‹ Les marchands de santéChapitre 2 sur 166 · J AI L'HONNEUR OB TOUS PRKSBMTVB · texte numérisé non relu

J AI L'HONNEUR OB TOUS PRKSBMTVB

Vous TOUS souvenez d'Arganî

D'Argan, roriginal aux décocttoos insmuatwes, préparatives et rémolHmtes pcnxr amollir, humecter et rafndchir les entrailles de Monsieur?

D'Ârgan, le consommateur de bonnes médecines pwgatioes et corroboratives pour expulser et évacuer la bile de Monsieur ?

D^Argan , le Malade imaginaire , — puisqu'il faut enfin l'appeler en tonles tetbres. Et peut-être

VOUS étiez-vous souvent deiiàandé ce qu'était devenu cet excentrique après la fameuse séancA dans laquelle il fut jugé

Dignus intraro In docto corpore...

le pauvre homme — à ce qu'il paraît — mourut de joie, mais ne mourut pas tout entier, et mademoiselle Angélique, sa fille, se chargea de lui continuer une postérité.

Cette postérité vivait à Paris, il y a quelques années, dans la personne d'un descendant mâle que j'?i beaucoup connu et que vous voudrez bien me permettre de vous présenter.

M. Argan, petit-fils, — par l'effet d'une intermittence fréquente dans la suite des générations, — était tout le portrait de son trop célèbre aïeul.

En son berceau, sa nourrice l'avait plusieurs fois surpris dans l'attitude instmctive d'un malade qui se tâte le pouls.

Bambin , il se tirait la langue devant tous les fragments de glaces qu'il pouvait rencontrer.

Au collège , il professait pour l'infirmerie un

j'^i l'honneur de vous présenter... 9

culte qui lui valut plusieurs centaines de pensums.

Jeune homme, il remplaçait la bière et l'absinthe, chères à ses compagnons, par la fleur de mauve et la limonade cuite.

De sorte qu'à trente- cinq ans, vous lui en auriez donné soixante, si le hasard tous Tavait fait rencontrer, cheminant à petits pas dans la rue, sous la triple enveloppe du cache-nez, des paletots et des gilets de flanelle. Heureusement pour lui, M. Argan petit-fils était riche, ce qui lui fournissait les moyens de se livrer à sa fatale monomanie. Il était même assez riche, du fait de son père, arrondi dans le commerce, pour pouvoir renier le nom d'icelui.

Ce qu'il ne manqua pas de faire.

La loi sur les titres de noblesse n'était pas encore inventée et il lui fut, en toute sécurité, permis de s'exhausser d'une particule.

Là encore sa prédestination irrésistible et héréditaire se révéla malgré lui. Il s'improvisa d'abord Argan Du Tilleul, puis Du Tilleul tout court. Du Tilleul ! une réminiscence de tisane !

Mais richesse et anoblissement ne suffisaient

pas au bonheur de rinfortuné. Sa vie était peu* plée d'angoisses.

Tantôt c'était le foie> tantôt la rate, tantôt le cœur, tant le poumon, tantôt... 11 n'avait, par précaution sanitaire, pas même osé se marier!

Ce n'est pas tout.

Argan, son ancêtre, professait du moins pour les hommes de l'art une rénération sans bornes, une crédulité aveugle, un fétichisme qui n'admettait pas de contrôle, et si cette foi ne le sauvait pas, elle le soutenait toujours dans ses épreuves.

Son rejeton , au contraire, à toutes les maladies qu'il croyait avoir, en joignait une qu'il avait réellement: la maladie du doute.

Il voulait et ne voulait pas , il avait soif d'ordonnances, et quand ces ordonnances étaient rédigées, il se mettait à les commenter, à les interpréter, à les discuter, oubliant que la médecine est un dogo^e qui s'affirme mais ne se prouve pas.

Jugez si, — dans une telle situation, — M. Argan Du Tilleul devait se trouver un mortel malheureux, à chaque jour de son existence. ^

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