L'IMPORTANCE DE VENISE
isolé dans le groupe vénitien. Les autres durent aller chercher fortune à Vicence, à Vérone ou en Ombrie et ce n'est certes pas à Venise qu'on aurait pu voir un Michel-Ange salir un Cupidon endormi pour le faire vendre au cardinal de Saint-Georges comme une statue exhumée.
D'ailleurs si la dure lumière de la campagne romaine a pu fortifier chez d'autres peintres le sentiment des formes accusées et des rythmes linéaires, l'atmosphère de la lagune fait au contraire dominer la finesse et l'éclat des coloris. Tandis qu'en Toscane les peintres qui réagissent contre la tradition médiévale s'inspirent de la pose et du drapé grecs et reproduisent volontiers des rinceaux antiques, Giorgione, Titien, Palma rompent avec la tradition dont Carpaccio et Cima sont les derniers représentants sans participer à cette illustre fièvre. Il arriva bien que Titien i^eignit nne Bacchanale, une Fécondité, une Vénus écoutant la musique; mais ces splendides morceaux manifestent une si exclusive et si
moderne passion de la peinture que toute réminiscence des nus grecs est écartée. Léon X eut beau faire faire par Bembo des offres magnifiques à Titien pour l'attirer à Rome où il se fût rencontré avec Raphaël et Michel- Ange, il ne le décida pas. La lumière de Venise lui tenait lieu de toutes les merveilles dont on le voulait tenter : il était peintre. Car il fut commun à Florence et à Rome de voir les grands artistes que l'étude de l'antique avait rompus à l'anatomie se faire tour à tour peintres et sculpteurs. Point à Venise. Les peintres vénitiens étaient peintres étroitement. Ni hostiles, ni dévoués à l'antique, les Giorgionesques n'ont en eux rien d'influencé par la statuaire.
Cependant cette Venise que n'émouvront pas la force et la grâce des marbres harmonieux, à qui va-t-elle d'abord demander des leçons ? A la plus ingrate des patries du Nord, à l'Allemagne. Au moment où elle se détache de l'hiératisme byzantin, c'est à cette race allemande, la plus sèche et la plus grossière de
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toutes les nôtres, qu'elle emprunte d'abord son expérience. Est-ce sous une influence giottesque ou germanique que les têtes des rétables dorés du xiv' siècle commencent à incliner un peu la tête ? Cela est difficile à démêler. La gaucherie allemande en paraît l'intérêt principal. Venise avait plus de rapports commerciaux avec l'Allemagne et les Flandres qu'avec tout autre paj^s. Elle était parfaitement informée des tentatives laborieuses de l'art septentrional. Les patientes combinaisons linéaires à l'aide desquelles ces pénibles et touchants artistes du Nord s'efforçaient à faire apparaître dans une attitude ou sur un visage la lueur d'un sentiment intime, étaient pour les peintres de Murano des exemples qui les enhardissaient à briser les lignes mortes des icônes, et ils semblent avoir été plus frappés par l'âpre effort dont témoignaient les œuvres tudesques que par les fresques si tendres que Giotto avait peintes près de chez eux à l'At^ena de Padoue. Aussi lorsque plus tard Durer vint à Venise, y fut-il
reçu avec une grande considération ; il s'y trouva vraiment un peu chez lui '.
Quant à l'école de Padoue, alors même qu'elle tente pour secouer l'influence allemande un méthodique efïort, elle fait sentir tout ce qu'elle lui doit. Voyez par exemple à l'Académie tel Christ entre deux larrons de l'école de Squarcione. L'anatomie est vilaine et bilieuse, les côtes, le diaphragme, les muscles sont traités comme du dessin descriptif. C'est une esquisse faite à jeun un jour de pluie. Mantegna lui-même, le fort Mantegna est plein de morosité ; il ne sourit pas ; ses tableaux trahissent la préoccupation. La manière allemande persiste d'ailleurs fort longtemps. Elle n'est pas tout à fait effacée chez Cima de Conegliano. L'un des pèlerins du repas d'Emmaûs de Marziale est un vrai paysan de Cranach. Le fameux dragon de Carpaccio, avec son corps tortueux et ses ailes piquantes, est bien la dernière bête germanique, celle qui