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LES YEUX

Lorsque nous étions à Grenade la païenne, nous sentions que tous les peuples de la péninsule, tournés vers nous, regardaient avec douleur nos radieux spectacles. L'éclatante volupté de ce pays sarrazin, son ardeur, son exaltation éblouissante, c'est là ce qui a torturé séculairement l'Espagne et lui fit cet héroïque et sombre souci. Un si beau sourire du ciellui arrache des larmes.

Le Christ est descendu des Flandres pour souffrir en Espagne. A la Chartreuse de Miraflores, Gil de Siloe a dressé sa croix au cen-

tre d'une vaste couronne d'épines. Au cœur du bois alternativement strié par des saillies nerveuses et des fissures d'ombre, un peuple de saints personnages, unis dans une seule clameur par une composition rigoureusement cerclée, inscrit la rose déchirante du drame évangélique. L'affouillement uniforme de ce sublime rétable en fait comme un seul morceau de matière souffrante. La désolation se pouvait-elle donc exprimer avec cette richesse, l'angoisse avec tant de plénitude ? A la cathédrale de Burgos, un Christ illustre, dont quelques-uns ont médit avec légèreté, s'est fait homme vivant jusqu'à nous emprunter toute l'iiorreur de notre cadavre. Ses cheveux pendent collés ensemble, mouillés de sueur; son corps, vêtu d'une jupe, est recouvert d'une peau authentique, brune, parcheminée, roidie, d'une patine cireuse, d'une décomposition avancée, couverte d'infâmes érosions, maculée de sang noir, et l'on allume deux cierges pour vous montrer ce Dieu sauvage, descendu au plus bas de notre

animalité putride. Terrible est en Espagne la présence réaliste de Dieu, car il y est venu partager avec le peuple une folle douleur.

La Castillc a mis dans les plus vulgaires comme dans les plus fameux de ses Christ sa passion austère et son humeur ombrageuse. Il n'y a pas chez elle de place pour une douce émotion, ni d'instant pour un sourire. Mahomet triomphe au sud dans le magnifique embrasement du ciel andalou. Sept ou huit siècles, ce peuple vit et meurt sous les armes pour maintenir une mouvante frontière. Le Christ occidental qui lui imposa cette faction surhumaine s'est incarné à son image. Il a pris sa dure ressemblance. Il a vécu les grands siècles de lutte avec lui. Il l'a soutenu dans sa fierté et exhorté dans son obstination. Il a marché sur sa terre ingrate. Il a saigné sur ses horizons sans joie. Le soir, il parlait tristement à ces âmes fiévreuses.

Entre tant d'évocations tragiques, nulle ne m'a touché autant que ce grand Christ d'une petite église de la vega de Tolède, dont un

bras pend, détaché de la croix. Une pauvre fille qui avait subi la violence fut menée devant le juge. Elle allait être condamnée. Le juge lui dit : « As-tu des témoins? » Elle eut un geste de défaite. Puis tout à coup se ravisant : « Oui, répondit-elle. Il y avait là un crucifix. » Alors le juge se tourna vers le Christ qui avait reçu les serments de la justice. « Christ, dit-il, tu l'as entendue. Consens-tu à porter témoignage? » Et tout en haut dans l'ombre, le grand Dieu convulsé arracha de la croix sa main sanglante et la laissa tomber avec un geste affirmatif.

Les Saints sont venus de France et d'Italie pour chercher des tourments en Espagne. La tension dont est travaillée la race castillane, elle est peinte sur le visage de ce saint Bruno du Portugais Manuel Pereira qui regarde avec un si beau feu le crucifix qu'il tient à la main, que Philippe IV disait : « Il est vrai qu'il ne parle pas, mais c'est uniquement parce qu'il est chartreux. » Quant au tendre saint François d'Assise qui avait loué Messire le Soleil

de nous faire la vie si avenante et si douce, il faillit perdre en ce pays sa réputation sociable, tant sont devenues populaires ces rigides stèles humaines, insensément tendues, aux yeux levés en outre, auxquelles Alonso Gano et Pedro de Mena ont donné le sens de l'aspiration espagnole.

L'aspiration espagnole, allons plutôt la connaître en ce misérable couvent de l'Incarnation, au pied de la sainte Avila, qui, au milieu d'une sorte d'Arabie Pétrée, halète vers le ciel dans sa ceinture de tours.

C'était dans les temps que l'Espagne, les musulmans chassés, frémissait de nouveau dans son vieil honneur, à la pensée que l'hérésie se développait maintenant dans le sein même de la chrétienté. Une petite fille qui s'appelait Teresa de Ahumada s'enfuit de la maison paternelle avec son frère Rodrigue, et leur oncle les rencontra sur les bords de la rivière d'Adaya. « Où courez-vous donc ainsi? » leur demanda-t-il. Ils lui répondirent ensemble : « Chercher le martyre chez des

Maures. » Plus tard le garçon se fit soldat, la fille devint la plus ardente des saintes. Vocations espagnoles.

L'admirable créature que sainte Thérèse!

Elle lit avec tant de passion les romans de chevalerie que le couvent où l'a fait entrer son père lui semble insupportable et qu'elle tombe malade. Puis, revenue dans le monde, elle s'éprend de saint Augustin et de saint Jérôme au point de s'enfuir de chez elle pour se réfugier à l'Incarnation d'Avila. « Il me sembla, en sortant du logis paternel, que tous mes os se déboîtèrent et que mon cœur se déchira en mille pièces. » Telles furent les mortifications qu'elle s'imposa, qu'on lui interdit la communion, qu'on la crut morte et qu'on faillit l'ensevelir. Mais l'admirable est qu'ayant compris les déceptions que réservent aux filles de Dieu ces violents écarts de l'amour mystique et les dangers qu'ils leur font courir, elle conçut une méthode pour se maintenir d'une âme égale au plus haut de ces furieux élans. Il n'est pas de sainte qui

ait marqué ses directions de plus de bon sens et d'expérience que cette ferme exaltée. C'est l'Ame espagnole dans une règle espagnole, une passion si passionnée qu'elle déploie à se garder en extase la précision avisée et la défiance pénétrante de saint Ignace.

Entendez cependant comme elle parle à ses filles de l'oraison de quiétude. « C'est comme un évanouissement intérieur et extérieur tout ensemble durant lequel le corps voudrait demeurer sans se remuer, ainsi que le voyageur qui étant presque arrivé où il veut aller, se repose, pour y arriver encore plus tôt par le redoublement que ses forces reçoivent de ce repos. Mais si le corps se trouve comblé de plaisir, celui dont l'âme jouit n'est pas moindre. Sa joie de se voir proche de cette fontaine céleste est si grande, qu'avant môme que d'en boire, elle se trouve rassasiée. Il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer : toutes ses puissances sont si satisfaites quelles ne voudraient jamais sortir de cette heureuse tranquillité, tout ce qui

s'offre alors à elles ne pouvant que les importuner, parce qu'il leur semble qu'il les détourne de l'amour qu'elles ont pour Dieu. Car en cet état la seule volonté est captive, et là rien n'empêche les deux autres puissances, savoir l'entendement et la mémoire, de penser auprès de qui elles sont. Mais quant à elle, si elle peut sentir quelque peine, c'est seulement de se voir capable de recouvrer sa liberté... Ils voudraient que leur corps fût immobile, parce qu'il leur semble que son mouvement leur ferait perdre cette tranquillité dont ils jouissent; et ainsi ils n'osent se remuer : à peine peuvent-ils parler, et une heure se passe à dire le Pater une seule fois. » On nous a conduits à la chapelle du couvent de l'Incarnation dans laquelle a prié pendant trente ans la sainte à qui l'amour de Jésus fut une torture comme un amour humain, l'étrange sainte qui disait à Dieu : « Désirerai-je de ne vous désirer pas? » Nous avons vu, à la clôture de l'église, cette petite porte par laquelle l'hostie fut passée cha-

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que jour et déposée sur ses lèvres, autrefois si mondaines, et ce rebord où retombait ensuite une tête pleine de Dieu. Faut-il que les lois éternelles du monde soient constantes et majestueuses pour que la nature ait continué son cours et que tous ces objets, cet autel, ces murs, cet appui de communion, n'aient pas été embrasés en de si beaux instants? Fautil que la frivolité humaine soit pauvre et folle, pour que notre sensiblerie n'ait pas même su distinguer un endroit si fameux dans l'histoire du cœur humain? Non, jamais Dieu ne fut si éperdument sollicité que dans ces disciplines occidentales. Nulle âme, depuis les soirs de Galilée, ne l'a plus laborieusement approché que l'âme espagnole.

Mais encore quel est votre secret, Vierge noire de Tolède, roidie en votre robe d'infante, morbide et brûlée, comme si vous eussiez reçu le baiser du Maure insolent. Vierge gardée à l'écart au milieu d'une constellation de cierges, bien loin derrière une haute grille où les Tolédanes agenouillées viennent

appuyer leur front? De quel effrayant chagrin, vous si impassible et si morte, avezvous autrefois suffoqué, pour qu'on vous fit ces atours semés de larmes de diamant ? Et vous, Nostra senora de las Angustias, aux pieds de laquelle le roi est venu hier déposer sa canne, mère obstinée qui voulûtes cette palpitante Grenade pour le lieu de votre silence et de votre désolation, mère si pâle, qui semblez ici d'autant plus souffrir que le ciel est plus délicieux?

Tant de vives images de douleur, toutes ces statues que la fureur ou l'émoi soulève, toutes ces poupées cruellement vraies que l'amour dévore, tous ces saints fougueux et dominateurs, tous ces Christ lamentables, vraiment il se cache une signification dans cet unanime emportement. Sub pectore vulnus. Il y a une grande affaire dans le pays espagnol. Il s'éternise au siège de Grenade.

C'est que la sensibilité de l'Espagne a été formée à l'épreuve. Elle ne reçut pas d'autre éducation qu'un dur service. Tous les peu-

pies d'Occident étaient en possession d'euxmêmes, la civilisation du Moyen-Age était parvenue au dernier terme de son épanouissement que l'Espagne n'avait encore ni lettres, ni arts, à peine son unité nationale, quand s'acheva la reconquête. Le sentiment de l'honneur était toute sa richesse; son unique inquiétude, l'éblouissement hostile des soirs de Grenade.

Ne manquons pas ici de prendre avantage sur ceux qui ne veulent croire qu'à la fraternité latine. A qui persuadera-t-on que les familles de langues établissent la consanguinité? La Roumanie est-elle pour nous une sœur latine? Les Celtes d'Alsace sont-ils allemands? Des Latins, les Espagnols? Pourtant mes yeux ont vu devant San Pedro d'Avila de bons gas rustiques, aux reins lourds et solides, coiffés de petits chapeaux ronds et habillés de vestes courtes, qui n'étaient pas autres que des paysans bretons. Ces frères latins, ce sont en réalité des Suèves, des Alains, des Vandales, des Goths, mêlés aux

Basques^ aux Celtes et aux anciens Ibères, un peu de tout l'Occident. Quand ils traversèrent pour la première fois nos pays, les Vandales s'en allèrent du premier élan jusque dans cette Andalousie qui a gardé leur nom. Les races neuves convoitèrent l'Espagne, et c'est justement le merveilleux de ce pays qu'il nous montre à la fois le sang du Nord sous la lièvre d'un pays embrasé et le sang africain s'efféminant dans la fraîcheur de nos verdures. Les Barbares du Nord, les Celtes et les Musulmans d'Afrique se sont heurtés dans un pays de fraîcheur et de feu, et cela n'a rien à voir avec la déclinaison de vosa, la rose.

Le catholicisme fit à ces races vierges une âme commune que l'antagonisme de l'Orient arabe maintint de longs siècles à son extrême tension, pureté celtique, colère barbare, inquiétude austère, bonté sauvage, rigidité chevaleresque, la moelle de l'Occident. Si le mot gothique a quelque part une signification,

c'est ici. La Castille fière et fidèle mit le com-

ble à l'entêtement occidental. Comme ses épaules le harnois, son âme porta longtemps une surcharge d'honneur. La vie ne lui fut point chose légère. Quant aux Andalous, c'est d'avoir approché de plus près l'ennemi traditionnel, auquel il arriva même que leur sang fut mêlé, qu'ils gardèrent cette provocation des yeux et des attitudes. Louis Marin montra excellemment comme tous les détails de leur costume se différencient ostensiblement de la tenue des Arabes. Ceux-ci portaient des sandales, les Andalouses ont le pied lacé et marchent sur de hauts talons. Elles portent des vêtements ajustés, et ce ne sont point elles, non plus, sous leurs mantilles, qui voudraient cacher leur visage. La Castille s'absorbe dans la douleur et l'orgueil, l'Andalousie vit dans l'attaque.

Voilà ce qu'il y a dans l'expression de tous ces Christ et de tous ces ascètes, le souci d'un peuple qui s'est fait une haute habitude de ne déchoir ni céder, qui n'a pris conscience de lui-même que dans la vertu

militaire, dont la paresse même est insolente et magnifique, chez lequel enfin un long exercice de l'énergie morale a créé le goût du paroxysme.

C'est cela que nous sentions, à Grenade, peser sur nous. La terre lumineuse vers laquelle sont froncés ces sombres sourcils, c'est Grenade l'enchanteresse, l'insouciante Grenade dont le ciel parfumé conseille de se laisser vivre, terre de Paradis où les eaux sont fraîches, le ciel enivrant, les verdures éblouissantes et la vue immense au pied de la radieuse Nevada, pays semblable à Hélène qui passa entre les bras de plusieurs époux, limite d'or où toutes les passions vinrent se heurter, trop belle frontière pour la paix des peuples, Eden au bout d'une terre d'épopée. Quand Victor Hugo la voulut chanter, il ne put s'empêcher de grouper autour d'elle les villes les plus belles et les plus fameuses de l'Espagne. Toute l'Espagne est orientée vers Grenade. C'est afin de reconquérir ce jardin de volupté, qu'elle se fit pour toujours sévère.

Et quand elle y fut entrée, qu'y fit- elle?

Elle demeura éblouie et chancela dans sa haine. Elle avait si longtemps gardé. le contact de l'ennemi qu'elle s'était donné qu'elle se trouva ensuite un peu Arabe. Ces Sarrazins, contre qui elle avait si longtemps appuyé son effort, étaient devenus nécessaires à l'équilibre de sa conscience. Les vainqueurs de Grenade considérèrent les merveilles mauresques avec attendrissement. En dépit des persécutions dont les Maures devinrent Tobjet, la sympathie fut inévitable entre des vainqueurs et des vaincus qui s'étaient si longtemps éprouvés dans l'héroïsme. Il y avait eu en effet autant de vaillance dans les provocations de ce Maure qui s'offrait seul par devant Grenade que dans le fol exploit de Pulgar, pénétrant la nuit dans la ville assiégée pour ficher sur la porte d'un palais le cartel de VAve Maria. Au fond du héros, l'on trouve

toujours un enfant, car l'enfant n'est, conîme ]e héros, qu'un homme plus simple. L'un reconnut l'autre, car les enfants sont toujours prompts à se reconnaître.

Par certains côtés en effet, l'Espagnol, si grave, est fort joliment puéril. Ce revers de sa grandeur est trop méconnu. L'Espagnol est gentil. Il a une ouverture du cœur par où il se montre tout de suite; hautain, il est sans malice et se fait connaître avec simplicité dès la première conversation. Entre la loquacité et la réserve, il se tient dans une mesure honnête où paraît toute sa naïveté. C'est peutêtre par paresse qu'il ne se défend pas. Il parle avec une animation particulière où il s'excite par des diminutifs rocailleux, dont il paraît le premier à se divertir. Enfin il s'amuse avec un peu de flamme des biens rares qui lui ont été départis.

En arrivant à Burgos, je me souviens que nous fûmes reçus à l'hôtel par un grand garçon sec qui s'agitait autour de nous avec des

façons de pantin en répondant à chacune de

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nos questions par une plaisanterie manquée, accompagnée d'un entrechat ; nous l'appelâmes Lazarille. Lorsqu'il nous remit notre bougeoir, il nous régala de quelques farces de nègre émoustillé. C'était d'un picaresque déconcertant. Ce Figaro sans théories ni rasoirs ne fut plus le lendemain qu'un garçon décent et serviable qui mit bien de l'obligeance à écarter de nous les mésaventures auxquelles nous exposait notre mauvais accent. Il n'était là que pour rendre la maison accueillante : c'était le grotesque adornant la porte.

Les Espagnols ont un comique qui dénote avec candeur l'inexpérience de la g-aîté. Puisque Lazarille il y a, avouons qu'il ne faut pas être bien méchant pour s'amuser des tours de Lazarille de Tormes subtilisant de bons morceaux à son maître aveugle. Voilà de la joie inoffensive. Mettez-y plus de finesse, d'imagination, d'émotion, de beau langage, vous aurez le chef-d'œuvre sans amertume de Cervantes. Le héros national de l'Espagne est un grand enfant-]maigre.

L'Arabe est un autre enfant, bien plus ingénieux à se procurer des plaisirs et dont les jeux aiment davantage le silence. On dirait que tout le distrait, parce que dans le désert il n'y a rien. Avec des cailloux, il combine des pavements décoratifs. Il raffole de la mosaïque : il joue avec des cubes. Assurément il s'est diverti à construire l'Alhambra. Le stuc est si amusant à travailler. Il est tout blanc. On en fait des pâtés. On le moule, on le gaufre, on y écrit des devises. On en fait des édifices de plaisirs et d'oubliés. C'était sa distraction favorite de prendre l'admiration dans des pièges et d'imaginer des motifs qui fussent prétexte à des jeux de patience. Il était ravi à la pensée que la coucha de la mosquée de Cordoue était d'un seul morceau de marbre; il.se réjouissait que la coupole du Mirhâb, bien qu'elle fût de pierre, offrît l'aspect d'une charpente de bois, semblât soulever les colonnes qui la portaient et fût pleine d'une lumière opaline et tendre, filtrée à travers le mince albâtre. C'était sa

joie d'apercevoir au-dessus de sa tête un plafond qui ressemblât à un coquillage ou à une barque renversée, ou dont le cèdre fût incrusté d'une infinité de petits morceaux de nacre envoyant des reflets en tous sens. Toutes ces recherches trahissent sa mobilité, sa curiosité, sa vivacité d'impressions. On croit partout l'entendre parler sa langue abondante et légère, plus riche de mots que de temps. Il y a en lui quelque chose qui remue et qui brille.

Ce devait être un beau divertissement qu'une fête nocturne à l'Alhambra, car la nuit sous ces blanches murailles est du bleu le plus doux. Des orangers étaient placés dans la cour et sous les arcades : dans l'entrelacement des branches, étaient suspendues des lampes rouges ; on y avait attaché aussi des cages remplies d'oiseaux rares. L'ombre était veloutée, l'air rafraîchi par une odeur de jasmin ; les lumières mettaient dans la nuit des bijoux de rubis et d'or et l'eau pleurait dans les vasques. Les grands Arabes en passant avec lenteur

posaient leurs mains brûlantes sur les alcarazas glacés qui s'encadraient dans l'épaisseur des murs, et ils s'en allaient d'un pas silencieux vers les labyrinthes du jardin furtif, où leurs burnous blancs traînaient sur les petits buissons de myrtes. Ils étaient bien émus par la gravité de la nuit amoureuse. Ils cherchaient, eux aussi, l'illusion. Mais ce n'était pas du portrait des réalités qu'ils étaient curieux, eux qui ne peignaient ni sculptaient la nature. A la diflférence des Espagnols, ils demandaient l'illusion de l'irréel; d'une fable ils ne goûtaient que l'inconsistance. C'étaient des enfants qui voulaient une féerie. Leur naïveté était chimérique. Ils évoquaient toujours un paradis de volupté.

Les deux enfants se regardèrent. Les yeux brûlants de désir rencontrèrent les yeux affamés de splendeur. Les jeux du vaincu séduisirent le vainqueur.

Les Espagnols reprirent sans peine certaines traditions des Arabes, dont ils avaient souvent apprécié la tolérance et les bons pro-

cédés. Les populations du Sud de l'Espagne en effet avaient été relativement heureuses dans la servitude. Bien longtemps après que Tolède eût été reprise et que son archevêque eût pris rang de primat d'Espagne, les habitants conservèrent la langue et les manières ce ces sveltes nomades, qui s'étaient fait ensemble haïr et aimer. A l'abri de la domination musulmane, les Mozarabes avaient pu conserver l'antique rituel de Saint-Isidore de Séville. Ces dormants chrétiens^ depuis longtemps séparés de Rome, refusèrent de s'incliner devant l'orthodoxie de ceux qui les avaient délivrés. Le rite de Rome leur semblait étranger. En vain le cardinal Ximénès insista. Ils entendirent, même au temps des Rois Catholiques, que l'on continuât à leur dire la même messe qu'au temps des Maures. Il fallut leur octroyer un clergé spécial, si bien qu'aujourd'hui encore l'office mozarabe est célébré dans une chapelle de la cathédrale de Tolède, presque toujours vide.

Dans le choc de deux civilisations, ceux

qui sont à l'avant-garde. malgré qu'ils fournissent d'ordinaire les plus belles résistances, ont pour destin d'être un peu absorbés par l'ennemi. Les Arabes partis, on continua de construire des maisons mauresques. On en bâtit encore. Une grande partie de l'Alcazar de Séville nous vient d'un prince catholique. Pierre le Cruel aimait les jeux orientaux. 11 n'en savait pas de meilleurs pour distraire Maria de Padilla, et quand ses courtisans, à qui il lui plut un jour de faire boire l'eau du bain de sa maîtresse, se promenaient dans ses jardins, il leur faisait partir de petits jets d'eau secrets dans les jambes. Comme à Venise, les architectures arabe et gothique se mélangèrent. La seconde en était à cette charmante décadence où elle se perdit dans la richesse ornementale. La violence espagnole s'y donna carrière. L'Espagne avait emprunté son architecture à nos pays du Nord ; les Arabes avaient pris la leur d'un peu partout. Le tout, non sans avoir été sophistiqué, fut mis en commun. 11 en résulta le style mude-

jar. Il y avait un peu de folie dans tout cela. C'était l'heure où les âmes s'embrouillaient. Il en demeure le tempérament espagnol.

Ces Espagnols qu'une interminable guerre avait rendus intraitables, la victoire les rendit magnifiques. Le mirage sarrazin exalta l'honneur du Xord en dévoilant la splendeur du Midi. L'Espagne incline de l'un à l'autro ; elle tient sur un plan qui va de la fierté à la gloire.

Il est au bout de l'Europe, en ces lieux illustres où deux races se sont clairement re-' gardées, un peuple grisé d'éclat. En cet endroit notre monde a pour frontière des reflets et des rayons : il s'eftace dans la lumière. Grenade est une extrémité.

Ce n'était pas en vain que ces âpres Castillans avaient durci leur cœur à si rude école. L'honneur satisfait, ils aspirèrent à la grandeur avec leur tempérament terrible ; leur orgueil se rafraîchit à cette brûlure. Une complexion sans pareille en résulta. Peu de temps après la prise de Grenade, Christophe Colomb

apportait à l'Espagne la révélation de l'or. L'empire espagnol délira dans les voluptés de la puissance. Tout cela, mêlé dans un étrange alliage, donna le métal riche et cassant dont est faite l'âme espagnole, trempée autrefois dans les épreuves. Ces hommes en conservèrent jusqu'en leurs déchéances une manière héroïque. Ils reçoivent aujourd'hui l'aunK'me d'une façon grande, avec une dignité d'Arabes, avec une inditférence de planteurs.

Ainsi d'anciennes influences restent fixées dans un type. C'est dans un homme caché au-dessous de l'homme que s'écoulent les nappes profondes qui descendent de l'enfance des races, prêtes à jaillir aux replis de l'histoire. Le sang reçoit le dépôt des siècles, il dissout la pierre et l'or, le vice et la vertu. Il en fait une seule essence. Puis il restitue lentement ses richesses dans l'élasticité d'un beau peuple.

La rareté de l'essence espagnole tient moins

à la complexité qu'à la pureté des éléments

qu'elle réunit. Ce furent de longues générais

tions possédées d'une idée fixe, la plus âpre, la plus haute. Dans cette ultime province de l'Occident se rencontre un peuple dont l'histoire ne fut qu'un long désir, un Israël exaspéré. Et c'est là le secret de ces beaux yeux de tigres, si longtemps irrités par jla convoitise de Grenade.

Vous souvenez-vous encore, Denis, de ce matin de printemps où nous entrâmes à la Capilla Real, chapelle de pierre fleurie, qu'un tendre et blanc soleil faisait trembler comme une dentelle. Elle était fraîche et déserte, mais à l'autel officiaient trois prêtres, revêtus d'ornements funèbres. Bientôt ils se retournèrent vers le peuple absent, vers les foules de l'histoire, vers les vieilles armées évanouies, et faisant face aux tombeaux de marbre où les Rois Catholiques reposent, celui qui était au milieu leva la main pour leur donner l'absoute.

Chaque jour une bénédiction est répandue

ainsi sur ces tombeaux ; une prière perpétuelle accompagne à travers les âges ces mémoires capitales. C'est à Grenade en effet que finit et que recommence l'histoire. Ferdinand et Isabelle ont fait tourner entre leurs mains le globe du monde.

L'histoire est un poème sans pareil. iMême dépouillée de ses plus beaux développements, restreinte à la liaison des faits, elle se révèle comme un nu magnifique.

Quelle épopée est aussi vaste que cette guerre de sept cents ans soutenue par le chevalier espagnol ? De l'Afrique aux Pyrénéesla terre avait été recouverte par un fiot d'infidèles. C'était un vaste remuement de burnous, comme une grande vague de sable s'envolant derrière les cavaliers de l'Islam. Cette mer monta jusqu'au pays français et le grand empereur légendaire de l'Occident ne la put refouler. Il pleura.

Ce fut donc le chevalier espagnol qui ramassa l'épée et qui sonna le cor de Roland.

Sept cents ans, par-devant la chrétienté qui s'organisait, il offrit un vivant rempart, il harra la route à Baphomet et à Tervagant et donna à l'Occident pour frontière un front de combat perpétuel. Sept cents ans, sans patrie encore, il batailla pour le service de la jeune Europe. De siècle en siècle, de province en province, il fit reculer la fantasia tourbillonnante, et ce fut son pays : de ville en ville, fille d'elle-même, l'Espagne a conquis l'Espagne.

C'est précisément au soir de la dernière bataille, Grenade reconquise, que se fonda l'unité et commença la vie moderne de cette Espagne qui n'avait pas eu d'enfance.

Rencontre qui tient du prodige, c'est à ce même siège de Grenade que Colomb vint demander aux Rois les caravelles qui établirent la puissance espagnole.

Le beau résumé ! Toute l'histoire de l'Esjiagne tient dans ce nœud. Toute notre civi-

lisation occidentale tourne autour de ce pivot.

A plusieurs reprises Ferdinand et Isabelle avaient donné audience à Colomb. La reine lui était favorable, mais Ferdinand, d'un naturel circonspect et froid, avait entendu que son trop beau projet fut examiné à Salamanque par une junte de savants. Après de nombreuses conférences, interrompues par la guerre andalouse, la junte avait déclaré à l'unanimité que les allégations du Génois étaient fausses et son projet inexécutable.

Les Rois au reste avaient à faire face à des soucis plus pressants. Leurs cassettes et leurs arsenaux se vidaient. L'obstination castillane fut là soumise à de rudes épreuves". Un jour, au camp de Santa-Fé, le feu prit au pavillon de la reine et gagna les autres tentes qui furent toutes incendiées. Inflexible, la reine fit construire une ville de bois et de pierre en forme de croix pour affirmer sa résolution, et tous savaient en vérité que les Rois ne quitteraient Santa-Fé que le jour où s'ouvriraient les portes de Grenade

Les vents ne soufflaient pas vers l'Amérique. Colomb se retira le cœur brisé.

Comme il allait à Huelva chez son beau-frère, il frappa un jour à la porte du couvent franciscain de la Rabida, afin de demander un peu de pain et d'eau pour le petit Diego, son fils, qu'il tenait par la main. Frappé par son accent et par son attitude, le moine Juan Pérez de Marchena, « gardien » du couvent, ancien confesseur de la reine de Castille, s'enquit de son histoire. Colomb développa ses vues. Le moine alors envoya chercher le médecin Garcia Hernandez de Palos qui était versé dans la cosmographie, et tous deux étaient bientôt émerveillés par le projet de Colomb. Juan Pérez prit aussitôt un grand parti. Il écrivit à la reine une lettre qui fut portée à Santa-Fé par un pilote. Il obtint audience, émut Isabelle, et Colomb fut une nouvelle fois mandé à Santa-Fé.

Certes il fut reçu avec déférence. Mais le petit roi Chico tenait toujours sa ville. Les troupes d'Aragon et de CasLille étaient éprouvées

par les privations, démoralisées par la longueur du siège, lasses. Isabelle disait : « l>a grenade veut être mangée grain à grain. » L'heure attendue ne sonnait pas, et les Rois, doutant s'ils finiraient ici leurs jours, écoutaient avec une triste distraction qui leur par lait d'une nouvelle espérance.

Quel poète, dans une fable aussi grandiose, tendit un aussi beau ressort? Quel posa une situation aussi puissante et dessina l'action dans une péripétie aussi nette ? Le même événement, désiré avec la même impatience, signifiait pour les Rois l'achèvement de l'œuvre séculaire, pour Colomb la fondation des nouvelles cités humaines. Les temps anciens, les temps futurs tenaient dans le même œuf. Faute du même fait accompli, rhéroïsme des derniers chevaliers demeurait suspendu, le génie de Colomb restait sans emploi : l'homme prédestiné errait oisif. Majestueuse attente de la même catastrophe qui tenait liés ensemble les protagonistes de deux drames difl"érents.

Colomb parcourait la campagne, autour de

Grenade, avec son ami le père Juan Pérez et le petit Diego. Leurs yeux contemplaient (le loin les tours de cette Jéricho merveilleuse, ."ii-dessus de laquelle pâlissait, un soir en core, un croissant argenté. Ils se promenaient sans joie dans ces paysages qui nous enchanlent. Ils remontaient au-dessus de la ville le -••avin du Darro.

Circonstance admirable : ce torrent, sur l'os bords duquel attendait Colomb, roulait do l'or.

Ah ! sans doute ils se penchèrent sur ses i ives, ils manièrent ces paillettes, ils en rapl'ortèrent souvent sous leurs tentes. Ne fallait-il pas qu'un Colomb employât ce loisir à KO préparer à son destin ?

L'histoire est étrange. Sollicitons-la.

De cet or qui dénombra les minutes d'une

trop longue attente, Colomb se propose de

lîgurer une sphère à la ressemblance de notre

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globe. Lui qui gagnait sa vie en traçant des cartes de géographie qu'il ornait de sa belle écriture, il reproduira, telle qu'il l'imagine, la forme de la terre. Il y représentera l'Europe , l'Afrique et l'Asie, il y distribuera les Océans qui en occupent presque toute la surface, il indiquera la direction des courants et des vents, et puis la route à suivre. Quand son ouvrage sera achevé, il l'offrira en hommage à la reine, pour la toucher peut-être et la convaincre.

Colomb se rend un soir chez les soldats. Ils sont là une quinzaine, dans une maison enfumée, groupés autour d'un grand feu aveuglant. Leurs larges épaules, leurs reins de géants, leurs bras sur les hanches se décou'pent devant la flamme, et leurs gestes sont projetés sur les poutres du plafond avec des cahots fantastiques. C'est la fonte des boulets. Les propos s'interrompent lorsqu'entre l'étranger que tous connaissent, et le travail se poursuit en silence. La figure brûlée par le brasier, la tête en arrière, les mains en

avant, deux ou trois cyclopes brassent de loin le métal liquide, le font couler, puis l'enferment entre deux coquilles hémisphériques, et quand ils les rouvrent, roule sur le sol une boule rose de métal refroidi. Cela dure jusqu'au milieu de la nuit.

Lorsque le travail touche à sa fin, Colomb s'avance au milieu du cercle, portant un sac rempli de paillettes d'or. Il le verse dans la fournaise au milieu des soldats éblouis. Il règne un grand silence et l'on ne saurait dire si ce mystère et ce respect sont commandés par la stature du héros, par la magnificence de l'or ou par l'heure avancée de la nuit. Le foyer jette de nouvelles flammes et l'antre s'emplit d'une grande lueur verte. La maison semble s'agrandir, le sol frémir, les murs s'évanouir. Au milieu, domine le profil du Génois, précis et impassible.

Le dernier jour de l'an, son chef-d'œuvre terminé, Colomb obtient de nouveau d'être reçu par les Rois.

Deux trônes sont dressés au centre de la

croix du camp, car l'Espagne a deux rois, comme Rome a deux consuls, et quand leurs mains d'un geste semblable sont étendues, l'on voit briller à leurs doigts deux anneaux pareils.

Debout devant les souverains, le Génois parle avec douceur. Un autre on ne l'écouterait point. Mais lui, sa mâle élégance, sa rudesse contenue et la dignité de toute sa personne conviennent si bien à la grandeur des propos qu'il tient, qu'il lui est accordé de partager l'univers. Ses pommettes, son large front qu'adoucissent des cheveux blanchis avant l'âge, des yeux d'un bleu limpide, un nez aquilin aux narines bien ouvertes, un menton résolu avec une lèvre inférieure qui déborde un peu, tout concourt à donner grand air aux propositions qu'il formule avec une sûreté un peu triste, car c'était « un homme noble et d'autorité, ce que son pourlil et contenance montrait fort bien. » ^ En dépit de

1. Oviedo y Valdez. Traduction de Jean Pouleur, valet de chambre de François 1"^.

son affabilité, on le sent prompt à la colère, mais il sourit avec une finesse de grand seigneur pauvre. Son port est aristocratique. Même ses gants sont parfumés; il est sensible aux odeurs comme une femme. Quand il navigue, il reconnaît que la côte est proche aux brises balsamiques qui voj^agent dans l'air. Il devine alors les terres inconnues et il les étreint avec un tel génie qu'il peut offrir aux rois des mondes^ parlant à ses égaux.

Mais aujourd'hui Ferdinand l'écoute mal, Isabelle ne lui peut dissimuler son inquiétude. A tout instant il est interrompu par l'arrivée d'un message ou le départ d"un officier portant des ordres.

Sa main, tandis qu'il parle, est étendue sur la sphère d'or, à la place où est figurée la zone des Océans inconnus.

« Quelle chimère irions-nous poursuivre si loin, murmure le roi, nous dont les forces faiblissent sur la terre espagnole, nous à qui tant de valeur n'a pas même livré Grenade? » Colomb réplique : « Au nom de vos Altesses

qui conquièrent ici la gloire, j'irai chercher l'or. L'or est maintenant ce qu'il y a de plus nécessaire, car c'est lui qui désormais va emporter la puissance. Celui qui le possédera sera beau et mènera le monde. Vos Altesses alors seront des Majestés. L'or incendiera les âmes, il fera vivre et mourir les peuples, il fera sortir de terre de nouveaux soldats. A mon tour, ô ma reine et mon roi, j'ai rêvé de voas entraîner au combat sur des terres plus illustres encore que ce sol sacré. Puissants par l'or, nous lèverons des armées pour aller au tombeau du Christ. Quand vous aurez conquis Grenade, je vous ferai prendre Jérusalem. »

Les paroles de Colomb tombent dans un silence chargé d'orage. Ce rêve est dérisoire et douloureux pour des rois en armes. Une trop vive préoccupation agite les époux royaux. Ils écoutent les propos audacieux de Colomb avec des yeux brillants d'une pensée étrangère.

Depuis quelques heures en effet des négociations se poursuivent entre les Maures et la

Castille. Les troupes royales sont énervées par les bruits qui circulent. Elles sont partagées entre l'espoir et l'anxiété, tandis que Boabdil hésite entre la capitulation et la lutte à outrance.

Soudain apparaît un cavalier arabe, hautain, brillant et dédaigneux, qu'entoure une petite escorte d'estradiots espagnols montés sur des bêtes poussiéreuses. L'ambassadeur met pied à terre et Colomb s'écarte. Peu de temps après, on le voit repartir, hautain, brillant et dédaigneux, et la nouvelle se répand que le roi Maure refuse de se rendre. Le siège continue. Les Arabes savent la lassitude des assiégeants. Ils pensent avoir raison d'eux par une ténacité héroïque. L'abattement est sur tous les visages.

Alors Colomb s'avance de nouveau vers les Rois, et s'approchant d'Isabelle avec une hardiesse respectueuse il lui demande de lui accorder la faveur de le suivre, lis s'en vont donc par ainsi en cortège à travers le camp, tandis que des pages derrière eux portent la

sphère d'or. Les soldats se lèvent à leur approche, (lolomb les conduit jusqu'aux postes les plus avancés, au milieu des bombardes et des couleuvrines. Plus loin on voit une poussière s'envoler sur la route, c'est le Sarrazin qui galope vers Grenade, et tous avec émotion regardent fuir le cavalier, porteur des suprêmes défis. Il pénètre dans la ville. Les portes se referment sur lui.

Alors Colomb commande qu'on bourre de poudre une bombarde. « A plus tard la reprise des batailles, s'écrie le roi, aujourd'iiui nous n'avons plus de munitions. » — « 11 reste cependant à vos Altesses un beau coup de canon à tirer », reprend Colomb, et soulevant la sphère d'or fondue au calibre des canons, il en charge la pièce, la fait braquer sur la ville et y met le feu. Dans le ciel embrasé par le couchant qui retombe en poussière de pourpre sur les verdures de l'enivrante Vega, brusquement une fumée blanche s'arrondit, dans un coup de tonnerre. L'or blanc du feu reluit sur les ors sanglants du ciel, et là-bas, sur le

bord d'un rempart, des pierres volent en éclats, tandis que la fumée se dissipe lentement.

Avant même que le cavalier ait rejoint son prince, l'écho des ravins renseigne Boabdil sur la promptitude de la colère espagnole.

I.a reine de Castille cependant et le roi d'Aragon, entourés d'une suite silencieuse, demeurent les yeux fixés sur les murs de la citadelle, et la pensée de tous, attristée par les lenteurs de l'année finissante, se fond amèrement aux splendeur:^ de ce suprême crépuscule.

Cependant une voix chante,, un peu lointaine, une voix d'enfant dans un ravin, infiniment joyeuse, infiniment triste, infiniment pure. Elle commémore, comme en rêve, les héros du grand passé, et ainsi parle à peu près la vieille romance :

Quanti Ruy Diaz fut mort,

ses compagnons d'armes

Tirèrent l'épée

au lieu de verser des larmes.

Sur ses étriers,

les yeux ouverts^ on le dressa.

On vêtit de fer

son cheval Babieça,

On lui mit au poing

Tizona son glaive,

Et sus à Mahom

sans merci, ni trêve !

Le cheval partit.

Les preux le suivaient au galop.

Cent mille païens

sont restés en pâture aux corbeaux.

Ainsi quand il fut mort.

Les preux chevaliers,

pour gagner la bataille encore, Suivaient les pennons

du Campeador.

Colomb avait reconnu la voix de son petit Diego.

Soudain, comme pleurait encore la mélodie dans les âmes saignantes, tandis qu'elles resongeaient aux glorieuses et aux vaines batailles, devant tous ces yeux-là que dévorait le même désir, les portes de la ville s'ouvrirent à deux battants et reparut le cavalier. 11

LU BOULET d'or 235

venait, au nom de son maître, engager de nouveaux pourparlers avec les Rois.

Le deuxième jour de Janvier 1492, les troupes espagnoles entrèrent à Grenade, dans un tumulte triomphal.

Ainsi je rêvais, devant les tombeaux de la Capilla Real, d'un geste improbable et sublime par lequel, au soir du dernier combat du Moyen Age, le héros moderne eût inauguré les nouveaux destins de l'Occident. L'invraisemblable histoire ne m'y autorisait-elle pas?

Mais l'histoire n'est pas si claire dans l'esprit des héros qui la font. 11 y a des heures où la catastrophe tient à rien : les conditions sont formées, les forces sont accumulées, les choses sont prêtes : un homme est attendu dont l'œuvre est faite à l'avance. Un peu moins de lucidité lui retirerait sa raison d'agir, un peu plus lui en ôterait le cœur.

Lorsque Colomb écrivait que l'or est « ce qu'il y a de mieux », que celui qui en possède des trésors peut tout ce qu'il veut en ce monde, même envoyer des âmes en Paradis, je préfère ne pas penser qu'il en augurât bien clairement, ni qu'il en saluât le règne avec un enthousiasme renseigné. Qu'importe d'ailleurs? Fatale était la conjoncture. Il pouvait ne pas aller à San Salvador, il ne pouvait pas empêcher tel autre navigateur d'y aller à sa place. La poudre à canon aussi devait être inventée, et à peu prés ce jour-là qu'elle le fut. Il demeure qu'à la fin du xv^ siècle les navigateurs devenaient audacieux, l'or était convoité, et il était des terres inconnues : simplement cet homme les découvrit, croyant aller en Chine. Ne considérons avec sympathie que le brau fonctionnement de son cerveau, mais n'allons pas le louer d'avoir consciemment transposé lavie de l'Europe. Trouvons-lui plutôt des excuses dans la candeur de ses projets et dans la chimérique de ses divinations. Il avait mieux deviné les terres que l'avenir.

L'or n'a j^as pris Jérusalem, mais Jérusalem a pris l'or, et nous en a fait une chaîne, et, bien mieux que Colomb, a compris qu'il allait désormais servir à régler la vie du monde.

Le Moyen Age n'en posséda guère que ce qu'on nous en rapporte aujourd'hui dans une année. Il était alors la mesure de l'héroïque, du sublime, de l'impossible, le signe de la magnificence et c'en était justement l'excessive rareté qui y attachait de la noblesse. Cette marée merveilleuse de l'or qui, à Cônes comme à Venise, venait d'un nouveau flot battre un instant nos rivages à chaque retour des nefs et des caraques, ne remontait pas à pleins bords le cours des fleuves. L'Occident était vaste. Goutte à goutte il absorbait le beau métal. 11 en faisait une. parure de gloire dont on couvrait les châsses et dont on vêtait les rois.

La découverte de Colomb a rompu les digues et l'Europe a été tout entière envahie. Venise elle-même périclita. L'or força toutes

les terres. On en creva des sacs sur tous les comptoirs. Il s'écoula dans toutes les provinces, désordonna toutes les villes et brûla tous les cœurs. Il n'était plus assez précieux ; les temps modernes s'accomplissaient.

Il importe en effet que l'objet dernier de notre admiration et de notre convoitise reste hors de la portée du grand nombre et que la fin de tout ne soit pas sous notre main. Une si pure essence, si elle ne sert qu'à tenir en haleine notre étonnement, demeure une formule de perfection. Que tous la manient, l'enchantement s'efface. La question est maintenant de savoir quelle en va être l'utilité sociale. Un peu moins de rareté dans l'or comporte une vaste révolution.

Dès que l'or fut aux mains de tous, tous les hommes se trouvèrent avoir des âmes de Phéniciens. Comme il n'était plus rien qui assez aisément ne se pût échanger contre de l'or, l'or seul resta pourvu d'une existence. Toute réalité fut égalée à un chiffre : le vertige de l'abstrait précipita le monde. Toutes les bon-

nés choses de la vie. tous les objets quotidiens, fruits du travail et compagnons du foyer, à force d'être comparés au poids de l'or perdirent leur franc caractère, et jusqu'à leur forme. Le paysan et l'ouvrier n'ont plus cherché leur récompense dans la bénédiction de leur ouvrage, mais dans le bénéfice qu'ils réalisaient. Réaliser est devenu la seule affaire d'un monde où toute chose, à l'exception de l'or, a perdu sa réalité. La terre a été pelée, les sources ont tari, les rivières ont débordé. Les villes se sont tassées comme des fourmilières où les hommes dans la nuit s'agitent les uns au-dessus des autres. Car l'homme lui-même est devenu à la fin comme une chose vile et impersonnelle. A force de vivre dans un monde où rien ne gardait plus sa propre signification, il s'est mis à haïr dans le costume, dans l'art, dans l'économie domestique tout ce qui est marqué de son vrai caractère et s'offre noblement. Il a renié sa corporation, sa province, et son individualité même. L'usage de la commune mesure lui a

inspiré d'être comme les autres dans sa vie privée^ et dans sa vie publique la frénésie de l'égalité. La banque, l'usine et la cité se gouvernent par l'arithmétique, dont c'est la loi de tout réduire à la même espèce. Et voici que maintenant s'ébranle et chancelle une société qui reposait sur le respect de la propriété individuelle, les individus comme les choses étant devenus peu à peu inaptes à la propriété, faute d'avoir conservé leur propre caractère : ce qui s'évalue et s'échange avec si peu de gène se mesure d'une main moins précise. Res mobilis, l'es vilis. Tout s'écoule, comme disait le vieux philosophe, et ce déluge universel entraîne la terre elle-même dans ses eaux.

Ce n'est pas le développement de la science, ce n'est pas la poussée de l'instruction qui a tiré le monde jusque là, mais c'est l'or, régulateur des activités.

Je sais, et ne m'en soucie, que les hommes ne pouvaient pas continuer à se servir du sel comme en Abyssinie, du cuir comme en llus-

sie OU des morues comme en Norvège pour réaliser leurs échanges. La courbe du monde économique, ensuite de l'invention de l'or, a été majestueuse. Le dernier stade de l'évolution ne s'en impose que plus fortement.

Quatre cents ans de gloire ont payé les épreuves du Prométhée ravisseur de l'or. C'est un beau dividende. Mais le soleil dont il suivit la course se couche aujourd'hui plus loin que les Amériques, il se lève sur des temps que le héros n'entrevit pas. L'âge de Colomb se termine.

Un monde que l'or a désagrégé et qui cependant veut vivre engage la lutte contre lui-même. Le travailleur brise enfin les fictions. Réduit à n'être plus qu'un manœuvre sans talent et sans individualité, poussière d'homme, il se syndique pour redevenir du moins, par cohésion avec ses semblables, une personne collective. De ses droits de citoyen il se désintéresse peu à peu. Il se croise les bras, et les calculs des peseurs d'or ne sont

plus que des jeux chinois ; leurs échafaudages

de « phynance » s'écroulent devant la barbarie de ce bon réaliste. Les Barbares du moins n'ont pas l'esprit faux. Ce régime d'équivalents ayant ébranlé toutes les notions primordiales, il pressent ou plutôt il se souvient que le pays fut possédé par tous au commencement et prétend en remettre la propriété aux mains de tous. Il secoue le régime de la commune mesure qui faisait de lui un prolétaire, il affirme directement des réalités naturelles, il se fédère avec lui-même pour retrouver son caractère dans la somme de ses semblables, et tandis que les derniers manichéens s'attardent à des querelles de mots et de profits, il monte au gouvernement de l'Etat, d'un pied libre et hardi, qui ne veut plus traîner le boulet d'or de Colomb.

« Qui no ha visto Granada No ha visto nada, »

dit un proverbe. Celui qui ne sait pas contempler Grenade de ces hauteurs ne soupçonne pas la grandeur et la beauté des lieux qu'il visite.

C'est au pied de cette « Damas de l'Occident », sur ce « morceau de ciel tombé sur la terre », devant cette Véga ruisselante d'une rosée éternelle, que fut joué notre sort à tous. La terre en est encore toute chaude, le ciel en reste exalté. Grenade a la fièvre.

Or, tandis que des prêtres bénissent dans cette Capilla Real le tombeau des Rois, d'autres circulent en procession dans la cathédrale de Séville autour du catafalque où reposent les cendres de Colomb, rapportées ces années dernières d'une Amérique qui ne voulut pas rester Espagnole.

Les Espagnols ne se préoccupèrent pas de tant de choses. Ils n'avaient pas l'âme commerçante. Les guerres chevaleresques leur avaient fait une si sévère éducation, ils en gar-

daient une si violente religion de l'honneur et tant d'insouciance pour tout le reste, qu'ils sont demeurés jusqu'à nos jours une race épique. L'or éblouit ces paladins; ils ne surent pas s'en servir, sinon pour embraser leur orgueil. Ils s'y grisèrent de magnificence. C'est à eux seuls donc qu'il appartient d'honorer Colomb par une prière nationale. Nous autres à qui son inévitable découverte fit des soucis plus rudes, nous mettons son bienfait moins haut que son génie, et n'admirons en lui qu'un promoteur irresponsable.

Quand dansent les Andalouses, leur pied frappe à fendre le sol. Ollél Le claquement sec des castagnettes, excluant le sens de toute autre musique, les précipite dans un rythme exclusif, tendu, cassant où elles ne s'emportent jamais d'un assez fauve accès, et la terre sonne comme un tambour. Je les connais, ces fiers coups de pieds sur la terre bien solide. Il y a dans une vitrine du Louvre un petit bronze antique qui représente un Arverne dansant la bourrée avec une grosse

colère paysanne. L'insistance de tels rythmes

dénonce l'irritation de l'âme occidentale, son âpre foi dans la terre, et pour s'être brûlé le sang au soleil ibérique, voilà comme délirent ces Ménades, qui sont les filles des Vandales descendus autrefois des tristes étendues du Nord. Ollél Cela tourne comme une raquette, tandis qu'elles râlent des sons gutturaux parmi les mâles et profondes douceurs de la guitare. Cela halète comme les cris d'un assassinat. Leur corps se renverse à tout coup comme une plante cassée ; elles se mettent à courir en cercle comme des bêtes qui saignent. Escarpe au mauvais rire, un foulard au cou, un crochet de cheveux aux tempes, l'horrible compère qui leur fait vis-à-vis suit d'un œil allumé l'ardent manège, féroce et presque arrêté pour traduire par une ondulation bestiale de tout son corps le désir dont ses reins sont possédés. De temps en temps il se précipite, les traits contractés, l'œil sauvage, et c'est à croire qu'il va se passer quelque chose d'effroyable. Il s'arrête pour recommencer son désir, cependant que la

danseuse continue, sur le même rythme monotone et de temps en temps rompu, à le rouler dans son morbide émoi. Quoi de plus ? La mort. Il faudrait être un saint pour bien jouir delà mort, car on ne la recommence pas.

Mais de quel amour insensé pensez-vous qu'un tel peuple soit capable d'aimer Dieu dans ses saints?

C'est le jour de la fête de saint Sébastien de l'an 1539. Une grande multitude est sortie de Grenade par un chemin montant qui se dirige vers PAlhambra et où l'on dit que Charles-Quint va faire bientôt construire cette Puerta de las Greriadas, porte au soleil, béante sur la verte nuit des bois. Depuis que Grenade a étéreconquise, les Rois Catholiques ont attiré de toutes les parties de l'Espagne une population nombreuse dans la ville pour lui rendre son ancienne splendeur. Aux Mahométans qui y sont demeurés et aux Juifs qui s'y sont réfugiés pour échappera l'Inquisition se mêle un grand nombre de nécessiteux et de déclassés. Les prédicateurs se multiplient

pour faire une Ame à ces foules encore incohérentes.

Ce jour-là, c'est Jean d'Avila qui prêche dans un ermitage voisin des Tours Vermeilles. Touché par sa parole, un homme robuste, à la taille haute, à la barbe noire, se met à pousser des cris au milieu de l'église. C'est un colporteur chargé d'un ballot de livres. Il sort en demandant à Dieu et à tous pardon de ses péchés. Il se frappe la tête contre les murs ; il pose son front contre le sol, contre la terre d'où il sort, contre la terre vile et perpétuelle sans laquelle il ne serait pas". 11 ne la bat point du pied, lui ; il la baise à pleines lèvres pour s'anéantir, il se roule dans la poussière. Les gamins se mettent à le suivre en criant : « Au fou ! Au fou ! » Alors il répand sur le sol les livres qu'il portait ; les livres de piété, il les distribue; les autres, il les déchire d'une main fiévreuse, il les lacère avec ses dents. Ensuite il ôte ses vêtements, ne garde que sa chemise et se rend à demi-vêlu dans les quartiers populeux de

]a ville, proclamant à tous les carrefours qu'il n'est qu'un misérable.

Des gens charitables le ramenèrent à Jean d'Avila ; mais celui-ci, devinant en lui un homme d'une trempe singulière, se contenta de l'exhorter à la pénitence. Le voilà donc qui repart à travers la ville, il se dirige du côté du Zacatin et de la cathédrale et s'en va sur la place de Bibarrambla où les marchands olTrent leurs soieries. Là il recommence de se mettre à genoux, se laboure la poitrine avec une pierre coupante, baise la terre à chaque fois que les gamins le lui commandent et se plonge à plusieurs reprises le visage dans un bourbier. Tant qu'on finit par l'enfermer avec des fous et qu'on lui inflige le traitement alors en usage pour mater les aliénés : on lui administre des coups de fouet. Mais plus on le frappe, plus il bondit, plus il s'agite et plus il saute de tous côtés afin qu'on le corrige davantage. 11 lasse le bras de ses gardiens pour désarmer celui de Dieu.

Ce n'est rien qu'un homme, mais au Sud de

l'Espagne, qui vient de se faire une notion claire de la vie chrétienne ; il s'engage dans le chemin du salut, tout droit, d'un mouvement qui ne connaît plus rien. C'est le Saint spécial à Grenade, Saint Jean de Dieu.

S'il était ce jour-là réellement fou, ou s'il fit exprès de se faire passer pour tel, ou s'il ne le fit point exprès, cela a été disputé, mais reste d'un intérêt médiocre. Que ce fût ou non à la lettre, il était possédé de la folie de la croix. Il ne s'agissait point pour lui de savoir s'il avait perdu l'esprit, mais s'il allait perdre son âme.

Je ne commente pas la vertu de cet homme. J'examine chez un individu de choix avec quelle promptitude le tempérament barbare réagit sur cette chaude frontière. Je constate qu'en cette ville critique, une complexion brusque s'insurge contre la mollesse et le fatalisme. C'est dans Grenade, naguère musulmane, que se révèle le moins oriental des saints, le plus actif, le plus hostile à l'indifférence. Dès lors qu'il a compris, c'est comme

si la foudre était tombée. L'acte est simultané à l'intelligence. Il se repent sans réserve. C'est de son tout qu'il s'agit, c'est de suite et de toutes ses forces qu'il faut y aller, sans fléchir, sans réfléchir.

Son défaut le plus certain et le plus vivace est l'amour-propre. Visage contre terre. Ce n'est point assez encore, misérable ! Tu n'as pas assez de forces en toi pour achever ton propre désastre : soulève contre toi la foule ; que la rue te vienne en aide dans l'entreprise de te meurtrir tout à fait ; que tout un peuple collabore à ton humiliation ; qu'une ville entière t'accable de sa risée. Et inflige-toi aux yeux de tous la plus ineffaçable des tares, celle de la folie. Ah, brûle la chair et les os de ce pénitent qui se roule sur les dalles, dur soleil de l'Andalousie, fais circuler un feu dans ses veines, torture et dévore-le, car il ne sera pas quitte encore au dernier paroxysme I

Le soleil d'Andalousie est leflagellateur de la chair et le visiteur de la mort. C'est quel-

ques mois plus tard que, dans cette même Grenade, François de Borgia va ramener le cercueil de la reine Isabelle. Le l^"" mai, la belle souveraine meurt à Tolède en pleine jeunesse, au milieu des fêtes données à l'Alcazar, Charles-Quint confie au marquis de Lombai le triste soin d'escorter la dépouille de sa femme. Don Pedro Guerrero reçoit le cortège au seuil de la nouvelle cathédrale où doit être vérifiée l'identité du cadavre. Le double cercueil est ouvert. Une odeur repoussante, affreuse, intolérable se répand. Tous sont obligés de reculer, et là, sous un rais de lumière barbare, se boursoufle et s'écoule une boue humaine.

« Jurez-vous, dit l'archevêque, que c'est là le corps de sa défunte Majesté doua Isabelle de Portugal, impératrice d'Allemagne et reine de toutes les Espagnes ? » François de Borgia, interdit, détourne les yeux de l'horrible vision de sa reine aimée, il y a quelques jours la plus brillante princesse de l'Europe. Puis, dominant son épouvante, il répond : « Je puis tteste; sealjm^ni qu'a/ ant fait constam-

ment entourer le cercueil, dont je gardais les clefs, par des officiers dont le mérite et la loyauté me sont connus, il m'est impossible de douter que ce soit là tout ce qui reste de l'illustre souveraine de toutes les Espagnes. » Et lui aussi, il alla se jeter aussitôt dans les bras de Jean d'Avila. Quelques années plus tard il entrait dans la Compagnie de Jésus.

Jean de Dieu n'avait jusqu'alors fait connaître qu'un caractère mobile et inquiet ; il n'avait pu se fixer dans aucun pays ; il avait couru les plus étranges aventures. Né Portugais, il s'était enfui de la maison paternelle à huit ans, était devenu berger, puis, son maître lui ayant offert la main de sa fille, l'avait quitté pour aller prendre du service au siège de Fontarabie contre les Français. Là il avait tour à tour mené une vie désordonnée et vu la mort de près. Compromis à tort ou à raison

dans une affaire de vol, il avait été condamné

à être pendu, puis gracié et licencié. Il était redevenu berger, puis s'était enrôlé de nouveau pour aller combattre les Turcs, puis était revenu pour se mettre à la recherche de ses parents, puis ne les ayant pas retrouvés, attendu qu'ils étaient morts depuis longtemps, s'était décidé à passer en Afrique. Il était alors entré au service d'un Portugais exilé, et celui-ci étant tombé dans la misère, s'était mis à travailler aux fortifications de Ceuta pour soutenir sa famille par son salaire. Mais profondément troublé par l'apostasie d'un ami qui s'était fait mahométan, il avait soudain abandonné cette famille pour rentrer en Europe. Pendant la traversée une tempête s'éleva. Lui, suppliait qu'on le jetât à la mer pour calmer la colère divine, car il songeait à ceux qu'il venait de laisser dans la détresse et il était plein de remords. La bourrasque s'étant apaisée, on l'avait débarqué à Gibraltar et il s'était mis à vendre des livres et des images de piété.

Un jour qu'il voyageait avec sa balle sur

le dos, il rencontra un enfant qui s'en allait pieds nus sur la route. Il eut honte de porter des chaussures et lui offrit les siennes. Mais comme elles ne pouvaient chausser de si petits pieds^ ir voulut qu'elles servissent du moins àjles porter tous deux et chargea l'enfant sur ses épaules. Il faisait fort chaud. Etant arrivé près d'une fontaine, il le posa à terre pour se désaltérer. Lorsqu'il revint, l'enfant tenait à la main une grenade entr'ouverte de laquelle sortait une croix et lui dit : « Jean de Dieu, c'est à Grenade que sera ta croix. » Alors Jean de Dieu était venu à Grenade, et, comme il savait bien dès lors quel parti prendre, il se trempa sans hésiter la face dans la boue. Poriet in pulvere os suuin, si forte sit spes.

Dès lors sa vie fut sans incertitude.

Le plus mobile des caractères se redresse définitivement d'un coup. Toutes les puissances d'un instinct fantasque et débordant se rassemblent avec une sûreté prodigieuse. L'aventurier se livre désormais à une seule

aventure, à la plus folle. L'homme qui s'est le plus dispersé excelle maintenant à ne rien perdre de lui-même. Ne voilà-t-il pas une belle contraction ?

Il était bien resté le même homme cependant et sa sainteté gardait des façons étranges. 11 avait le délire de sa détermination. Etant passé un jour devant une maison où se lisait cette inscription singulière : « Maison à louer pour les pauvres », il la loua en elfet, et ce fut son premier hôpital. De sa vie errante, il avait conservé l'habitude d'aller faire son fagot tous les jours. Au milieu de tant de préoccupations, il commençait sa journée par ramasser du bois ; voilà certes qui est sain et qui donne l'occasion de mettre un peu d'ordre dans son esprit chaque matin. Tous les soirs, vers neuf heures, alors que ses malades s'endormaient, il se chargeait le dos d'uue hotte et se passait au cou une corde de laquelle pendaient deux marmites. Puis il s'en allait par les rues en criant : « Qui veut se faire du bien à lui-même? » L'heure étant tardive, il

ne manquait pas d'attirer l'attention ; les gens se mettaient aux fenêtres, et comme ils avaient soupe, ils donnaient facilement. La nuit il lui arrivait de danser, des sonnettes attachées aux jambes, pour s'empêcher de dormir, et quand il ne pouvait refuser de dîner en ville, il tirait discrètement des cendres de sa poche pour assaisonner les plats qu'on lui servait. Le vendredi, Jean de Dieu se rendait dans les maisons mal famées pour exhorter à la pénitence ]es cœurs faciles. Ne se tenait-il pas lui-même pour une créature de péché ? Il avait coutume d'aviser d'abord la plus effrontée ; il la prenait à l'écart et s'accusait devant elle de ses propres fautes, puis il lui lisait la Passion selon Saint-Jean. Vous pensez s'il fut en plus d'une occasion insulté ou moqué : que lui importait ? Les affronts étant sa nourriture spirituelle, il y trouvait son aliment quotidien d'injures. On dit qu'il en maria un grand nombre ; il lui arriva même d'en marier seize à la fois, ce qui à la rigueur autorise à croire à la sincérité de leur repentir.

Aussi fut-il, un certain jour, entraîné dans une équipée bien singulière. Quatre de ces personnes lui manifestaient l'intention de changer de vie; elles alléguaient toutefois des difficultés, il leur fallait se rendre à Tolède pour régler des intérêts avant de quitter le monde. Malgré que la distance de Grenade à Tolède fût de quatre-vingts lieues, il n'hésita pas à les y conduire. Mais comme il redoutait que leur mise et leurs façons ne fussent point de nature à commander le respect dans les endroits où il faudrait passer, il jugea bon de se faire accompagner par Simon d'Avila, lequeL paraît-il, prit part à ce voyage tout à fait à contre-cœur. Il installa donc les quatre voyageuses sur des montures et se mit en devoir de les suivre à pied avec Simon d'Avila. Ah, qu'elles étaient donc heureuses de voir du pays, les folles, et qu'il leur semblait agréable d'échapper un peu à une réclusion toute pleine de travaux fastidieux ! Cependant, à mesure que l'on avançait, la satisfaction des voyageuses paraissait diminuer. Vers la moi-

tié du chemin dans un pays nommé Almagro, l'une d'elles s'évada ; le soir de leur arrivée à Tolède, deux autres disparurent. Ce n'était pas en vain que Simon d'Avila avait dévoré en silence sonmécontentementle long des routes. L'événement lui donnait licence de parler. Jean de Dieu lui répondit gaiement : « Supposez, mon cher frère, que revenant du port de Motril, vous ayez rapporté à Grenade quatre paniers de poissons; si trois de ces paniers s'étaient gâtés en route et qu'il vous fallût les jeter, serait-ce une raison pour jeter également celui qui est demeuré sain ? » Et en effet il arriva que la quatrième des voyageuses, ayant mis ses affaires en ordre, fournit une nouvelle carrière dans la vertu. Même elle épousa un veuf ; même elle fut veuve à son tour. Double pénitence qui du moins donne du poids à la conversion de cette dernière.

Gardons-nous de tourner en dérision tant de simplicité. Ce nous serait trop facile, à nous qui, n'ayant jamais fondé d'hôpital, pou-

vons dépenser beaucoup de sagesse à nous garder des sourires du monde. L'admirable fut que'cet homme, à partir d'un certain jour, ne tint plus nul compte de l'opinion, et que bien au contraire, étant dans son dessein de la faire servir contre lui, il se débarrassa, avec une brusquerie espagnole, de tous les petits liens qui nous retiennent.

L'Occident ne s'est pas en vain roulé dans la poussière. Dans la pénitence outrée, subite, furieuse du saint de Grenade s'apanouit avec une terrible simplicité l'âme d'un bon serviteur. Les membres endoloris, les tempes brûlantes et les chairs déchirées ont connu par lui la douceur des mains compatissantes. Aux vertus du monde chrétien, il a ajouté le soin des malades. Le trait occidental qui me ravit chez Jean de Dieu, c'est d'être spontanément devenu, dans la hardiesse de son repentir, un saint agissant, et que cette promptitude de son âme contrite ait encore manifesté la passion de servir.

A Grenade, il semble que toute crise doive

(.Hre brève et aiguë. La lumière y est affolante, le ciel terrassant, et la Nevada dresse par devant l'Afrique une éblouissante écharpe d'azur. Ce n'est point un lieu de mesure, mais de tension, de colère et d'éclat. L'Occident éperdu y est possédé d'un sauvage désir. On s'y sent porté à une extrémité cruelle et splendide. On s'y sent pareil à la fleur qui éclate dans un coup de tonnerre. On s'y sent ])orté à des actes qui soient violents comme des catastrophes. On s'y sent pareil au fruit (}ui crève par une après-midi trop chaude. Qn y va tout de suite au bout de l'homme. On y est du premier coup jeté dans un sublime transport, après lequel ce n'est plus la peine de vivre.

Comme il était près *de mourir, Jean de Dieu apprit qu'un tisserand voulait se suicider. Malgré les supplications de ceux qui l'entouraient, il se leva et s'en alla d'un pas

alerte vers l'arbre où cet homme était venu

pour se pendre, et il arriva à temps pour lui retirer la corde des mains.

Quand sa fin approcha, il voulut qu'on le laissât seul. Alors il se leva et se mit à genoux par terre pour faire oraison. Ses frères, au bout de quelque temps, ouvrirent la porte, mais, le voyant ainsi, se retirèrent de peur de lui causer quelque distraction. S'étant à la fin lassés d'attendre, ils revinrent et le trouvèrent encore à genoux : il était mort dans cette attitude, les mains serrant un crucifix, le buste droit, la tête levée.

Loïc de Coëdigo a parcouru fiévreusement l'Andalousie ; il y a cherché de nouvelles blessures, un sursaut d'étonnement qui lui prouvât qu'il ne connaissait pas encore les limites de la vie, une heure enchantée qui le vengeât de sa sotte posture de Venise. Il n'a trouvé partout que l'accablement d'un climat dominateur.. Mais une invitation à la mollesse n'est pas ce que réclame d'un tel pays ce petit Celte énergique et ulcéré, enfant de bardes et de pirates.

Il est venu à Grenade courroucé contre lui-

même. Il se reproche le mouvement de pitié qui l'a fait à Venise s'éloigner de cette Séraphine, si musicale sous son diadème de cheveux d'or. Le souvenir de cette faiblesse, où il ne voit qu'une faute, lui représente Venise comme un objet de remords et lui en salit la vision. Il s'est montré indigne de ce lieu de pourpre, d'azur et de silence; ill'a profané. La pitié est la beauté des faibles et la laideur des forts. Seyait-elle, en ce brillant matin, à une rencontre miraculeuse? Ah! c'est un dur propos que de soutenir contre la vie la querelle d'un cœur insatiable. La sensibilité, la bonté, la compassion vous surprennent, que vous ne croyiez plus avoir à vous défendre contre les désistements qu'elles conseillent. Hors de votre milieu et loin de votre pays, elles vous accompagnaient encore, comme des voyageuses endormies que la plus simple circonstance vient de tirer de leur sommeil. Quel est le hardi vivant qui est prêt contre tous et contre lui-même? Quel est le fort qui sera cruel jusqu'au bout ?

Loïc parcourt Grenade. Là du moins, rien de trop humain ne semble devoir mettre un frein à ses désirs. Personne ne l'accompagne ; les genêts, les chênes et les landes de sa patrie de granit son loin, sous une autre angle de la terre, plus loin encore ce récif battu par les flots qui fut la seule chose solide de sa vie passée. Il se sent moins Breton que jamais, moins têtu et moins inconsolable. Un homme nouveau en lui est prêt à vivre, et cet homme se dit qu'après tout notre satisfaction ne demande pas tant de travaux. L'heure qu'on passe dans une résignation intelligente est souvent aussi pleine qu'une jouissance alourdie par trop de recherche. Un pays neuf lui est proposé. Que ne se laisse-t-il faire? Il mènera ici en paix, pendant une quinzaine de jours, la vie hispano-arabe et sans doute en partira plus charmé qu'il ne le fut de Venise où il ne se possédait plus. Pourquoi tant d'impatience dans l'oisiveté ? Qui donc attend-il ?

En songeant ainsi, par une limpide matinée de mai, il vient s'asseoir dans un des

coins les plus reculés de l'Alhambra, le patio de Daraxa, jardin qui s'enfonce dans les soussols du palais, entre de hautes tours, et tient dans un endroit carré fermé par une colonnade, bosquet au fonds d'un puits. La lumière y tombe délicieusement d'en haut.

Ces jardins arabes furent inventés pour abuser l'homme : l'illusion est la plante qu'on y cultive. Celui-ci, dans son lieu retiré, est dessiné par de petits buissons de myrtes, taillés droit à un pied du sol, tout bas. De minuscules allées s'y replient en tous sens, avec de si brefs détours que de l'une à l'autre on peut se donner la main. C'est là que « l'arbre d'amour «fleurit. On y trouve aussi quelques orangers dont la médiocrité s'accommode de l'humilité des buissons. De quatre ou cinq points surgissent, minces, élancés, des cyprès, fuseaux d'ébène. A cause de la mesure de tout le reste, ils paraissent des géants; on dirait des peupliers d'Italie ; ils font immense ce qui est autour d'eux, ils donnent à ce bijou de jardin un air de majesté. C'est un grand

parc qui tient dans un réduit. Les plantes prisonnières s'y dressent avec une immobilité sous-marine. Le silence y est d'une trame implacable. lien est de ce cabinet de verdure comme des frêles colonnades de la cour des Lions. Grâce à des proportions raffinées, la petitesse n'apparait pas. L'on ne s'en avise que s'il survient un visiteur, d'une grandeur maladroite. C'est un jardin fait pour être tout seul. Ce n'est pas un jardin, c'est un conte. Il n'y fallait pas entrer.

Loïc est opprimé par le mutisme de l'endroit. Réduit à rien, il ne remue pas. Il se sent étranger à cette savante composition. Sa présence détruirait une harmonie calculée pour l'exclure. C'est un ballet de plantes que les Arabes machinèrent ici et ils ne lui ont pas laissé de rôle dans la fable. Ils font jouer à la nature la comédie de l'homme inutile. Un tel arrangement le cloue à sa place, l'enfonce dans le mur, lui interdit de se tenir debout.

Il est assis au pied d'une colonne ; il considère comme il est joué et le jeu le pique. Il

968 LES MARCHES DE l/OCCIUENT

se compare à un homme qui se voit dans une situation fausse au milieu d'un salon où il n'était pas attendu ou qui vient de prononcer une parole maladroite dans un cercle de dames silencieuses. Le ridicule aussi est l'ennemi de la vie. Lui cependant il était venu ici pour se donner carrière et pour respirer plus largement. Il a envie de se lever, de s'ébrouer au milieu, de secouer ces cyprès, ces cyprès sans oiseaux, de faire des pas et des gestes sur ces petites pelouses pour clamer que tout de même il existe.

Il reste des heures à rêver ainsi, dans ce lieu qui ne comporte que des chimères, se croyant seul. Certes, il serait gêné qu'on le surprît dans cet instant où il se trouve diminué.

Tout d'un coup, tout près de lui, de l'autre côté de la colonne où il s'appuie, il entend un frémissement, puis aussitôt un pas. Une grande forme passe à côté de lui, telle une bête magnifique. C'est une belle fille souple, de mise recherchée et dont le visage, à peine aperçu, est basané comme une pêche du pays

basque, la plus africaine des filles d'Andalousie, une rose douloureusement rouge saignant dans ses très noirs cheveux.

Cette grande rose rouge! Comme elle s'élargissait somptueusement dans les ténèbres de cette chevelure. L'oiseau de la Pentecôte, qui s'envola le dernier des mains de Séraphine, n'était pas d'un aussi pur corail.

. Il faut avouer que la beauté des Andalouses se réduit d'ordinaire à l'éclat de leur chevelure et au feu de leurs regards. Leur corps est ce qu'il peut. C'est assez qu'elles aient la hanche insolente. Elles savent d'une si sûre façon poser sur l'homme des yeux qui brûlent qu'il leur serait vain d'être pliées en outre aux rythmes d'Egine. Celles qui se respectent d'ailleurs semblent mieux aimer être tenues pour des Suèves et des Gothes que pour des Sarrazines, et c'est un vieux point d'honneur, à Séville comme à Grenade, de se défendre de toute descendance africaine. Mais le cas de cette splendide enfant n'est pas niable. C'est une Marrabaise. Son port était majes-

tueux ; elle marchait d'un grand pas ; elle avait le nez fier et un peu busqué, des lèvres fermes, une peau de bronze et deux longs yeux de velours, dont elle lui laissa voir un instant la flamme assassine, quand elle se détourna pour s'éloigner.

Ainsi, depuis deux heures qu'il songe ici, Loïc, n'est pas seul. A-t-il soupiré ? A-t-il parlé haut ? Son âme s'est-elle laissé surprendre ? Que pense et que sait à présent de lui cette femme ? Un sentiment d'inquiétude se mêle à l'admiration dont il est frappé. Ne faisant rien, que faisait-elle là? Qu'attendaitelle, ne disant rien? Quelle énigmatique résolution ou quelle trouble pensée la retenait immobile ? Que ne s'était-elle par pudeur démasquée ?

Il redescendit à Grenade par la Puerta de la Justicia et s'arrêta un instant à regarder cette main énorme qui est sculptée sur la porte et la clef de pierre ciselée sur l'arcade intérieure. Une légende rapporte que la puissance arabe devait prendre fin quand la main saisirait la

clef. Mais Loïc savait qu'en réalité, chez les musulmans comme chez les chrétiens, la clef est l'emblème du pouvoir religieux, et que si les Arabes avaient ici comme ailleurs figuré une main, c'était pour conjurer le mauvais sort. Tout Breton reste au fond superstitieux et la circonstance incitait Loïc à considérer cette main avec respect. Une main, une clef, une porte, il ne manquait là que la résolution de l'homme qui veut entrer ; Grenade semblait aujourd'hui lui proposer ce geste.

A quelques pas de là, il se retrouva devant la fontaine de Charles-Quint. «Plus oultre », répétait partout la devise du vieil empereur. Vraiment Loïc n'était pas de ceux à qui tel conseil fût bien nécessaire.

Les jours suivants, il interrogea les églises et les rues de la ville, le Zacatin et la Bibarrambla, s'attendant à tous les carrefours à rencontrer la silencieuse indiscrète. Lassé à la fin de cette vaine patience, comme du charme éternel de Grenade, il songeait à partir.

Toutefois il voulut encore visiter un site dont ont lui avait vanté la splendeur, et une après-midi il se rendit au Sacro Monte, vaste séminaire placé assez loin en arrière de la ville, au-dessus du Darro., dans une situation merveilleuse.

Les bâtiments sont précédés par une terrasse, du haut de laquelle, dans une brèche de la montagne, déchirure de lumière entre deux grands pans d'ombre que dominent les arètej de l'Alhambra et du Generalife, s'otïre au loin Grenade, baignée dans cette large clarté du soir qui a l'air d'une lumière suspendue, Grenade épandant vers la Véga à l'infini verdoyante ses toits violets et ses murs roses Loïc ébloui croyait contempler une terre promise, apparue un instant entre deux rideaux qui allaient se refermer. C'est le cœur gonflé par l'émotion d'un si beau spectacle qu'il en tra dans le sanctuaire de San Cecilio et de

manda à visiter les souterrains de l'église.

On conte que sur ce monticule furent ensevelis autrefois des martyrs chrétiens dont le souvenir se perdit. Ce ne fut que bien plus tard, lorsque furent terminées les longues guerres de la reconquête, que l'on découvrit, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la crypte, des ossements et des calices, ainsi qu'une relation du martyre contenue dans un colfret de plomb.

Le sacristain s'excusa de ne pouvoir tout de suite accompagner Loïc. Il attendait une famille espagnole qui allait venir visiter les saintes grottes, et Loïc jugea, à son air un peu affairé, qu'il s'agissait de personnes de marque. 11 descendit donc seul, en s'éclairant d'une lumière fameuse qu'on lui avait prêtée, et il s'égara dans les catacombes.

11 arriva dans un corridor circulaire, en deux endroits duquel la muraille a été interrompue pour laisser apparaître la roche ; brusquement ressortent de la maçonnerie entr'ouverte deux grosses pierres grises, polies sans

doute par les attouchements et les baisers des fidèles. L'enfant de la terre de granit fut ému. Il se souvint de cette borne de roc, son point de départ et son fétiche, qui dressait un récif dans la mer bretonne. Il retrouvait ici la terre fondamentale. Il ne savait trop pourquoi, il sentit le besoin de s'agenouiller et il reprit son examen de conscience. Au prix d'une jeunesse dépensée à chercher je ne sais quelle pierre philosophale qui lui fît des heures dorées, alors qu'il bataillait contre les limites delà vie, il n'avait rien découvert qu'une nouvelle borne de granit placée à l'autre extrémité du monde occidental, et son front dur se posa un instant contre la pierre du souterrain.

Soudain, tandis que s'entendait au loin la voix des visiteurs arrivés, ce fut un pas triomphant, hâtif, décidé, sur les dalles du corridor. Il avait à peine eu le temps de se tirer de son rêve que dans un tourbillon de parfums d'Arabie, il sentit un bras passer autour de son cou. C'était elle. D'un geste vif,

elle releva sa jupe et s'agenouilla près de lui ; elle baisa ardemment la pierre et lui inclina la tête pour qu'il mit à son tour sur la pierre un baisera côté du sien. Puis, aussi prompte qu'elle était venue, elle repartit dans l'ombre. « Monsieur, disait quelques instants plus tard le sacristain, si votre Révérence veut me pardonner, je suis à la disposition de usted maintenant para visitar las Cuevas. » Dans un -jargon emprunté à tous les langages de l'Europe voyageuse, il lui expliquait qu'il avait dû conduire tout à l'heure une grande famille de Grenade, héritière d'un nom illustre et qu'une tradition locale faisait descendre par les femmes du célèbre Maure Zegri Tarfe, lequel, sous Grenade, provoquait jadis les chevaliers chrétiens à des combats singuliers. Loïc, les yeux troubles, n'écoutait pas. L'homme continua, lui détaillant en langue impure la sainteté du sanctuaire, et quand ils furent revenus au fameux corridor, il expliqua que c'était entre ces deux pierres qu'avaient été trouvés les coffrets renfermant les

reliques. « Les femmes andalouses, continuat-il, sont superstitieuses. Elles croient qu'en baisant cette pierre que ecco, l'on se marie, et qu'en baisant cette autre pierre l'on se démarie. Votre Révérence voudra bien observer que la seconde est plus usée que la première. »

Loïc étouffait dans ce souterrain. Il eut hâte d'aller respirer le grand air et les parfums du soir ensoleillé.

Quoi, cette Morisque, le temps d'un seul battement de cœur, s'était liée à lui ! De quel effroyable élan fallait-il que fût emportée son âme pour fondre ainsi comme un grand oiseau. Ah I il pouvait retourner contempler la Puerta ; la prophétie était remplie, le monde venait frémir dans ses bases, la main avait empoigné la clef. Lui, le Breton sans peur et plein de reproches, qui toujours provoquait les événements, forçait la vie et débordait les mesures, voici que l'événement dépassait ses conjectures et devançait son désir, il venait de subir le joug, une autre s'imposait à lui, elle n'avait cure de son consentement,

elle voulait pour lui, elle le poussait, furieuse, vers quelque redoutable péripétie. 11 ne partit pas.

Il est, au fond de l'âme bretonne, une grande tache sombre et dévorante, un insondable endroit de ténèbres où remuent des larves, où s'enroulent des nœuds compliqués de convoitises, d'angoisses, de terreurs et d'espérances. C'est là que naissent les mobiles aveugles et de là que montent les résolutions sauvages. Loïc, terrifié parla brusquerie de l'événement, s'abîma toute la soirée dans une prostration tragique. Edipe n'interrogeait pas l'esclave d'une âme plus épouvantée que Loïc ne se regardait recommencer le dangereux édifice d'une illusion. Ce n'était point lâcheté, mais quelque chose d'infiniment plus grandiose et de tellement inévitable qu'il s'y abandonnait comme une malédiction et comme à un destin. Toutes les passions bretonnes prennent un instant la forme de ce dernier fantôme d'immobilité : la peur. La peur, voilà encore

une autre ennemie de la vie.

278 LES MARCHES DE L'uCCIUENT

Mais la curiosité est plus forte que la peur.

Trois jours après, vers la fin d'une aprèsmidi, Loïc montait cette longue allée de cyprès par laquelle on accède au Généralité. Les cyprès andalous, quand une pluie de rayons les crible, ne ressemblent pas à ceux d'Italie. Ce ne sont plus ces noirs accents qui ordonnent la campagne avec une fierté sévère et qui marquent des mesures dans le paysage, mais de la verdure en fusion, des végétaux embrasés, des arbres qui flambent, des coulées de lumière de cuivre. Cet alignement des cyprès du Généralife, taillés en rond, la tête coupée net, tels des piliers de verdure, forme un vestibule éblouissant et surnaturel qui semble vous diriger au delà du monde. Tous ces cylindres, vibrants d'or vert, paraissent tourner pour broyer entre eux les rayons sanglants du soir. Une lumière écrasée et jaillissante grisait Loïc. Il allait illuminé. Rien

ne le contenait plus. Son transport trouvait un aliment dans la frénésie des cieux.

Quand il fut parvenu en haut de ce chemin d'émeraude, il entra dans une cour charmante que rafraîchissait le bruit d'une quantité de petits jets d'eau ; puis il pénétra dans un patio un peu plus élevé et passa près de ce cyprès, vieux de six cents années, dernier témoin des temps de l'hégire, sous lequel la sultane donnait ses rendez-vous. 11 monta les degrés du parc et parvint à ce lieu découvert où cinq arbres se heurtent du front comme des béliers en folie, et par-dessus la vasque qui pleure forment un dôme, en s'étreignant si fort qu'on les écoute gémir. Un glaive de feu le poussait. 11 montait éperdument vers l'instant neuf, vers la minute inconnue, vers l'heure qui allait naître, vers le rayon qui allait luire, vers l'incroyable avenir, vers la lumière.

Au-dessus de lui commençait la série des fameuses terrasses. Au pied de chacune poussaient déjeunes cyprès, dont la verdure, habi-

lement taillée, s'étalait ainsi qu'une riche étoffe sur le mur du terre-plein et semblait pendre dans le soleil vespéral, comme ces brillants manteaux que les femmes espagnoles rejettent sur le bord de leur loge quand le taureau fait son entrée. Sur cette cascade de verdure crépitaient çà et là des gerbes de rosiers, dont les fleurs retombaient en pluie de sang, en parfumant l'air d'une divine odeur. Lui, montait éperdument de l'une à l'autre de ces aériennes terrasses, de plus en plus étroites; il allait en plein ciel vers le sommet vertigineux de cet escalier d'amour, au delà duquel il ne savait pas comment il passerait. Quand il fut arrivé à la dernière, il s'engagea dans l'escalier du Mirador et bientôt il déboucha dans l'éblouissement d'en haut, sur l'étroite plate-forme, grande comme une chambre, par-dessus le monde.

La Marrabaise était devant lui.

Un peu appuyée contre la balustrade, elle égarait ses yeux vers le vaste horizon. Elle venait de dénouer ses cheveux noirs qui tom-

baient en une seul natte, et cette natte était si longue qu'elle avait dû la tourner autour de son cou pour l'empêcher de traîner sur les dalles. Il revit, en un instant, cette toison d'or et de soleil qu'il avait maniée naguère, dans la forêt des Oiseaux, aux épaules d'une créature plus humaine. La grande Sarrazine au contraire, sous ce ciel resplendissant, portait un trésor de ténèbres. La lourde tresse s'enroulait autour d'elle, comme un python dont elle semblait baiser la tête, tenant à sa bouche la grande rose rouge qu'elle venait d'ôter de sa coiffure.

Elle s'était redressée en l'apercevant et tous deux avaient pâli. Ils se détournèrent l'un et l'autre et restèrent là quelque temps, étourdis par le choc imprévu.

Enfin, résolument, Loïc alla vers elle, lui prit les mains avec violence et la regarda tout droit. Elle reçut à pleins yeux le regard passionné qu'il plongeait en elle. « Gomment t'appelles-tu ?» — « Incarnacion, » répondit-elle d'une voie rauque.

Loïc reprit avec véhémence : « Incarnacion qui t'es faite ma chair, c'est toi qui as voulu ceci. Venu sous ton ciel de feu pour savoir la fin des voluptés, j'y trouvais la déception suprême qui vous renseigne pour toujours. D'une trop longue folie, je m'étais fait un bouquet de sagesse amère, et j'allais repartir dans mon pays doux et triste. Je n'avais plus ici qu'une espérance, c'était de ne pas t'y rencontrer. Je retournais pacifié dans la société de ceux qui se résignent. Tu m'as barré le chemin. Allons, donne-moi ce que tu as si impérieusement voulu m'offrir. Tu n'es pas de celles dont on fut libre de fuir l'étreinte ; eh bien, je t'aime, puisque tu m'as foudroyé. Je t'aime âprement. Je t'aime dans la colère et dans la haine. Entre moi et le rêve de ma race inconsolée, que vins-tu faire ? Jusques à quelle extrémité maintenant ne va-t-il pas falloir que tu m'emportes ? Prends garde, je sais la limite, il s'agit d'aller plus loin. Au delà de l'amour, est-ce qu'il est encore de l'amour ? Au delà de la volupté,

est-ce qu'il est enivrant d'arracher encore à la chair un hurlement de douleur ? Entends-tu, je t'aime, je te hais, ù terrible Incarnacion qui vins pour me tromper plus cruellement que toutes les autres, je t'aime, je te hais de toute ma douleur sauvage I »

Il voulut lui prendre la rose qu'elle mordait. Provocante, elle serra les dents pour la garder. Il tentait follement de la lui arracher, elle s'obstinait, la bouche saigna sur la rose ; et quand celle-ci fut tombée, la grande Arabe referma sur lui ses bras de déesse, et les deux barbares s'étreignireut. Il la tenait broyée contre lui et à demi renversée dans le vide sur le bord de la balustrade.

Alors ses mains se crispèrent sur la natte enroulée autour du cou. Incarnacion, empourprée, le fixait avec une sorte de fureur bienheureuse et ses lèvres souriaient sous les siennes avec une horrible béatitude. Deux larmes de rage étincelaient dans les regards de Loïc, ses yeux se voilèrent, il eut un sanglot. Il serrait toujours la natte davantage, comme

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on presse un fruit plein de soleil. Elle poussa à la fin un long cri grave, infiniment satisfait, infiniment profond, et ce fut le suprême consentement de son délire, car il n'est rien au delà du dernier souftie.

Le lendemain, à Theure paisible où se disent à San Gecilio les messes graves de la madrugada, dans la hâte silencieuse de l'aube, dans le frais recueillement du matin, un homme hagard descendit sans être aperçu dans la crypte de l'église. S'en étant allé devant la pierre où l'on se démarie, il la baisa et ensuite y posa une grande rose fanée. Puis il disparut.

On ne put rejoindre Loïc. 11 erra comme les criminels et finit par aller périr au fond de la chaufferie d'un vaisseau russe pendant la bataille de Tsoushima.

Incarnacion ne fut retrouvée en haut du Mirador qu'à la fin de la nuit. Sa tête était rejetée dans le vide, où pendait la grande natte de ses cheveux noirs, et ses yeux, encore égarés, regardaient, en dessous de la balustrade,

jaillir dans le matin naissant les jeunes roses des terrasses.

Il n'est pas de terre étrangère où pousse une herbe enchantée.

Grenade ofïre une volupté suprême, épuisée aussitôt. Nos premiers parents, disent les Fxritures, ne purent, devenus mortels, rester dans le Paradis terrestre, lequel était situé en Orient. C'est dans notre pays amical et voilé qu'il y a lieu d'ordonner notre vie, c'est selon la loi qu'il nous impose qu'il convient de régler nos sentiments et de concerter nos travaux. Un bonheur aigu, fût-ce dans le plus divin séjour du monde, n'est possible que le temps d'une surprise.

Grenade est un point culminant. L'insistance y est malheureuse, on n'y peut demeurer. L'Occident y finit dans une déflagration. Il est des lieux qui brûlent.

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