UN PRINCE DE LA SCIENCE
Si bien que l’un cl’eux, toisant Du Tilleul et son guide :
— Vous avez le numéro 1,223.
— Plaît-il? demanda Onésime.
— Je vous répète que vous avez le numéro 1,223.
— Pour quoi faire?
— Vous m’ennuyez!... S’il fallait donner des explications semblables à chaque malade, nous n’en finirions pas.
— Mais encore faut-il que...
— 1,223 est votre numéro d’ordre; il y a 1,222 personnes avant vous... Maintenant, si vous n’êtes pas content, laissez-le, il ne manquera pas d’amateurs pour le prendre.
— Donnez, dit Helleborus en tendant la main. Pourriez-vous nous dire seulement à quelle heure viendra notre tour?
— Je n’en sais rien. Probablement vers minuit et demie.
— Juste ciel! exclama Onésime, douze heures et demie d’attente!
— Mon ami, je crois que vous vous trompez, reprit placidement Helleborus; ce n’est pas minuit etdemieque vous avez voulu dire...
En même temps, il parut glisser dans les mains du laquais quelque chose qui avait le chatoiement de l’or.
— En effet, monsieur... Je vous prie de m’excuser... Je ne sais où j’avais la tête. C’est le numéro 223 que j’ai à vous donner.
— 123, n’est-ce pas? fit Hellebofus en lui glissant une nouvelle pièce de monnaie.
— Oui, monsieur, 123, répondit effrontément
ie valet.
— Et nous passerons dans une demi-heure environ?
— Environ.
— Alors, mon cher Onésime, nous n’avons que le temps d’aller déjeuner, et bien vite.
Comment, répéta du Tilleul, il verra 122 malades en une demi-heure?
— Mon ami, on s’aperçoit que vous ne connaissez rien à la valeur commerciale de ce mot : Prince cle la science.
LA TABLE DHOTE SANITAIRE
Le choix d’un restaurant est toujours une chose épineuse pour l’homme qui respecte son estomac: jugez ce que ce doit être pour l’homme qui ( craint le sien !
Onésime était cet homme-là, et, de plus, il se trouvait dans un pays dont il ignorait absolument les us et coutumes gastronomiques.
Ce n’étaient pourtant pas les appâts qui man* quaient.
Dans le quartier des restaurants, — confinant.
par, précaution peut-être, à celui des marchands de santé, — on ne lisait qu’annonces pompeuses, qu’excitations alléchantes, depuis le restaurant à cinquante francs le plat jusqu’à celui qui, pour sept sous, offrait six plats au choix, un potage, pain à indiscrétion, dessert, café, et solo digestif de clarinette, exécuté au moment du petit-verre, par un virtuose attaché à rétablissement.
Il y avait des maisons qui affichaient leur menu au dehors. Il y en avait qui, pour mieux fasciner la clientèle, exposaient sous des vitrines un facsimilé en réduction d’une table chargée de tous les mets annoncés dans l’affiche, et devant laquelle était assis un bonhomme à ressorts, se promenant le creux de la main sur l’épigastre avec un air de volupté qui devait entrer jusqu’au fond du cœur des passants affamés.
L’embarras d’Onésime redoublait devant ce déploiement de richesses culinaires.
Heureusement maître Helleborus vint spontanément à son aide.
— Mon cher Du Tilleul, lui dit-il, si vous vous portiez mieux, il y aurait ici matière à un cours complet de gargotes comparées; mais ne sortons pas de notre programme. Vous êtes malade, c’est
LA TABLE D’HOTE SANITAIRE
à la Table d’hôte sanitaire que nous allons. Justement le déjeuner y est servi à midi.
Passez donc devant, je vous prie.
La Table d’hôte sanitaire était située au onzième .étage, — certaines maisons en avaient jusqu’à vingt dans Fantasia-Capitale. — Onésime arriva tout essoufflé, et ne put s’empêcher, en tournant le bouton, s. v. p., de s’écrier :
— Sapristi! que c’est donc haut!
— Exercice salutaire et apéritif, répondit un personnage assis dans la première pièce, devant une sorte de comptoir-bureau. Nous comptons bientôt nous élever de deux étages encore, dans l’intérêt de nos abonnés.
C’est cinq francs, messieurs. Voici le menu.
Onésime, après avoir payé deux places, passa dans la salle à manger en tenant à la main la feuille sur laquelle était imprimé un menu vraiment royal, ainsi que le lecteur en pourra juger lui-même par la transcription littérale que nous en faisons ici :
TABLE D’HOTE SANITAIRE
DIRIGÉE BT FONDÉE