‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 4 sur 79 · UN AMI SURNATUREL · texte numérisé non relu

UN AMI SURNATUREL

la vue trop faible pour la découvrir. Y sommes nous?...

— Comment! Partir ainsi sans préparatifs d’aucune sorte?

— Pas même un testament à rédiger. Nous ne prendrons pas de chemins de fer. Non ! j’ai un moyen de locomotion plus rapide et moins périlleux.

— Souffrez que j’emporte au moins certaine boîte de pilules sans lesquelles...

— Vous trouverez là-bas des pilules et pour vous les dorer plus de gens que vous n’en voudrez.

La planète Fantasia a une réputation médicale et pharmaceutique qu’elle n’a pas volée, je vous assure.

Allons, mon cher, allons... Toujours un reste de défiance! Partons, cela passera en route... Une! Deux! Trois!...

En parlant ainsi maître Helleborus avait touché légèrement Onésime du bout du doigt.

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Aussitôt que le contact se fut produit, il sembla à Onésime que son corps devenait plus léger qu’une plume et que, semblable à un ballon gonflé de gaz, il commençait à quitter le sol et à monter vers le plafond.

Mais ce fut bien autre chose quand il sentit la main de l’inconnu le pousser vers la fenêtre qu’il venait d’ouvrir.

Pour le coup, il allait crier: au secours ! s’attendant à être précipité sur le pavé de sa cour.

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— Ne criez pas, commanda son mystérieux guide avec un ricanement. Vous ne tomberez pas. Loin de là!...

Et en effet, la fenêtre franchie, Onésime s’aperçut que son corps continuait son mouvement ascensionnel.

Sans être soutenu par rien, il s’élevait, s’élevait, s’élevait.

On avait dépassé le second étage :

— Une femme qui charme les loisirs que lui laisse l’absence de son mari, fit le fantastique compagnon de Du Tilleul en lui montrant deux ombres projetées sur les rideaux de la croisée par le reflet d’une bougie.

On avait dépassé le troisième où un homme veillait devant un coffre-fort :

— Un usurier qui fait ses comptes ! poursuivit le cÀcerone.

On avait dépassé le quatrième :

— Un poète qui cherche une rime!

On avait dépassé le cinquième :

— Des domestiques en train de boire le vin de leurs maîtres 1

— Sapristi! j’ai reconnu mon groom, exciama Onésime.

— Eli ! eh ! Vous voyez que, dès le début, votre pérégrination vous apprend quelque chose. Attention!... Nous voilà lancés!

La rapidité avec laquelle montaient les deux voyageurs était devenue vertigineuse. C’était un mouvement sans secousses, mais irrésistible. Déjà la terre avait disparu et l’on était au-dessus de la région des nuages. Par contre, la lune avec laquelle le descendant du Malade imaginaire n’avait jamais lié connaissance que par l’intermédiaire de la lorgnette du pont Neuf, lui apparaissait sous les plus monstrueuses proportions.

— Le cœur me tourne, murmura le malheureux Du Tilleul.

— On soignera cela plus tard.

— L’éclat de la lune m’aveugle.

— Vous vous y habituerez, car vous allez en voir bien d’autres!

— J’ai mal à la tête et la respiration me manque.

— Quand je vous dis que je vous conduis dans un endroit où vous consulterez à votre aise sur tous les maux... Allons! nous n’avaüçons pas! Plus vite donc!...

— Nous n’avançons pas ! O dérision !

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Qnésime, au moment où son compagnon lui adressait ce reproche, estimait qu’il devait bien s’élever avec une rapidité d’environ mille mètres à la minute.

Cependant comme celui-ci lui avait posé le doigt sur la poitrine, il éprouva tout à coup un soulagement complet et cessa de ressentir la moindre suffocation, quoique la vitesse se fût accrue encore considérablement.

— Avouez que voilà une promenade à laquelle vous ne vous attendiez pas, continua son guide qui causait avec autant d’aisance que s’il eût été assis au coin du feu, dans un salon paisible.

On prétend que le changement d’air est excellent pour les valétudinaires. Vous êtes, je pense, servi à souhait !

Voyez-vous cet astre là-bas à droite?... c’est Sirius... De ce côté Vénus... Plus loin Jupiter...

Dérangez-vous un peu pour ne pas passer dans l’anneau de Saturne...

Ce corps qui se meut à votre gauche avec une fougue si étrange, c’est une grande comète qui ne tardera pas à se trouver dans le voisinage de la terre...

Plait-il?... Vous m’objectez que l’Observaloin/

n’en a encore rien dit. Où avez-vous pris que l’Observatoire annonçât jamais quoi que ce fût autrement que six mois après?...

Je ne vous fais pas la nomenclature de ces étoiles fixes et encore moins de ces planètes...

D’ici à ce qu’elles soient toutes baptisées, vos savants, vous pouvez en juger, auront le temps d’user les noms de leurs vocabulaires...

Imprudent ! vous avez failli vous heurter contre l’une de ces vagabondes qui chemine avec une force d’impulsion égale à celle d’un boulet de canon multipliée par cent mille

La rencontre aurait pu vous faire un bleu.

N’allez-vous pas recommencer à trembler?... ce que je vous en dis, c’est histoire de charmei les ennuis du voyage par une innocente plaisanterie.

Diantre!... Il ne s’agit pas de bavarder pour dépasser notre station... Les voyageurs pour la planète Fantasia! comme crient les employés des chemins de fer de là-bas!...

Halte-là, mon cher monsieur Argan !

— Du Tilleul! chuchota tout bas l’infortuné

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qui n’avait pas osé desserrer les dents pendant tout ce monologue.

— Du Tilleul soit!... Ce n’est pas une raison pour aller au delà du but. Halte donc!...

En même temps, le bras d’Helleborus s’abattait sur l’épaule d’Onésime.

Le choc fut si violent qu’il sembla à celui-ci qu’il était pulvérisé en mille miettes. Aussi fermant les yeux et étendant les bras :

— Je suis mort, soupira-t-il...

— Par exemple!... Vous êtes simplement arrivé et je vous offrais galamment la main pour descendre de voiture!...

LA PLANETE FANTASIA

Cette dernière facétie ne fut pas même perçue par Du Tilleul. Il avait perdu connaissance.

Quand il revint à lui, son cicerone lui administrait gravement de petites chiquenaudes sur le nez en sifflotant un air de danse.

— Où suis-je? balbutia-t-il...

— A destination, mille chaudières!

Le voyageur terrestre se palpa pour s’assurer qu’il était intact.

— N’allez-vous pas vous croire occis?... Soyez

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sans inquiétude. Aucun de vos membres ne manque à l’appel ; notre promenade est achevée, vous reposez sur un des bancs d’une des allées d’une des promenades d’un des quartiers de la capitale de la planète Fantasia. Ouf!

— Nous sommes vraiment dans la planète Fantasia !

— Tout ce qu’il y a de plus vraiment!... Pour vous en convaincre, daignez prendre la peine de m accompagner jusqu’au sommet de l’éminence ci-proche. De là on découvre en son entier l’immense cité dans laquelle nous allons faire notre 'entrée.

— On dirait les buttes Montmartre, pensa Onésime.

— Cette analogie ne sera pas la seule que vous aurez occasion de remarquer. La planète Fantasia n est en effet autre chose qu’une sorte de seconde terre, vue au verre grossissant. Tous les défauts, tous les vices, tous les travers du monde dans lequel vous avez l’habitude de vivre s’y retrouvent iaccrus et exagérés.

— En vérité?

En vérité; et c’est en cela principalement |!jue consistera 1 utilité de votre voyage.

Regardez !...

Les (leux excursionistes étaient parvenus sur le plateau qui domine la capitale de la planète.

Une ville géante s’étendait à leurs pieds, dressant dans l’air ses milliers de flèches, de toits, de dômes, de paratonnerres, de colonnes, d’arcs de triomphe, d’obélisques, de cheminées.

— On dirait Paris, murmura derechef Du

Tilleul.

— La ressemblance continue, je vous ai prévenu: souffrez que je vous donne rapidement quelques indications sommaires qui vous serviront à vous orienter pour l’avenir.

Vous voyez bien ce coin hérissé d’énormes tuyaux qui vomissent des flots d’une fumée noirâtre ?

C’est le quartier des Ouvriers.

U y a là un millier de travailleurs de tout genre, * qui usent leurs forces, leur vie, aux travaux les plus écrasants, les plus meurtriers parfois;— nombre d’entre eux, n’y gagnent pas de quoi manger.

Leurs patrons sont parfois millionnaires.

Le fronton qui se dresse à l’horizon est le centre du quartier de V Agiotage.

LA PLANÈTF FANTARTA

C’est là qu’on spécule sur la vente clés titres et des actions. En général on compte, bon an mal an, trois mille honnêtes gens qui se ruinent à cette récréation-là.

Par contre, le nombre des filous qui s’y enrichissent est en moyenne de la moitié.

Apercevez-vous ce dôme ?

Il est le centre du quartier lettré. Quarante individus du sexe masculin ont pour mission d’y représenter l’intelligence littéraire de la planète Fantasia. Aussi ces quarante individus sont-ils uniformément choisis parmi les gens du monde, les gens d’église, les avocats, les militaires, les grands seigneurs, les mathématiciens, les hommes d’État.

On parle aux prochaines élections d’y introduire un fabricant de châles tout, laine, qui a réalisé dans la partie des bénéfices colossaux et qui donne des bals superbes.

Par exemple, ce qu’on n’y verra jamais c’est un simple homme de lettres. Un membre qui avait risqué, il y a deux ans, le nom d’un écrivain de talent a failli être écharpé par ses collègues.

Plus loin, ce pâté de maisons neuves est le quartier des Amours d’occasion.

Il est passé dans les mœurs de ne plus s’approvisionner que de celles-là, à moins qu’on ne s’adresse, un kilomètre plus loin, au quartier des

Mariages sur mesure.

Au quartier des Amours cV occasion, on n’aime pas et on paye. Au quartier des Mariages sur mesure on n’aime pas, et on est payé. Voilà la différence.

Les hommes viennent d’ordinaire manger dans le premier, avec mesdemoiselles de la main gauche, la dot qu’ils ont exigée dans le second de mesdames de la main droite.

— Mais c’est comme à Paris, fit Onésime.

— Dans la capitale de la planète Fantasia, tout est sacrifié aux apparences.

Des maisons splendides qui feraient croire que les habitants sont rentiers par droit de naissance; mais dans les maisons pas de locataires ou des locataires qui dînent d’un morceau de fromage dans leur salle à manger dorée.

Des loyers formidables, mais qu’on ne solde pas au jour du terme.

Du clinquant, mais pas de confortable.

Enfin et comme détails de statistique dignes de vous intéresser, j’ajouterai :

LA PLANÈTE FANTASIA

Que dans la capitale de la planète Fantasia,

se fabriquent annuellement trente mille bacheliers

qui n’ont pas d’emploi, mais remplacent ce desi-

deratum par la prétention de devenir tous, dans la fleur de leur âge, premiers ministres ou grands hommes ;

Qu’on y compte trente-neuf mille égouts collecteurs infiniment plus propres que le taudis d’une foule de pauvres hères ;

Qu’on y a percé, d’après le dernier relevé triennal, quarante et une lieues de boulevards nouveaux, bien que cinquante-trois lieues de boulevards anciens soient absolument veufs de toute construction ;

Que les auteurs dramatiques y sont au nombre de vingt-huit mille trois cents, sur lesquels trentequatre seulement sont parvenus à faire représenter des pièces depuis dix ans ; encore trente-deux ne figurent-ils sur le relevé que pour chacun un acte, les deux autres ayant à eux seuls donné aux diverses scènes huit cent onze ouvrages ;

Qu’enfin, sur la totalité des individus arrêtés en état de vagabondage et qu’on a questionnés sur leur profession, il ne s’en est pas trouvé un seul qui n’ait imperturbablement répondu:

(( Je me destine à la photographie. »

— Toujours comme à Paris ! exclama Onésime pour la quatrième fois.

•Maître Helleborus n’eut pas Pair de prendre garde à l’exclamation.

Maintenant, conclut-il, que vous possédez les indications les plus indispensables, rajustez un peu vos habits, parce qu’ici on juge tout le monde sur 1 extérieur ; fourrez prudemment vos mains dans vos poches, parce que les porte-monnaie, comme les jeunes filles, n’y sont jamais trop bien gardés ; prenez enfin un air légèrement insolent, parce que cela empêchera les autres de le prendre avec vous.

Quant à la langue du pays... attendez...

Et il passa la main sur le front d’Onésime.

Maintenant vous la savez comme si vous n aviez jamais parlé d’autre idiome... Nous pouvons opérer notre entrée dans Fantasia -Capitale.

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