! Quand une profession est ravalée à ce point, un homme qui se respecte n’a plus qu’à l’abandonner.
— Naturellement, opina Helleborus.