‹ Les marches de l'Occident: Venise - GrenadeChapitre 7 sur 13 · ïaine. Voyage en Italie · texte numérisé non relu

ïaine. Voyage en Italie

que ce hasard atmosphérique, ne pouvait accentuer le caractère de cette peinture active, dont on dirait que les tons bataillent l'un contre l'autre.

Celui qui créa et qui heurta toutes ces formes, l'invisible qui agita devant nos yeux toutes ces visions fut lui-même un être disputé, irritable, acharné, mystérieux. Il se cachait pour peindre, il dessinait la nuit. Il se défendit contre le monde et vécut sans compagnie dans sa tempête intérieure.

Il pensait que la peinture doit faire des miracles, et s'il se confinait dans cette ombrageuse solitude, c'était afin de s'en conférer la puissance par un travail farouche. Cette petite lumière était toute sa société. Il vivait en secret pour surprendre dans l'ombre le secret des formes, qu'il voulait posséder pour surprendre les hommes.

« Le dessin de Michel-Ange et le coloris de Titien, » c'était sa devise. Il disait à Fialetti son élève : a Dessinez, dessinez encore, dessinez toujours. » Il suspendait des modèles

de plâtre par un fil pour les voir par- dessous. Le soir, il copiait des rondes-bosses éclairées à la lampe pour mieux saisir l'énergie des modelés et l'incision des profils. Il construisait de petites boîtes, percées de fenêtres, où il plaçait des mannequins pour en observer l'éclairage. Il disait encore : « Les plus belles couleurs sont le noir et le blanc, parce qu'ils donnent le relief aux figures par la lumière et par l'ombre. » Il aimait le jour modéré des intérieurs. Il recherchait l'obscurité. Même il en abusa.

Il avait en effet compris que rien n'est propice à l'expression du mouvement comme une ambiance obscure. Bellini, Palma, Titien présentent leurs personnages à contre-jour pour faire chanter les pigments, ïintoret pour faire saillir les contours. Le plein éclairage écrase tout. Mais si la lumière est parcimonieuse, chaque forme en prend selon ce qu'elle vaut : on n'aperçoit d'elle que ce qui en importe, le mouvement. Tintoret, sous un ciel resplendissant, cherche vers la nuit l'évo-

lution des modelés qui s'enhardissent. Les Rayons et les Ombres, c'est de ce mot romantique qu'il faudrait définir le champ de bataille de cet infatigable expressif, dont l'œuvre ne trouve son équilibre qu'en se mouvant toujours.

Tout ce que nous savons de lui dénonce un caractère intraitable. Il est fantasque. 11 ne rit jamais. Ses réponses brisent l'entretien. Quand les sénateurs, le voyant peindre d'un pinceau brutal certains morceaux du Paradis, lui demandent pourquoi Giovanni Bellini travaillait au contraire avec tant de soin, il réplique que c'est parce qu'il n'était point entouré de personnes lui rompant la tête. Un grand seigneur le prie de décorer sa maison de campagne : Tintoret étend les bras sur le mur. « Combien y a-t-il de pieds? » — « Trois Tintoret, » répond-il. Quant à l'Arétin, qui ne manquait jamais de le desservir, il le rencontre un jour, lui propose de faire son portrait et l'emmène chez lui; alors il tire son pistolet. « Kassurez-vous, fait-il; c'était

pour prendre votre dimension ; vous avez deux pistolets et demi. » Mystérieux, il est aussi mystificateur, comme dans l'affaire de San Rocco, où invité à présenter une esquisse pour le plafond de la salle de l'Albergo, il peint sa toile du premier coup, la met secrètement en place et prétend devant ses émules décontenancés ne pas savoir faire autrement. 'Brusquerie, fierté chagrine d'un grand homme qui rassemble à l'écart ses forces pour la lutte. Il ressemble à Michel-Ange et à Beethoven par une sorte de colère silencieuse. La distance qu'il maintient toujours entre les autres et lui est celle qu'il faut à son génie pour bondir.

Cette allure combative perce jusque dans ses tableaux. 11 aime mieux subjuguer que séduire, son humeur est de fcdre autrement que les autres. « Tout le monde, semble-t-il nous dire, trouve étonnant certain raccourci de Mantegna. Je présenterai, moi aussi, un homme par les pieds et qui ne sera pas moins osé que le sien, mais je le placerai dans la

Découverte du Corps de saint Marc où la lumière sera si dramatique et le lieu tellement étrange qu'on ne s'en étonnera pas... Mon maître Titien, de qui je n'eus pas toujours à me louer a montré la Vierge de sa Présentation gravissant un escalier vu de profil. Je ferai gravir aussi à la Vierge un escalier; mais le mien sera circulaire et vu de trois quarts, une merveille d'escalier comme on n'en soupçonna jamais, bordé de personnages campés dans l'ombre, tandis qu'en haut l'enfant apparaîtra sur le ciel. »

Jusque dans la générosité de son invention, il y a du défi. On dirait qu'il engage la lutte avec le temps, dont il veut, par le nombre de ses ouvrages, tenir en échec l'action destructive. Les années du reste n'ont pas épargné son œuvre. L'incendie de 1577 a fait périr des compositions importantes, parmi lesquelles V Excommunication de Barberousse et la Bataille de Lépante. D'autres ont été perdues par manque de soin, d'autres ont été endommagées par les restaura-

teurs, d'autres, exécutées trop vite, se sont altérées d'elles-mêmes. Il travailla jusqu'à près de quatre-vingts ans avec la fièvre d'un homme à qui la vie ne suffit pas. Ce qui a été épargné reste prodigieux.

C'est vraiment un cas extraordinaire que celui d'un tel homme, qui avait dix fois plus de génie d'invention qu'il n'en est besoin pour faire un grand peintre si l'on possède le métier, qui d'ailleurs avait dix fois plus de virtuosité qu'il n'en faut pour faire un grand peintre si l'on y joint un peu d'invention, et qui en outre travailla dix fois plus que les autres.

Tintoret est un enseignement et un spectacle. C'est l'Occident qui, sur sa frontière, se débat dans les tableaux de ce peintre intrépide.

L'on conserve au Fundaco de' Turchi le masque mortuaire des doges Francesco Lo-

redano et Alvise Mocenigo. Nulle figure sculptée ne me semble plus remuante que ces effigies, où l'expression totale d'une existence s'est figée dans la sincère détente du visage refroidi.

Loredano a le nez fort et la bouche ouverte : on lit sur sa physionomie qu'il devait être économe, rude et bon, de plus un administrateur inébranlable, d'un fruste et copieux bon sens, d'une ténacité rustique. Il se repose de ses lourdes responsabilités dans la paix d'un sommeil sans reproche. Mocenigo au contraire a le nez fin, busqué, tiré par la peau, et les lèvres si minces que la mort les a fait rentrer dans la bouche. Il manque, pour déchiffrer tout à fait le sens de ce visage, de savoir quelle lumière a lui dans ces yeux-là, qui devaient être légèrement relevés en dehors. Cette étincelle de vie les pouvait faire varier de l'intelligence méchante à une subtilité limpide, enchanteuse et prudente. C'était en tout cas le plus nuancé des aristocrates de la République, et

il semble savourer dans la mort la jouissance d'un égoïsme sûr de lui-même et l'orgueil du pouvoir.

De telles expressions ne sont pas le reflet d'un sentiment passager ; ces plis de la peau, cet abandon des lèvres,, ce circuit du front, cette chiite des joues, tout cela a été longuement sollicité, lentement arrêté par la joie, la souffrance et les passions, dont ces linéaments sont le patient dessin, et le tragique en est que ces effigies ne sont devenues à l'heure suprême si profondément individuelles qu'en devenant parfaitement inconscientes. L'homme qu'on y connaît ne s'y connaît plus. C'est la froide écriture d'un long émoi.

Je voudrais qu'on eût aussi conservé le masque de Tintoret et que nous pussions lire aujourd'hui, sur le visage d'un homme d'une telle vitalité, le ravage des tempêtes intérieures mêlé à la force d'une grande maîtrise. 11 me passionnerait de contempler le stigmate

de tant d'activité sur une face humaine, de

surprendre le faciès mortuaire d'un pareil créateur, de savoir de quelle figure était l'homme puissant à qui l'on peut prêter les paroles de la prophétie d'Ezéchiel : « Je ferai naître des nerfs sur vous ; j'y formerai des chairs et des muscles ; j'étendrai la peau pardessus ; et je vous donnerai un esprit, et vous vivrez, et vous saurez que c'est moi qui suis le Seigneur. »

A défaut de cette cire, on peut considérer au Louvre le portrait que le peintre a laissé de lui-même. C'est comme une image de bronze; la tête farouche et peu commode, avec sa barbe de travers, ses poils drus et gris, l'ombre qui s'enfonce sous les arcades sourcilières et ce regard direct, résolu, dédaigneux, est celle aussi d'un prophète. C'est le visage d'un individu terriblement décidé et d'ailleurs indifférent. Il ne connaît personne; il se moque de tout, et c'est pourquoi il est si tranquille. Dans une immobilité sauvage, il regarde le monde se mouvoir. Il est triste, mais il ne s'ennuie pas> car il est prêt à fon-

cer. Ses yeux pleins de nuit, dont l'un est encore agrandi par une déformation de la vieillesse, font penser à un gouffre engloutissant des visions. On les sent grands ouverts dans l'ombre et, si l'on ne voit pas, l'on devine une flamme de colère au fond de l'homme. Il veille.

Les rouges de Venise sont comme du vin pur. Dans cette subtile atmosphère, où les blancs sont presque d'or, ainsi que les voyait Carpaccio, les carmins, les garances et les vermillons, guindés par l'exaltation générale, ont une palpitation enivrante. La pourpre somptueuse régit le concert des couleurs vénitiennes. Elle fut le secret de Titien, qui la fit pure et opulente. C'est d'elle que Bellini revêtit ses madones indolentes comme d'un manteau de gloire, d'elle que Giorgione fit une note frémissante comme un cri de passion sur la Jtunique cerise de 'ce petit homme ar-

dent qui regarde une femme moelleusement assise au bord d'un paysage si raffiné. Dans cette ville sans voitures, où tous les bruits sont modérés et flottent légèrement sur l'onde, il semble que l'on entende les couleurs chanter. De ma fenêtre du quai des Esclavons, tous les soirs au coucher du soleil, Saint-Georges le Majeur m'apparait comme une île de rubis.

J'ai vu tantôt Venise tout entière frémir sur les flots dans l'attente d'un chapeau rouge et le poursuivre avec folie d'un bout à l'autre du grand canal. Quelle est à présent la ville du monde qui voudrait, qui saurait donner une fête si étrange?

Le pape Pie X, après avoir été le patriarche de Venise, est devenu le gondolier de l'Eglise. Il a conféré la pourpre à son successeur, lequel revient aujourd'hui de Rome. Toute la ville s'est portée vers la gare à l'autre extrémité du grand canal. Venise est joyeuse et se montre dans son plus bel apparat, comme aux jours où les princes du

Nord et les ambassadeurs d'Asie venaient la visiter. Sa sympathie se manifesta toujours avec une brillante exubérance. C'est une princesse dont le visage s'empourpre à la moindre émotion.

Bien longtemps avant l'arrivée du train, les gondoles remuantes sont venues se ranger sur le canal en face des marches de la gare, dressant comme des rangs de hallebardes les dents de fer de leurs proues alignées. Un peuple agité se presse sur les quais et s'étage sur les marches du perron de San Simeone, donnant le spectacle du plus singulier feutrage humain. On dirait un immense bouquet de petites fleurs de toutes les couleurs, à même lesquelles tape un grand soleil, un vaste tapis que piquettent une infinité de notes vives et dont tous les points sont des châles, des chevelures, des têtes humaines, une grande étoffe vivante, la foule — la foule du Paradis de Tintoret. Tout cela, comme de la soie qui joue, remue un peu, scintille, s'amuse, caquette en un seul bruit. C'est le peuple de Ve-

nise, volontiers et facilement catholique, un peu sceptique par-dessus le marché, et pardessus tout épris de couleurs et de falbalas.

De nouvelles gondoles arrivent sans discontinuer; elles virent, s'emmêlent, s'insinuent les unes entre les autres dans un enchevêtrement indescriptible. Quelques barques ont été parées de tentures aux couleurs tendres et de feuillages; elles portent des bouquets piqués à l'avant, en guise de lanternes, et sont menées par des rameurs tels qu'on en voit dans les tableaux grossiers et amusants de Gabriele Bello qui commémorent les anciennes solennités vénitiennes : culotte à raies blanches et bleues, veste de velours bleu, toque jaune d'où pend une coiffe bleue. D'autres sont conduites par des laquais à perruque ou à chapeau haut de forme. C'est la ville du carnaval. Tous les styles, tous les costumes, et toutes les formes se dissolvent avec folie dans l'eau. Voici des embarcations élancées et rapides où s'allongent des colliers de rameurs demi-nus. De petits

vapeurs, qui essaient de se frayer un chemin entre les barques emmêlées comme un jeu de jonchet, portent des pyramides d'ecclésiastiques du plus beau noir, qui font penser au jeu des forces d'Hercule de l'ancienne Venise. D'autres, entourés de balustrades de verdure et de guirlandes bien régulières, véhiculent de pieux orphéons. Là-bas, sur un balcon qui se coude à l'angle d'une maison, un pensionnat déroule un long ruban de chapeaux de paille du jaune paille le plus innocent. Le canal a complètement disparu sous les barques : l'eau est remplacée par la foule que le flot fait monter et descendre dans une mêlée de rames et de proues redressées.

Soudain une cloche s'ébranle à un campanile lointain. Toutes les autres se mettent à lui répondre et le bourdonnement, qui remplit le ciel d'une musique uniforme, liquide et ballante, roule sur le tapage de cette mouvante rue de bois. On ne s'entend plus ; c'est une rumeur générale dans laquelle tous sont bercés ensemble. Tous les yeux, vingt mille

regards sont tendus vers le même endroit de la gare, guettant sur l'ombre de la porte ouverte l'apparition du pontife rouge, que, dans la plus lyrique attente, sollicite un grand peuple ensoleillé. Bientôt la foule se pâme en un long cri; les fanfares éclatent. On a vu un homme porter à deux mains une croix d'argent : derrière lui le prélat apparaît, la main levée pour une bénédiction rapide.

Il descend, alerte, vers le quai et monte dans un vaporetto, dont la mince cheminée d'or reluit au soleil et qui se met doucement en marche. Le grand tapis humain frissonne. Les têtes se soulèvent. Les mains applaudissent. « Il est arrivé, notre chéri! » s'écrie auprès de moi un gondolier.

Alors commença la bataille navale. Ah! le détroit ne vit pas un plus beau tumulte au matin de Salamine. Toutes les gondoles s'ébranlent à la fois, soulèvent leurs becs les unes sur les autres et se font violence. Les fers se heurtent sous la pluie de ferraille que les cloches jettent à plein ciel, tandis que les

cuivres se déchaînent. On entend les craquements du bois. Les barques se poussent ; elles se coincent; elles s'efforcent inutilement vers le vaporetto à la cheminée d'or, au milieu duquel le prélat, coilïé, vêtu et ganté de rouge, s'offre à la ville. Le canal tout entier se met en marche. Entre les quais trop étroits, la foule traînée glisse en un seul bloc, que domine la silhouette des gondoliers gesticulant comme des diables, et la plus belle ville sous les cieux déroule peu à peu son clair décor. A ce moment des mains se mettent à jeter en l'air une multitude de petits carrés de papiers multicolores, que le vent enlève pardessus les toits. C'est Chioggia qui se mêle à la fête et propage son orgueil :

« A S. Em. Aristide Gavallari l'umile Chioggia sua patria con entusiastico plauso. »

Aux balcons des palais sont étalés des étoffes lamées d'argent, des damas écarlates, des

brocarts, des velours cramoisis où le Lion de Saint-Marc est broché en or sous les traits d'un gros chat. De longs drapeaux pendent mollement vers l'eau. Dans une loggia, s'accoude une patricienne, solitaire, sur une superbe tapisserie du xv« siècle qui étale rigidement un grand carré de verdure. Sur Valtana d'une maison dont les pilastres à l'italienne sont découpés par le soleil, se réjouissent à môme le ciel de jeunes femmes qui s'abritent sous des ombrelles aux teintes vives. On dirait un plafond de Véronèse.

De temps en temps les barques se desserrent un peu : aussitôt les gondoliers, pris d'une ambition désordonnée, se poussent en avant. Les miens, qui y mettent leur point d'honneur, m'ont rapproché peu à peu du vaporetto patriarcal, où flotte un étendard reproduisant l'effigie sacrée du voile de sainte Véronique. Ils parviennent à s'accrocher aux lianes d'un vapeur à musique qui fait voyager ainsi une vingtaine de barques, comme un canot traînerait des herbes après lui. Au

rythme de l'hélice, l'orphéon joue la Marche Royale, et je vois derrière moi le cardinal la tête découverte. A toutes les calle qui aboutissent au canal, apparaît une foule coupée net au bord de l'eau. Dans l'intervalle des maisons, on aperçoit dans les plus folles positions les cloches brimbalées dans leurs campaniles. Nous sommes tellement pressés que nous nous figurons être sur un sol immobile et que ce sont les maisons qui flottent, comme si Venise, caravelle d'or attachée à nos derniers rivages, s'était mise à voguer vers des mers levantines.

Le plus bel écho de Venise est sous le pont du Rialto. C'est là que les musiciens se plaisaient jadis à moduler la cantilène du Tasse, là que les Vénitiennes viennent encore lancer dans la nuit des voix sonores, que timbre au loin le bleu silence de la ville, et se grisent comme les rossignols de leur propre mélodie dont les pierres et l'eau redoublent le cristal. Ce soir, l'arche du Rialto est pleine du roulement du tonnerre. A me-

sure ({ue le cortège la franchit, les cris, les fanfares et les applaudissements recommencent et la voûte répète un fracas sans fin. Mais déjà de l'autre côté de nouveaux décors d'opéra s'échafaudent.

A ce moment le vaporetto cardinalice prend de la vitesse pour se dégager. Tous les autres se mettent à la même allure, soulevant de larges vagues sur le canal, au milieu d'un immense désarroi. La pourpre est en fuite.

Les gondoles semées derrière elle se balancent dans une agitation désordonnée.

Avec leurs lignes minces comme de l'écriture et leurs proues calligraphiques, elles ressemblent à des grimoires se paraphant sur l'eau : elles sont chinoises. Les voilà qui remuent en tous sens comme des insectes tombés sur un Ilot houleux. Elles retrouvent bien vite leur direction et se jettent toutes à la fois à la poursuite du cortège. Les gondoliers rament à tour de bras. Nous filons au vent, tous à la fois, à toute vitesse, suivant le cardinal sur le canal. Les palais pavoises de

marbre et dentelés d'arcatures se succèdent, applaudissant toujours, jetant des vivats et secouant des lambeaux splendides au passage de la folle régate. Là-bas fuit la pourpre miraculeuse. Elle passe entre la Salute et la maison de Desdémone. La voilà parvenue à l'entrée du grand canal. Debout sur son globe, la Fortune de la Dogana se précipite comme une annonciatrice.

La pourpre va toucher terre. Dans un élan de folie suprême, les gondoles l'investissent; elles veulent s'en repaître ; elles veulent boire

cette goutte de sang. Alors/ circulairement,

t' elles viennent s'abattre toutes ensemble devant le quai de la Piazzetta, tandis que les pigeons de la place Saint-Marc s'enlèvent tous à la fois et noircissent le ciel de leurs vols désordonnés, les dais et les parasols du cortège étant déjà parvenus devant la basilique.

De la pourpre et des gondoles qui lui donnent la chasse : les hommes furent toujours

prompts à courir sus aux ravisseurs du feu.

Il est une couleur brûlante. Elle met les bétes en folie. Les conducteurs de peuples ont toujours pris garde d'en repaître la foule. Les Romains païens, les catholiques Espagnols ont apprêté des amphithéâtres^ ils ont pris jour, ils se sont vêtus de leurs étoffes les plus magnificentes pour la contempler quelques instants dans la ferveur du sang qui s'épanche au soleil. La splendeur est un aliment.

Ces belles heures et ces purs rayons, cette fine et chaude atmosphère, c'est la respiration de Venise. Le prestige de ses palais ne tient qu'à la lumière qui les baigne. Ailleurs ces fragiles architectures s'évanouiraient. L'éclat de l'or, des émaux, des gemmes, des soies, de toutes les richesses de la terre jetées ici par le commerce du monde entier et déroulées sous une lumière admirable, voilà l'élément singulier au sein duquel, sur le bord de notre dernière contrée, elle s'est épanouie comme une rose ardente. La cou-

leur est sa notion première, la chaleur des tons la température de sa vie.

Venise n'est pas individualiste ; elle est de civilisation catholique, et c'est le propre des grandes collectivités catholiques de l'Occident que l'usage des biens du monde y soit généreusement réglé. Elle jouit donc avec sérénité de sa splendeur. Elle reçoit son évoque avec un luxe sans scrupules, car chaque fête est comme une pulsation régulière de son cœur.

Il n'est ici faim et soif que de la pourpre. Venise, point extrême, est comme un organe délicat inséré au plus sensible de l'épiderme du monde occidental. Le corps de l'homme n'est point fait seulement avec des os et des muscles. Ses lèvres sont un fruit. Son œil est une pierre précieuse.

Le jour de mon arrivée à Venise, en accostant au quai des Esclavons j'avais rencontré Loïc de Goëdigo qui, debout dans sa gondole, attendait qu'on lui apportât son bagage et se disposait à partir. Les deux barques étaient soulevées diversement par les petits flots; l'une montait quand l'autre descendait. Deux hommes peuvent marcher du même pas; deux gondoles ne s'accordent jamais. En me serrant la main, il perdit un peu l'équilibre. Je sus de lui seulement qu'il s'en allait en Andalousie prendre « des leçons de cruauté. » Il avait l'air maussade et je le sentis en proie

à une grande déception. Nous étions affairés tous deux. Nous nous quittâmes rapidement.

Ceci, quelques heures plus tard, ne laissa pas de m'intriguer. Une déception de Loïc supposait quelque nouvelle aventure; une aventure de Loïc était toujours un poème sauvage et magnifique, et que cet imperturbable amateur de soi-même voulût pour renouveler ses sensations apprendre en outre à être cruel, c'était de quoi m'inspirer de la curiosité et même de l'inquiétude.

A vrai dire, j'étais peu lié avec lui, mais je savais sur lui d'assez terribles histoires.

De taille plutôt petite, trapu, résolu, bien planté sur ses deux jambes comme son gentilhomme de père, il avait la tête carrée, le teint sec, des pommettes saillantes et les yeux bridés de ces races mystérieuses qu'on rencontre en divers lieux bretons, à Pont- Labbé où se sont établis des Scandinaves, à Vannes où il faut se souvenir qu'il demeura une colonie de Huns après la défaite d'Attila. A part cela, sa mise était soignée et élé-

gamment sombre. Il était ardent, fantasque, silencieux, d'un caractère indéchili'rable.

Comme les de Coëdigo étaient^, de père en fils, d'une intraitable humeur, le fils ne s'entendit point avec le père et vint de bonne heure à Paris. Son inquiétude celtique, la curiosité de ses sens, l'avidité de son esprit froid l'emportèrent dans les excès les plus délibérés. Il s'était fait de la volupté une idée tellement difficile qu'il était mal satisfait de tous ses plaisirs, et d'une âme courroucée, sans scrupules comme sans expérience, l'audacieux enfant cherchait je ne sais quel violent bonheur à tous les extrêmes, avec la naïveté de la jeunesse.

Quand le jour était clair, il faisait venir des harpistes dans une piscine qu'il louait pour l'après-midi, parce que la résonance de la musique sur Peau lui semblait voluptueuse, et il se mettait en devoir d'imaginer des rivages bordés par une forêt sonore. Il lui arriva de passer une matinée de printemps dans les abattoirs à repaître ses re-

gards de la vue du sang, après quoi il se blottit, les yeux fermés, au fond d'une voiture qui l'emporta en pleins bois de Chaville où il les rouvrit, fatigués de tant de pourpre, dans l'éblouissement d'une verdure illuminée. Une autre fois, comme on retirait de la Seine une pauvre petite ouvrière qui avait eu des chagrins d'amour, il la recueillit et en fit sans tarder sa maîtresse pour la presser entre ses bras toute grelottante encore du froid des eaux, pour la sentir trembler à la fois d'horreur et de bien-être, et dans sa chair émue redoubler, par le souvenir de la mort, le transport de l'amour.

Cet étrange garçon, du bien qu'il avait hérité de sa mère, avait acheté sur la côte un îlot inculte, un récif isolé qui fût bien à lui, et il lui plaisait de penser que ce rocher nu était sa propriété sans conteste, sa chose dure et solide, à l'abri des règlements, des lois et des convoitises, en pleine tempête. C'était un roc qu'il tenait de sa mère, une réalité qui ne mourrait pas comme elle était

morte, et qui matérialisait pour toujours le cher souvenir. Dans cette vie folle qu'il dépensait à l'épreuve des plaisirs instables, quand il était parvenu au comble du désarroi, il pensait à son fie de granit et elle lui donnait de l'assurance. Au demeurant, il n'y mit jamais les pieds.

L'été qui précéda cette rapide rencontre, Loïc avait passé quelques semaines chez son père. Celui-ci était alors en relations avec un ancien armateur d'une soixantaine d'années qui était son voisin et avec qui il avait eu quelques contestations de bornage. M. Le Hardy, après avoir parcouru le monde, avait perdu la vue. 11 s'était retiré en Bretagne au soir d'une vie pleine d'expéditions, d'études et de souvenirs. Dans un de ses derniers voyages, il avait rencontré à Chypre une belle orpheline, et bien qu'il eût quelque trente ans de plus qu'elle, il l'avait épousée. Loïc fut à peine présenté à la belle Séraphine qu'il l'aima avec cette fougue qui ne voulait pas

d'obstacles et le lui dit avec cet emportement

qui, chez lui, mettait comme un accent de colère dans une parole d'amour.

Séraphine Le Hardy, qui était douce, Pécouta avec une jolie indolence un peu étonnée et se défendit tranquillement, d'un demisourire où il y avait du bon sens, du plaisir et de l'embarras. « Mais, lui disait-elle, vous me connaissez à peine, vous ne savez même pas qui je suis ». — « Je ne vous connais pas ! Mais je vous attendais. Mais c'est vous qui vous ignorez et que je révélerai à vous-même. Je vous apprendrai quelle mélodie douloureuse le soleil des îles d'azur, les grandes fleurs des jardins enchantés et les parfums d'Asie qui sont en vous peuvent tirer d'un jeune cœur breton, tendu comme les nerfs d'une lyre. Allez, je vous avais vue et vous désirais avant de vous rencontrer. Vous êtes Séraphine des Archipels. »

Le lundi de la Pentecôte, jour du Pardon des Oiseaux, on se rend en pèlerinage à l'église de Lotheau, située à l'entrée de la forêt de Carnoët, où se vendent des volatiles

de tous plumages que les gamins ont dénichés ou les marins rapportés des Amériques. M. de Coëdigo et M. Le Hardy devant passer la journée ensemble pour terminer entre eux leurs affaires, Séraphine proposa à Loïc de l'emmener au Pardon. Ils se mêlèrent à la foule, reçurent de ces bourrades cordiales sans lesquelles il n'est pas de bonne fête bretonne et s'amusèrent eux aussi à acheter des mésanges, des colibris, des rouges-gorges, des canaris, des oiseaux des îles qu'ils emportèrent dans une cage. Puis ils s'enfoncèrent un peu dans la forêt pour échapper au bruit et à la poussière.

Séraphine était grande et un peu languissante, et elle marchait avec une souple lenteur. Elle avait le teint nacré et de grands yeux de béryl dont la splendeur éclairait tout son visage. Mais ce qui donnait surtout à sa personne sa gloire et sa royauté, c'était une chevelure de soleil, une toison de feu, un épais chignon d'or, dont, en ce jour de Juin, les bleus légers de sa toilette faisaient

resplendir l'éclat dans la pleine lumière comme une flamme dans la nuit. Quand elle se fut assise sur la mousse au milieu d'une clairière, Loïc qui la contemplait depuis une heure avec une passion silencieuse voulut, d'une main hardie et tremblante, épandre ses cheveux sur ses épaules. La belle Cypriote se laissa faire ; elle semblait aujourd'hui mettre un défi à s'ofî"rir dans sa splendeur orientale.

Tout en parlant, elle avait entr'ouvert la cage et pris entre ses doigts un petit oiseau d'azur que, la tête inclinée, elle caressait. « Mon cher Loïc, j'ai choisi le plus beau jour de l'été pour vous offrir une fête, une fête qui sera entre nous, si vous voulez m'en croire, un mémorable et bel adieu. » Elle ouvrit la main, l'oiseau hésita, puis, avec un petit bruit d'ailes, disparut d'un vol ondulé

Elle en prit un autre et continua : « Je ne doute pas de votre sincérité : elle est si démesurée et si impérieuse ! Je vous dois la mienne et vous voyez {qu'elle met de la coquetterie

l'oiseau rouge 141

à se faire entendre. Vous avez cru trouver en moi, parce que je n'étais pas de votre pays, toutes les joies, toutes les ivresses et tous les enchantements dont le désir tourmente le cœur d'un Breton et qu'il demande sans repos aux plus inutiles aventures. Je vous semblai une prometteuse d'inattendu. Regardez pourtant cette pauvre bergeronnette, comme elle palpite dans ma main, comme elle désire l'immensité. La voilà libre, un petit cri, elle est déjà loin, elle ne pense plus à son bonheur. Les femmes de mon pays, Loïc, n'ont pas une âme d'une telle opulence. Elles ne sont pas à la mesure de votre espoir. Elles font paraître des natures qu'elles ne possèdent point. Ce sont de belles créatures qui dorment un peu, de petites filles qui préfèrent à tout le rien qui les distrait. Une futilité les émerveille. Voyez, je ne suis qu'un enfant qui s'amuse à lâcher des oiseaux. »

Loïc se récria, tout en voulant l'empêcher de donner le vol à une nouvelle bergeronnette. « Laissez, dit-elle, j'en ai pitié. » Elle

fit une pause et rêva un peu. « La pitié, voyezvous, Loïc, c'est le contrepoison de l'amour. C'est la plus grande ennemie que puisse avoir un homme tel que vous : gardez-vous, mon jeune capitaine, sous peine de devenir un autre homme, un homme comme les autres, sans nerfs, sans fantaisies et sans victoires, de la rencontrer sur votre chemin. C'est elle qui nous sépare. J'aime mon mari avec simplicité. Je lui dois le repos et l'ordre de ma vie. Il m'a prise sur un rivage lointain, dont les jours trop uniformément beaux me paraissent d'ici sans goût et sans couleur. Je suis devenue une Celte comme lui et comme vous. Considérez notre paix si grave et ayez-en pitié. Ma main que j'ai donnée tremblera-telle dans la main de ce vaincu si triste et si doux et trahirai-je, aveugle, celui qui m'a choisie sous un ciel de lumière? Non, Loïc, j'ai opté de vivre en votre Occident selon sa loi fidèle et sûre. J'appartiens à celui qui m'a fait une patrie. Je suis sa propriété, son bien et sa terre. II me possède comme votre père

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détient son domaine et comme vous disposez de votre île dans la mer. » « Mais du moins, gémit Loïc, dites-moi que vous en souffrez un peu, jurez-moi que si vous ne lui apparteniez pas... » Elle sourit, répondit : « Peutêtre », et donna le vol à un chardonneret.

Puis prenant un dernier oiseau, dont la gorge était rose et les ailes citrines : « M. Le Hardy et moi, nous partons demain pour Paris où nous passerons quelques jours. Ensuite nous voyagerons. Voyagez aussi, mon pauvre enfant, cela fermera votre blessure, allez-vous en bien loin. » Et d'un grand geste paciiique, elle lança en l'air l'oiseau final.

Notre Loïc sanglota. Tant de beauté et de grâce l'avaient étourdi. 11 était désarmé. Que pouvait-il contre cette magicienne, et qui avait raison? Cependant il se débattit. Séraphine, qui était debout et qui relevait ses cheveux, l'arrêta. « Ami trop lamentable, n'essayez plus de bâtir d'improbables hypothèses pour défaire l'impossible. Emportez plutôt cette cage et conservez-la vide, en mémoire

de moi. Vous la mettrez dans votre île. » Il y avait beaucoup de carrioles sur la route, du mouvement, des gens ivres, des filles qui chantaient, des garçons qui se battaient. Ces bruyants retours évitèrent à Loïc et à Séraphine l'embarras d'une conversation.

Quand ils furent à la porte de la propriété des Le Hardy, Loïc refusa d'entrer. « Ici, dit-il, commence la terre de votre mari. » — « Les amis sont toujours les bienvenus. » — ■ « Bah ! à quoi les reconnaît-on? » — « Quelquefois à la cage qu'ils rapportent vide. » Elle allait rire, qu'elle poussa un cri d'étonnement. Un oiseau voletait encore derrière les barreaux, un tout petit qui avait peur et s'était suspendu en haut par les pattes. Elle le prit. Son fin plumage était de l'écarlate la plus pure. Dans le creux de sa main, les yeux en l'air il tremblait : une goutte de sang. « Oh ! ne laissez pas fuir celui-là, dit Loïc, c'est celui qui porte la dernière espérance, c'est l'oiseau de volupté, l'oiseau rouge. » — « II me brûlait la main, dit-elle. x\dieu. »

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Pourquoi Loïc de Coëdigo prit-il le chemin de l'Adriatique, pourquoi le Venète de Vannes vint il chez les Venètes de Venise? Peut-être parce que ses désirs qui étaient sans limite le poussaient hors des limites de son pays. Peut-être simplement parce qu'il aimait les sonorités et les lumières de l'eau et que, fatigué d'avoir dépensé tant d'imagination dans la recherche de la volupté, il souhaitait des lieux où elle fût plus naturelle.

Un ami commun que je rencontrai au Lido quelques jours plus tard me renseigna sur son séjour et me fit comprendre la mauvaise humeur de son départ.

Aux limites de l'Occident, Tor se déchaîne. 11 s'allume sur les statues, les étoiles, les retables et les frontispices; c'est à croire que ces lieux de passage vivent sous une étincelle. Au xv« siècle, à la porte de l'Europe laborieuse et pauvre, les Vénitiens sont les maîtres de

l'or. Les sequins qu'ils frappent le font circuler dans les mains. Ils en débarquent des monceaux sur leurs fondamenta. C'est une débauche, c'est une profusion, ils vivent à sa chaleur.

Loïc se souvenait d'avoir lu dans une chronique qu'à l'arrivée de François Sforza, le Doge, montant sur le Bucentaure.. alla à sa rencontre sur les trailles accompagné de la Dogaresse et de deux cents dames vêtues de drap d'or. Il admirait que le cœur de Venise est en or et que c"est sous le battement de ce cœur orgueilleux que tant d'or reflue à l'épiderme de ses architectures.

« Cette Pala d'Oro qu'on vient de me faire visiter dans Saint-Marc, pensait-il, ce mur d'or avec ses émaux byzantins, ses émeraudes, ses perles orientales, ses 2600 pierres précieuses, on a la sottise de me conter qu'il vaut vingt-six millions! Pourquoi vingt-six? Parce que l'or est banal et qu'un trésor mobile tente davantage les mathématiciens. La question est qu'il faudrait trouver un acheteur

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qui fût capable d'en fournir le prix. Il paraît bien plus simple de la voler. Pietro Orseolo la fit venir de Byzance, un de Moltke pourrait aussi bien remporter à Berlin, comme Diomède emporta les chevaux de Rhésus et Napoléon ceux de Saint-Marc. Il n'est vraie propriété que de la terre, parce qu'elle est aux gens du pays, qui se sont vraiment mariés avec elle en l'aménageant à leur usage et en conformant leur vie à ses facultés. Quant à ces biens transportables dont la rareté seulement fait le prix, ils sont à l'audacieux qui passe, et la fragilité de leur possession se fait d'autant plus brutalement sentir qu'ils sont d'une plus grande richesse. C'est quand les Juifs avaient amassé beaucoup d'or que les rois le leur reprenaient, simplement parce que c'était de l'or et qu'ils en avaient beaucoup. Bonaparte pressé d'argent met la main à Venise sur l'héritage d'un Français pour acheter des chaussures à ses soldats; mais l'Etat français n'envisagera jamais dans la suite de rembourser les héritiers de Thierry;

il leur doit trop et ce qu'il doit n'est qu'un or sans patrie. Le sol et tout ce qui s'y rattache, voilà seulement où le respect du propre se fonde. Vraiment, continuait de penser Loïc, comme il passait, à l'angle de la basilique, devant ce bas-relief de porphyre où la légende a voulu voir des larrons sarrazins qui s'empoisonnent réciproquement après avoir dérobé le trésor de Saint-Marc, vraiment à la porte d'une église où l'on garde une telle orfèvrerie, rien ne pouvait mieux prêter à la méditation que ce monument des voleurs. »

Sous les arcades, il vit à la porte d'une boutique un Belge et un Anglais qui achetaient des photographies, la Sainte-Barbe de Palma et les Trois Grâces de Tintoret. « Il en va comme de ces belles personnes, pensait Loïc; elles sont un peu à tout le monde, qui les aime les emporte. »

Il revint au milieu de la place en songeant : « Tout de même, elle se jouait de moi dans la forêt des Oiseaux, je n'avais plus mes esprits. Une si rare créature, dont la sensibilité

est mobile et qui peut à toute heure monter en voiture ou en chemin de fer, n'est pas un patrimoine. Elle n'est pas plus sacrée que cette Pala d'Oro.De Chypre où elle est néeàQuimperlé où elle est venue, le monde est grand. Se croire, une femme si divine, séparée de notre admiration par une clôture, quel abusl »

Or, tandis qu'il vaquait à ces tardives allégations, voici qu'il aperçut tout d'un coup devant lui, ruisselante de soleil, une magnifique chevelure d'or qu'il connaissait bien. Une femme, le visage dans la lumière et les yeux dans le ciel, la main haute, avec le geste de l'Apollon Sauroctone de Praxitèle, égrenait du maïs aux pigeons blancs de Saint-Marc. Il s'approcha et la nomma à mi-voix. Elle fit un mouvement et les oiseaux un peu efïrayés voltigeaient en cercle au-dessus de sa tête.

« Vous me surprenez encore à jouer avec des oiseaux », fit-elle. Cependant, elle était troublée et le laissa voir. « C'était donc ici que je vous envoyais!... Vous êtes seul, Loïc? » — « Non, j'ai apporté mon revolver et

mon Casanova. » Elle essaya de rire ; mais elle était à son tour surprise par la circonstance. Il recommença de la presser tendrement. Gomme il faisait part à Séraphine des pensées qui l'occupaient, il la trouva un peu frémissante. Elle finit par lui promettre de passer quelques heures le lendemain avec lui.

Ce jour-là, le temps fut lourd et la lumière était dure. Ils prirent deux gondoliers et se firent conduire vers les îles de la lagune. Tandis qu'ils étaient l'un près de l'autre assis sous le felse, à l'abri des éclats du ciel, il lui avait pris la main. « Je gage, lui dit-il, que vous avez eu après mon départ un peu de remords de m'avoir congédié de cet air de souveraine et que c'est ce remords-là qui vous rend aujourd'hui plus compatissante. » — « Oui, répondit-elle, j'avais fait un bel eflbrt. N'abusez pas aujourd'hui de la faiblesse où vous me surprenez; elle m'est si douce. Dire que nous avons fait le même voyage pour nous séparer! » — « Non, Séraphine, pour nous rejoin-

dre. Ici sur cette eau maladive et captivante, dans cette barque qui glisse entre deux ciels, personne n'est plus à personne. Il n'est plus que vous et que moi, irrésistiblement unis par mon épreuve et votre défaite. Il y a des circonstances divines. Il naufragar m'è clolce in questo mare. » Alors, elle inclina la tête et la posa sur l'épaule de Loïc et ils voguèrent longtemps ainsi sans rien dire.

Ils approchèrent à la fin d'une île dont l'aspect était humble et triste, la dernière, semblait-il, du côté de la mer. La vue était barrée par une ligne dure de cyprès, qu'on eût dit une procession de moines, parmi lesquels un petit clocher ressemblait à un capuchon. C'était Saint-François du Désert, où le Père Séraphique vint autrefois s'agenouiller au bout du monde et commanda aux oiseaux de se taire pendant qu'il priait. « Vous allez me diret Loïc, pourquoi vous m'avez menée jusqu'à cette île où les oiseaux ne chantent plus. » — « 0 Séraphine, répondit-il, j'ai voulu toucher avec vous cette terre désolée

parce qu'elle est Vultima Thule, la fin despa3''s où vous n'êtes pas à moi. Ici est la frontière d'une vie dont la mesure de joie et d'émotion ne me contentait pas ; ici est la porte d'un inconnu dont je ne peux plus me passer. Sur d'autres mers brille un mystérieux soleiL le soleil de Cypris, qui a fait la chaleur de votre sang et l'éclat de vos yeux. Je suis venu avec vous pour secouer ces immobiles et noirs cyprès dans le feuillage desquels s'est réfugié l'oiseau rouge. » — « Loïc, Loïc, partons. »

Comme ils redescendaient dans la gondole, Loïc remua son manteau et en fit tomber par hasard un étui de maroquin. « Qu'est-ce que cela? » demanda Séraphine. « Un cordial », dit-il après une hésitation. Elle ouvrit et trouva un Browning. « Mais oui, un cordial, — pour me garder une âme enthousiaste, pour me donner le cœur d'agrandir, sous la menace de le quitter, ce monde insuffisant. » Mais elle ne voulut pas le laisser poursuivre ; elle se mit à tirer des balles sur l'eau, puis jeta le petit revolver dans la lagune. « Vous

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venez de brûler mes vaisseaux, » lui dit-il d'une voix émue. Et dans l'ombre lourde et voluptueuse du feljse, à travers la lagune sanglante, ils rentrèrent comme ils étaient venus, d'une seule étreinte.

Loïc passa la soirée sur la place Saint-Marc dans une immense exaltation. C'était jour de fête. Cette grande cour sonore était pleine de mouvement. Dans la demi-lumière de la fin du jour, les fenêtres des Vieilles Procuraties étaient, avec le plus riche désordre, tapissées de drapeaux, de brocarts, d'étoffes passées, de tapis écussonnés, par-dessus lesquels hurlaient sans merci des stores d'un violet aveuglant. Des cierges, allumés au pied des colonnes de chaque embrasure, faisaient délicieusement naufrager la lumière du ciel. Aux fenêtres de la Bibliothèque et des Nouvelles Procuraties alternaient des tapis rouges et verts, et pareillement, sous les lourdes torsades de fumée rouge des feux de Bengale, verdissaient les lumières de la place. Des grands mâts qui sont plantés devant Saint-

Marc pendaient de longues flammes, si longues que la brise qui les flattait ne les soulevait pas. La foule se promenait avec animation, on parlait haut, un langage passionné chantait sur toutes les lèvres. La musique des bersaglieri faisait éclater, dans un croisement d'échos, des fanfares qui sonnaient à tout rompre dans les tympans d'or de Saint- Marc, au-dessus desquels les chevaux de bronze piaffaient pour un départ retentissant. Les Vulcains de l'Horloge frappaient sur leur cloche dans un embrasement de fournaise. C'était comme un champ de bataille lyrique où Loïc se sentait soulevé par l'enthousiasme de l'amour, l'incendie du Walhalla, le choc féerique de l'Orient contre TOccident. Son âme était traversée par une clameur de triomphe. Les trompettes de la Victoire chantaient furieusement à ses oreilles et dans cette ville qui voguait sur sa mer lumineuse, telle une galère nimbée de pourpre où il eût emporté chargée de chaînes sa magicienne, il se sentait comme un conquérant splendide, en

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qui bouillonne le sang d'un jeune dieu.

Le lendemain, ayant vu passer sur un canal un bateau chargé d'oranges, il prit une gondole et le suivit. La matinée était claire. Les pommes d'or s'écroulaient dans les flots. Le trésor chantait au soleil. A travers les détours des rios, quand les oranges s'enfonçaient en de sombres passages, c'était comme une lueur grave, comme une note basse qui se timbrait dans l'obscurité. Aux tournants, il pleuvait des rayons : elles fulguraient sur l'eau bleue. Puis elles passaient, resplendissantes, sous la verdure penchée de ces petits jardins qui sont le charme des rues d'eau vénitiennes, et lui, d'une âme tendue, il suivait ces métamorphoses de l'or.

Au moment où les oranges merveilleuses entraient dans la pleine clarté du Grand Canal, entre elles et lui, glissa une gondole, dans laquelle il reconnut M. et iMme Le Hardy.

Elle était assise à côté de son mari qui lui tenait la main. Un peu penchée en avant, elle lui nommait les palais. « Voici la maison de

Desdémone. » Et son regard, comme elle disait ces mots, rencontra tout à coup celui de Loïc, qui les avait entendus. Elle tressaillit et son mari lui demanda si elle souffrait. « Oh ! non, dit-elle en se reprenant, mais Othello n'était qu'un Maure cruel et stupidement aveugle ». — « Il faut avoir pitié des aveugles, répondit-il après un instant avec mélancolie; ils ne sont pas tous cruels. »

C'était un homme d'assez grande taille, dont la figure allongée, énergique et fine était éclairée par un sourire d'une admirable tristesse, remplaçant sur son visage la lumière de ses yeux. Il avait voulu revoir avec elle, reconnaître par ses yeux aimés ces lieux brillants qu'il avait si souvent visités dans son errante jeunesse. Il se remettait pieusement en leur présence et paraissait les regarder avec son front pensif.

« Othello, Desdémone, Shakespeare, pense Loïc, les dieux du Nord me poursuivent jusque sur cette rivière de soleil I » Les deux gondoles sont assez près l'une de l'autre. De

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temps en temps M. Le Hardy tourne un peu la tête avec inquiétude, comme s'il ne se sentait plus seul avec sa femme. Loïc prend un peu d'espace et continue de les accompagner en les écoutant. M. Le Hardy évoque chaque édifice. « Voici les palais Contarini, le palais Rezzonico, le palais Foscari, celui du vieux Doge qui répondait à son fils condamné à l'exil : « Obéis aux lois de ton pays, et ne t'occupe pas d'autre chose. »

Loïc est mal à l'aise. Pourtant il ne veut pas s'éloigner : un fil invisible l'attache, haletant, à cette barque où se tiennent des propos qui lui déchirent le cœur. Lorsque l'on passe devant les palais Mocenigo, dont l'un fut habité par Byron, il se souvient de l'épigraphe française que le poète avait écrite en tête de Cliilde Harold : « L'univers est une espèce de livre dont on n'a lu que la première page quand on n'a vu que son pays. J'en ai feuilleté un assez grand nombre que j'ai trouvées également mauvaises. »

« J'ai habité autrefois ce palais, continue

M. Le Hardy, il y a bien longtemps. J'y avais amené une pauvre petite amie avec laquelle j'ai passé là un mois de bonheur. Elle est morte peu de temps après et c'est au bord de ces marches que je l'ai quittée pour ne plus la revoir. Excusez-moi, Séraphine, d'évoquer ce cher souvenir d'un temps où je ne vous connaissais pas. Vous étiez alors une toute petite fille. Oui, j'ai beaucoup souffert cette annéelà. Si vous saviez, vous qui êtes désormais le rayon de ma vie tranquille, ce qa'une vieille douleur laisse de bonté dans l'âme. Oh I rouvrir les yeux, ne fût-ce qu'un instant, pour revoir ces tristes degrés !» — « Ils sont toujours là, reprend-elle, au bord de l'ombre qui descend du portique, et sur le seuil aujourd'hui encore, une jolie Vénitienne prend congé d'un jeune voyageur. »

Loïc est remué par un sentiment grave et poignant qu'il ne connaît pas. Il reste quelque temps arrêté à contempler ces marches où se sont brisées deux existences et laisse l'autre gondole s'éloigner. Lui aussi il songe

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à fuir, à disparaître. Mais un mouvement de colère le prend; il fait repartir le gondolier.

Lorsqu'il les rejoint, M. Le Hardy montre à sa femme les dentelures délicates de la Ça d'Oro, et détail par détail lui en décrit les motifs; il admire ce qu'elle regarde. Puis ils vont plus loin. Loïc entend qu'il lui parle à présent du palais Corner délia Regina. « 11 fut reconstruit au xvm® siècle sur l'emplacement de la maison où naquit Catarina Cornaro qui épousa un Lusignan et devint reine de votre pays. Cette Catherine Corner était brillante, spirituelle et lettrée, et je me figure qu'elle vous ressemblait, la belle patricienne. Mais vous, ô ma jeune reine, vous n'aurez pas eu d'autre royaume qu'un manoir dans les brumes d' Armor, ni d'autre sujet qu'un pauvre homme qui vous aime dans les ténèbres. » C'en est trop. Séraphine énervée par ce supplice éclate en sanglots, et son mari, lui prenant la tête avec cette main sensible et intelligente des aveugles, 'l'appuie doucement contre lui, ainsi

qu'hier Loïc la tenait sur son épaule en la ravissant hors du monde.

Loïc est bouleversé par la vue de ces deux êtres dont l'un est la lumière de l'autre. Tout ce qu'il vient d'entendre l'accable. Son propre silence l'étrangle. Il se souvient des paroles de Séraphine dans la forêt. Il s'est confiné jusqu'alors dans un raffinement si naïvement égoïste, dans une jouissance si desséchée qu'il n'est même pas en garde contre soi. Il contemple en lui un autre homme, un luimême inconnu. L'ennemie est là, celle dont Séraphine lui conseillait de se défendre, elle le terrasse, elle le lie. Un Océan de miséricorde et de compassion submerge et lave son âme. Loïc a pitié.

Et voici que les deux gondoles sont maintenant arrêtées devant le palais Vendramin où mourut Wagner après avoir achevé Parsifal. Parsifal, chevalier gallois à la poitrine sigillée d'une colombe, vous, son frère de la sublime légende, le pur, le chaste et le sauvage, à qui la vie fut révélée dans la pitié

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sublime, Kundry la pécheresse, châtiée d'avoir ri, qui reçûtes après un siècle de servage et de douleur le baptême dans le repentir, vous achevâtes la défaite de cet enfant de péché. Sur vos figures subitement apparues, Loïc lisait la ressemblance de sa désolation splendide et votre grandeur grandissait son désastre.

Les barques étaient proches l'une de l'autre. Loïc ne se contenait plus, il contemplait les deux autres voyageurs avec égarement, il allait crier vers eux. Tout à coup, M. Le Hardy se dressa. Il sentait que cette gondole était là présente, qu'elle portait quelqu'un. « Qui est là? » dit-il en se tournant. Tous trois étaient debout, immobiles. Trois vies étaient arrêtées, qui allaient se rompre avec ce silence. Ce fut une minute sacrée.

Alors Séraphine, toute pâle, étendit la main avec un indéfinissable geste de tendresse et d'adieu, et la gondole de Loïc passa.

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