GRENADE
La chaleur du jour avait été rude. La nuit était d'une grande douceur et me paraissait d'autant plus profonde que ma fenêtre donnait sous les feuillages. Ne pouvant en efTet, comme le terrible Théophile, étendre notre matelas dans la cour des Lions, nous nous étions logés près de l'Alhambra, à l'écart, au bord du beau parc de l'Alaméda, bois sacré dont les ormes immenses, apportés par Wellington, emplissent d'ombre les deux flancs d'un ravin. La lumière avait été si éblouissante qu'il me semblait agréable que la nuit fût si noire; mes yeux goûtaient l'épaisseur des ténèbres, et malgré l'absence du ciel, je
trouvais cette heure obscure infiniment pacifique.
C'est qu'il y a quelque chose qui rend les ténèbres aussi pures que le cieL c'est le chant d'un rossignol. Le bois sacré n'était qu'une longue mélodie. La forme de la terre et la majesté des arbres forment sous les ramures de l'Alaméda des échos d'une stridence captivante. Nulle part il n'y a tant de rossignols; nulle part ils ne chantent ainsi. La haute feuillée, empêchant que leur voix ne s'égare dans l'espace, la soutient, l'étoffe, la prolonge et lui donne une sonorité de cristal qui vous émeut jusqu'aux larmes.
Il était je ne sais quelle heure, quand j'entendis de divers côté le bruit de l'eau ravinant la terre. Je crus qu'il pleuvait et j'eus un instant de déception, croyant m'ôtre abusé sur la beauté de ces instants. Mais non, le ciel était clair entre les feuilles. J'allai demander à un Espagnol ce qui se passait : « Las aguas ! Las aguas I » me répondit-il. C'était l'heure des irrigations, et l'eau se distribuait.
« Las aguas, » que ce mot est vivant en Espagne I Informons-nous ici d'un goût commun à l'Arabe et à l'Espagnol. L'un comme l'autre, ils eurent la passion de l'ombre et la folie de l'eau. Voilà surtout ce que montre Grenade. Nous qui sommes venus nous y demander quels avaient été l'un en face de l'autre et comment à ces confins de notre monde cet Oriental et cet Occidental avaient un jour mélangé leurs âmes, admirons que le Goth et le Sarrazin se soient adoucis en partageant une volupté. C'est cette joie des pays fertiles, cet apaisement des bois, cette verdoyante tendresse de l'Occident qui grise un dernier coup l'Européen dans le suprême épanouissement de nos végétations sous la ferveur du Midi ; c'est aussi le dernier, le plus chaud reflet de notre lumière qu'à leur tour les enfants du désert sont venus y surprendre. Les uns et les autres, ils firent avec de l'ombre des lieux
d'extase et de langueur, les Espagnols leurs églises dont ils ont muré les fenêtres, les Arabes cette mosquée de Cordoue où tombait la pluie fine de dix mille lampes d'or, mais oîi ne pénètre guère la rude lumière de l'extérieur, et tous leurs palais chimériques qui leur étaient des prétextes à accumuler la suave épaisseur de l'ombre.
Les uns et les autres, ils ont aimé aussi le bel usage de l'eau.
Vous avez quitté Madrid le soir. Peu à peu le pays a séché sous vos yeux. A la dernière lueur du jour, vous avez aperçu une contrée onduleusement lamentable, sans un seul balai d'arbre, sans une herbe du bon Dieu, les horizons remplaçant les horizons, un sol plâtreux et chauve sur lequel apparaissait de temps en temps un moulin à vent, qu'on avait mis là à dessein pour rendre ce désert fantomatique et i%icule. Vous vous éveillez le matin aux approches de Cordoue. Les rails sont toujours posés sur la même croûte. C'est le même pisé, c'est le même macadam, sans
un champ de trèfle, sans un buisson, sans un houx, le même désert, avec un moulin à vent. Vous avez traversé la Manche. Oui, il faut y être passé pour bien entendre ce qu'il y a de pitoyable et d'héroïque à s'appeler don Quichotte de la Manche.
L'Andalousie est moins nue ; mais elle est plus redoutable encore ; c'est le début de l'Afrique, la mise en pression d'un ciel de chaudière. Du moins la terre atteste ici la férocité du climat par une végétation de forteresse. La plaine, quand on descend vers Cordoue et Séville, est dentelée de ces machines infernales qu'on appelle des aloès, dont quelquesuns, en manière de floraison, projettent une torpille au bout d'un grand levier, le tout en acier Besmer. L'enragement du pays autorise en outre la production de ce funambulesque végétal, qui est je crois le figuier de Barbarie, sur lequel s'agglutinent en tous sens de verdâtres savates, l'arbre à semelles. Quant à la plaine, on en pourrait compter les brins
d'herbe : ce sont poils sur la peau d'un élé-
phant. On y voit les taureaux des ganaderias errer par troupes sous la conduite d'un cavalier. Que mangent-ils donc? La terre est cuite.
Aussi rien n'est-il ravissant, rien n'est-il attendrissant comme un verre d'eau sous ce firmament-là. C'est en ce pays surtout qu'il est magnifique de pratiquer le précepte de l'Evangile. Je me souviendrai toute ma vie d'un grand verre d'eau limpide, d'un sublime verre d'eau, couvert de buée, que l'on m'a servi dans la blanche Cadix. Les Espagnols savent le prix d'un tel trésor. Ils vont au café pour boire de l'eau pure. Ils en amassent des jarres dans leurs caves. Elle est pour eux une richesse comme le vin. Elle se conserve plus ou moins bien. Il y a de bonnes et mauvaises années.
Quand les Maures pénétrèrent en Espagne, ils avaient plus soif encore que les Espagnols. Ils arrivaient d'une bien plus terrible Manche. Ah I elle revint tout enivrée du spectacle des eaux vives qu'elle avait vues couler au pied des montagnes, cette petite troupe des pre-
miers Arabes qui au galop de leurs bêtes élégantes reconnurent -l'Andalousie, et ce fut en décrivant la joaillerie des verdures de Grenade qu'ils enflammèrent cette ardeur sârrazine, par quoi le cours des événements subit une déviation si considérable. Ils avaient aperçu le portrait de nos pays. Ils ne savaient pas auparavant le sourire de nos fleuves, ni le haut déploiement de nos arbres, ni que l'ombre fût d'une telle émeraude en leurs profondeurs. Ils pensèrent qu'il était un autre Paradis du côté où le soleil se couche. Eux qui disaient : « Seigneur, faites qu'il tombe de la neige y), ils virent la sierra blanche descendre de toutes parts vers eux dans le grand murmure de ses ruisseaux excitants. Ils ne conquirent pas l'Andalousie, ils la ravirent, comme une terre de promission, et quand à la fin du xv« siècle il leur fallut lui dire adieu, ils poussèrent ce profond soupir du Maure qui attendrit l'histoire et emportèrent en Afrique la clef de leur maison de Grenade.
Les Arabes n'ont pas inventé l'art des irri-
gâtions. Ils n'étaient qu'un peuple en voyage, mobile, éveillé, assimilateur. Leur intelligence était essentiellement un réceptacle, ce qui est dire qu'ils étaient très intelligents. Aux uns ils avaient pris leur architecture, aux autres ils demandèrent leur science. Ils n'avaient guère de personnel que l'enthousiasme de leurs emprunts. En Andalousie, le « Sat prata biberunt » de la 3"^ Bucolique leur parut admirable, ils relurent les Géorgiques. Avant eux en effet les Romains étaient venus dans cet endroit de l'Espagne et l'avaient fertilisé. A leur tour ils l'irriguèrent avec une ingénieuse activité. Les ruisseaux qui descendaient de la montagne furent captés; on les mena dans toutes les maisons de la ville ; on les promena partout comme des prisonniers merveilleux ; on les fit passer dans tous les sillons de la plaine. Les fils des sables eurent le délire de l'eau. Ils lui construisirent des citernes pour la posséder. Ils lui firent fête. Dans les salles du palais, ils disposèrent des bassins pour qu'elle leur tînt société. Ils la
firent sauter, luire et murmurer partout. Ils l'écoutaient, ils la touchaient, ils la caressaient. Ils la firent chanter, ils la chantèrent. Ils ménagèrent dans les murs de l'Alhambra de petites niches carrées où l'on plaçait des alcarazas, comme on pare sa maison de la fleur la plus aimée et les poètes y inscrivirent des devises mignardes et rafraîchissantes : « Mon mur et mon diadème dépassent tous les autres en éclat. Les étoiles du firmament abaissent vers moi un regard chargé d'envie. Ici se trouve le vase qui, semblable au fidèle, se tourne vers la Mecque et adresse dans la sainte Kibla de la mosquée des prières à Dieu. Je ne le refuse pas à l'assoiffé pour que la boisson le réconforte et jamais je ne me fatigue à une aussi douce tâche. »
Tout ce qui nous reste de ces grands enfants témoigne qu'en ce pays dont la brise est aromatisée par la senteur des jardins, rien ne leur sembla désirable comme un lit préparé dans l'ombre auprès d'une fontaine.
Voilà bien l'indicible séduction de Grenade.
Par ses ombrages et ses jardins, par son palais et ses fontaines, elle rend sensible, sur la terre où finit l'Europe, la suprême douceur de l'eau. Elle olfre le dernier bouquet, le plus parfumé, sous un ciel torride. C'est, vers l'Afrique, un cap de verdure éblouissante. Sous un ciel d'enfer, elle tend pour la dernière fois une gerbe mouillée.
L'Alcazaba, qui est la partie la plus ancienne de la citadelle mauresque, à l'extrême pointe de la colline, est terminée par la grande tour carrée de la Vêla, qui domine la plaine. De la plate-forme supérieure, la vue embrasse l'immense Vega, au loin fertile à l'abri des monts. Le spectacle est sans pareil. On croit apercevoir toute la terre, et elle déroule un vaste tapis de verdure où le soleil allume des opales. Voilà l'œuvre des eaux.
Sur le sommet d'où l'on découvre ce grand spectacle, commença la seconde existence du
royaume catholique. De ce mont a jailli l'une des grandes sources de l'histoire. En ce haut lieu sonna l'heure la plus illustre des temps espagnols. Ce fut là qu'à trois ,heures de l'après-midi, le deuxième jour de Janvier de l'an 1492 de l'ère chrétienne, en la 777* année de la domination arabe, ainsi que le commémore une inscription écrite en beau langage espagnol, se rangèrent les trois porteurs des étendards de l'armée castillane, et que, les pennons arborés par le Cardinal Gonzalez de Mendoza et don Gutierre de Gardenas, le drapeau royal fut agité par le comte de Fendilla, tandis que les rois des armes criaient à pleine voix : « Grenade ! Grenade aux rois illustres de Gastille, don Ferdinand et dona Isabelle ! » L'œuvre féconde des Arabes ne fut pas anéantie. Le bienfait des eaux continua d'être répandu sur la plaine. Mais l'Occident le régla désormais et le dispensa selon sa propre loi. Voilà pourquoi désormais sur la tour de la Vêla, dans le Espadana plusieurs fois restauré, se dresse une cloche. « Las aguas I »
me criait l'Espagnol de la nuit. C'était la Campana de la Vêla qui parlait.
Chaque nuit en effet, le veilleur la sonne toutes les cinq minutes pour marquer les temps 011 l'eau doit passer d'un champ à l'autre, car c'est lorsque la chaleur du jour est tombée qu'il convient de la répartir aux plantes. A l'heure dite, le jardinier, le cultivateur attend au bord de son champ que son voisin la lui transmette. La cloche, c'est le droit. Partout où elle sonne, la cloche est une faiseuse de vie. C'est ici une source qui chante dans les cieux. Dans la nuit radieuse, argentant les espaces fertilisés, la vaste Vega frémit alors d'une mystérieuse existence. Elle se rafraîchit secrètement ; elle renaît amoureusement dans la vastitude de l'ombre, sous la bruine des étoiles. Un réseau d'artères la sillonne et cherche de toutes parts les terres altérées. D'instant en instant, une pulsation supérieure envoie les eaux plus loin, vers des lieux nouveaux qui les désirent et qui les attendent. Le cœur qui bat dans la cloche r€s-
suscite toutes les nuits la plaine et pousse en elle un flot de vie de sillon en sillon. Ainsi le verdoiement de la Vega est une fête perpétuelle, comme une floraison à jamais carillonnée. Ainsi vraiment une contrée palpite de fraîcheur dans l'obscurité. La terre est à Grenade comme une chair sensible et vivante, et l'ivresse dont elle vous grise est comme de l'amour.
C'était la cloche qui faisait chanter l'oiseau dans la nuit.
Quand avec Maurice Denis nous pénétrâmes dans la cour des Lions, un bourdonnement ronflait dans l'air. D'abord nous n'y fîmes pas attention, tant cette note, par une après-midi de grand soleil accablant, se confondait avec la durée du silence. Et nous restions en outre stupéfiés par l'impression étrange, ou plutôt étrangère, que nous faisait éprouver cette architecture, faite pour déconcerter des gens de l'Ile de France.
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L'Alhambra, nous avons fait aujourd'hui de ce mot éblouissant le nom de nos lieux de plaisir. Cela devait être. C'est tout ce que nous en comprenons. Tout y est préparé pour les nonchalances de l'imagination, et l'esprit s'y endort. On y trouve ombre et fraîcheur dans un pays dont la lumière vous aveugle et dont le ciel est comme un métal éclatant. Les aspects en sont insignifiants, les colonnes légères, qui semblent se jouer de ce qu'elles portent : elles portent en effet fort peu de chose. C'est de l'architecture de bilboquet. Les murs sont striés d'ornements qui se compliquent en tous sens, mais où il n'y a rien pour nous à reconnaître. De peur que le jour n'entre ici à l'excès, petites sont, dans le recul de leur décor miraculeux, les ouvertures de la salle des Ambassadeurs qui donnent sur le vide et d'où l'on aperçoit, débordant de verdure, grandiose vision dans une étroite fenêtre, le profond ravin du Darro. En quel endroit serait-on plus agréablement inoccupé? Quel autre vous convierait à un repos
aussi frivole? Toute envie, toute ardeur, tout effort sont déconseillés par le spectacle délicieusement médiocre de ces colonnades si grêles et de cette architecture incroyablement réduite. L'imagination ne trouve prise à rien sur ces indéchiffrables murs où ne s'offre le portrait d'aucune chose naturelle et où s'entrelacent des écheveaux de lignes dont on ne suivrait le jeu qu'en s'absorbant dans un demi-sommeil.
Or je ne veux pas me contenter de celte molle disposition, de cette curieuse disponibilité où je me trouve l'esprit vacant. Il m'amuse de comprendre ici de quoi je m'amuse; c'est un plaisir que je n'aurais pas si j'étais Arabe, et j'aime à savoir par où cet Arabe était un autre homme que moi. Goûtons le bonheur de nous sentir différents. L'âme d'un autre est une mesure.
La différence, elle est énorme, elle est par-
tout et c'est pourquoi je me sens si peu troublé. Tout me paraît ici d'une adorable invraisemblance.
Je ne sais pas entendre en effet une architecture qui ne soit pas au mètre de l'homme et toute pleine de sa vie et de son pays. Ce palais futile et merveilleux pourrait tout aussi bien être planté sur un promontoire breton ou à pic sur une vallée des Apennins, si les Arabes y avaient établi leur conquête. Rien ne le rattache à la flore ou à la faune de la région : il est fait d'une matière quelconque, de je ne sais quelle tapia, de je ne sais quelle pâte d'Orient. Mais on n'eut pas dressé ici un chapiteau de Saint-Julien-le-Pauvre. Ni ces arabesques, ni ces azulejos ne me rappellent une plante ou un animal. A peine quelques Heurs de convention, d'inspiration persane peut-être, se présument dans ces volutes. Partout ailleurs ces galettes de stuc emmêlent et démêlent des lignes qui persistent avec une obstination qu'on se refuse à vérifier.
Dans l'immensité des pierres et des sables,
rien ne sollicite l'Arabe : aucun objet ne s'offre à lui. 11 n'a pour se distraire, pour continuer à vivre, d'autre ressource que luimême; il complique donc son génie à force de durer. Le Maure est patient comme un enfant tranquille. Il ne connaît qu'une dimension, celle du désert, et son esprit travaille à plat.
Le point de départ de son rêve ne sera rien qu'un point. Privé de tout, c'est à quoi se limite son invention initiale. Ce point, son esprit vide le fait voyager à droite et à gauche, en haut et en bas, sur un seul plan, pendant les interminables jours que chemine la caravane, et il n'en fait jamais qu'une ligne qu'il emmêle interminablement, car son esprit ne tient pas d'objet ; il ne se fatigue pas de mener cette ligne de complications en complications, parce qu'il a horreur du vide et qu'il cherche à remplir le désert.
Il est ainsi prédestiné aux spéculations abstraites; il est algébriste, mathématicien, géomètre; il est généralisateur jusqu'à l'a-
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néantissement. Sa patience fabuleuse fait de lui le plus infatigable des décorateurs. Mais il n'est pas constructeur, parce qu'il ne s'arrête longtemps nulle part. Son perfectionnement ne consiste jamais qu'à faire décrire à cette ligne imaginée sans lassitude des retours rythmés, l'harmonie ayant pour origine une fatigue de notre esprit qui se complaît à repasser par les mêmes détours et se répète pour se reposer. 11 est capable de travailler si longuement sur la même matière plane qu'il l'enrichit à l'excès, qu'il en change le grain et qu'elle devient, entre ses mains, uniformément variée, monotone comme les sables.
Voilà pourquoi l'arabesque m'excède, moi dont la terre est émue par le frisson des trembles et le froissement des herbes au bord de la rivière. J'ai une moindre puissance d'abstraction. Je ne puis supporter ces formules absolues, ces combinaisons sèches que le cri d'aucune réalité ne vient rompre. Mon pays est trop divers pour que je me résolve
plus qu'un instant à cet exil dans l'abstrait, et dans l'angle de chaque chose je cherche un soutien.
Ces derniers Arabes ont voulu sculpter ici l'image des animaux ; dans cette cour fameuse ils ont placé des lions bien sages autour d'une fontaine, comme un enfant rangerait en rond les animaux de sa petite ménagerie. Ce n'était guère la peine d'être venus du désert pour nous offrir ces grossiers toutous plantés sur quatre bûches, dont les tètes ont l'air d'écouter une conversation. Si le lion de Saint- Marc, ce chat du moins sauvage, entrait dans la cour, ceux-ci s'enfuiraient dans des trous. Décidément les lions dégénèrent, quand ils pénètrent en Occident : ils deviennent des matous à Venise et des toutous à Grenade.
Le sens du relief manquait vraiment aux Arabes; ils n'avaient pas le sentiment de la distance : ces décorateurs admirables répugnaient à la ronde bosse. Leur génie était graphique; c'est à eux pour une grande part que nous devons l'algèbre et le papier. Ces
assimilateurs sont en outre dépourvus de tout intinct d'imitation; leurs décorations traduisent partout sans défaillance cette foncière horreur que l'Orient professe pour la nature : ils en négligent les plans, ils en méprisent les formes.
L'Alhambra est une œuvre de décadence : pour moi c'est un peu de son charme. Je n'y retrouve pas la sévérité de la mosquée de Cordoue. Justement alors il me paraît précieux de constater à l'Alhambra que ce n'est plus seulement une observance directe et ponctuelle du Coran qui a proscrit la nature : cinq ou six siècles d'Europe n'avaient pas effacé ce que l'ascétisme des caravanes avait si longuement imprimé dans l'instinct des Arabes. Ils ont construit le plus naturellement du monde cet édifice antinaturel.
•Quand les Rois Catholiques, après les défaites successives des Maures, eurent pris possession de ces palais, ils les surent respecter bien mieux que nous ne respectons aujourd'hui nos propres monuments. A force de lut-
ter contre leurs ennemis, ils avaient fini par les subir un peu : les haines séculaires n'empêchèrent point qu'ils ne fussent fascinés par la splendeur de ces Orientaux. Pierre le Cruel envoya chercher à Grenade des artistes maures pour travailler à l'Alcazar de Séville, lequel est dû presque entièrement à cet étrange roi d'Opéra aux manières arabes, prince d'apologue qui renouvelait à sa cour les jugements de Salomon et faisait clouer au mur la tête sanglante des juges prévaricateurs.
Mais tandis que les Occidentaux parachevaient des monuments arabes, ils ne s'aperçurent pas que leur instinct les trahissait partout. Voilà pourquoi l'on peut admirer sur le mauresque pavillon de Charles-Quint dans les jardins de l'Alcazar de belles faïences d'Espagne, non pas seulement décorées de lignes géométriques, mais ornées de boucs, de satyres, de centaures et de licornes. Voilà pourquoi encore l'on peut voir à Séville, dans le salon de la Media Naranja, au milieu d'un décor arabe, une sorte de frise faite d'arca-
tures trilobées, offrant tout autour de la salle les portraits des vieux rois espagnols. Vraiment, voilà qui fait plaisir. Nous avions beau avoir apporté à Mahomet des âmes d'assimilateurs, nous ne pûmes nous retenir, en entrant dans cette salle, de nous écrier ensemble : « Vive Charles-Quint! »
Tant à Grenade qu'à Séville, les monuments mauresques ont donc pu être modifiés ou continués après le départ des Maures ; ils n'en furent pas absolument défigurés. C'est que l'édifice arabe est un peu comme les Mille et une Nuits, il est indéfiniment extensible. Il est faiblement organique. Il a beau accumuler les merveilles, il reste fortuit. Il est d'un art un peu indifférent. Le plan en est plutôt constant que nécessaire. C'est la conception d'un nomade qui a planté sa tente. L'Arabe n'était pas plus architecte qu'il n'é-
tait sculpteur, car l'un ne se sépare guère de l'autre : n'avons-nous pas vu dans les temps modernes la déchéance de l'architecture aboutir à une suprématie de la peinture sur la statuaire ?
La mosquée de Cordoue en somme est une forêt de colonnes dont l'étendue n'importe pas : une haute église a pu être construite au milieu sans qu'on en fût gêné. Quelques-uns de ces fûts sont fort beaux ; la matière en est précieuse; ils ont leur légende: l'un d'eux aurait été entamé par les ongles du pied d'un captif, qui y serait resté attaché pendant six ans. C'est fort bien. Mais ces quinconces font le monument si bas que votre tête se perd dansl'ombre. Cadeaux ou dépouilles deguerre, ces colonnes ne prétendent qu'à être innombrables. La plupart proviennent de la ruine des monuments romains de Nîmes, de Narbonne, de Carthage : cent quatorze d'entre elles furent envoyées en présent au Khalife par l'empereur Léon, qui fournit en outre des équipes d'ouvriers. C'est le faste par le bric-à-
brac. De tout élément qui s'offrait, l'Arabe fit un habile usage. Il ne bâtissait pas, il racontait ce qu'il avait rencontré en route, et sa décoration prestigieuse s'accommodait à merveille d'une splendeur disparate.
Ce qu'il paraît avoir le plus aimé en ses palais de délices, ce furent les inscriptions qu'il a tracées, comme à l'Alhambra, sur les murailles. Comme il les a soignées et quelles ressources ornementales il en a tirées ! Le prix que nous attribuons à un Corot suspendu dans notre appartement, il l'attachait à une sentence formée en beaux caractères. Celui qui avait su la bien écrire était un maître. L'Arabe construisait sa demeure avec de la littérature ; il habitait dans un poème. Les touristes hâtifs qui visitent ces lieux sont loin d'imaginer ce que pouvait être un palais dont les ornements avaient un sens et dont les murs étaient une parole. On les étonnerait donc en leur suggérant que ces bâtiments riches et mystérieux veulent être un peu comparés aux
pauvres corridors de nos couvents dont les
murs blanchis k la chaux parlent à ceux qui les habitent, en leur représentant à toute heure des sentences. Mais ici la lettre est devenue le mur lui-même, le décor essentiel d'une construction qui n'importe pas, et ces écritures, qui sont des sens et qui sont la maison elle-même, rendent les matériaux et les plans superflus. Ce n'était point en vérité conceptions d'architectes que des palais dont les murs étaient des chansons.
Pour nous un monument est chose grave ; nous concevons mal qu'on joue avec l'architecture, et c'est cela qui nous déconcerte dans les constructions mauresques. Eussions-nous été capables, nous qui tenons d'abord à la stabilité visible de nos demeures, d'imaginer des arceaux si mignons, de jolis bâtonnets comme ces colonnes de la cour des Lions, pareilles aux pieux élégants d'un vélum d'apparat, des monuments enfin d'une échelle si réduite que la seule présence d'un homme en fît, comme par un jeu charmant, le prestige disparaître ? Il fallait être un souple et indo-
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lent Arabe, marcher si bien sur des sandales, avoir le corps si beau, l'allure si heureuse, la démarche si adroite, pour y circuler en silence à l'aise comme un chat entre des quilles.
Je suis, à mon tour, un Barbare descendu de là-haut, comme ceux d'autrefois dans la Bétique, et je reste appuyé près de la porte de peur de rien déranger. J'ai connu dans mon pays des jours si froids que je me réjouis de la tiédeur de l'atmosphère. J'y aLfait de telles dépenses de bonne activité qu'il ne me déplait pas que l'on m'invite ici à la paresse. iMais je ne sais pas où m'asseoir. Je me sens chez un étranger magnifique dont la maison me divertit sans me mettre à l'aise. Je ne sais du reste où j'irais si j'allais un peu plus loin, et si je ne bouge pas, c'est en réalité parce que je n'ai envie de rien et que rien ne me passionne spécialement en ce lieu où je ne me puis m'attacher à aucune forme vivante.
Je voudrais bien pourtant savoir où les Arabes ont pris l'idée de tous ces petits creux dont
ils façonnent leurs voûtes et leurs arcatures. On dirait des miches de pain frais ravagées par des doigts d'enfants. Chacune de ces alvéoles semble la coupe minuscule d'une coupole byzantine. L'étrange conception que ces voûtes sans forme, faites d'une infinité de petites formes !
Notre attention est de nouveau appelée par le bourdonnement de ces mouches, sonnant dans le soleil leur mandoline. Ce sont des abeilles, et voilà que les gardiens s'en aperçoivent et qu'ils arrivent tout affairés, portant des gaules. Des abeilles ! Elles sont venues faire leur ruche dans le plagiat des architectes ; elles sont attirées par la géométrie ; elles ont reconnu leurs alvéoles. Elles allaient donner un fondement à cette architecture qui a renié le monde vivant. Quoi, des bêtes ailées au milieu de ces formes abstraites, des ailes frémissantes par devant ces épu
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res, des mouches d'or là où il ne se rencontre point de fleurs dont elles fissent du miel! N'ont-elles donc point été chassées d'ici par les fumées du rêve oriental ?
Elles font comme les rois, les licornes et les sirènes de Séville. Elles reviennent. Les Arabes sont partis.