DESCRIPTION DU LAPON
Le jeudi, le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des jours de prières établis par toute la Suède, pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées ces jours-là.
Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes ; et dont la vue nous réjouit tout à fait. Ils venoient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tète jusqu'aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées, et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tète grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, une barbe épaisse qui leur pend sur l'estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d'hiver est d'une peau de renne, faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur les hanches, d'une ceinture de cuir ornée de petites plaques d'argent : les souliers, les bottes et les gants de même ; ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu'il y avoit des hommes vers le nord, velus comme des bêtes, et qui ne se servoient point d'autres habits que ceux que la nature leur avoit donnés. Ils ont toujours une bourse des parties de renne qui leur pend sur l'estomac, dans laquelle ils mettent une cuiller. Ils changent cet habillement l'été, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu'ils écorchent, pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d'avoir par-dessus un sac de grosse toile, ou de drap gris-blanc, qu'ils mettent sur leur chair ; car l'usage du linge leur est tout à fait inconnu.
Ils couvrent leur tête d'un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d'un oiseau gros comme un canard, qu'ils
appellent loonu qui veut dire en leur langue boiteux, à cause que cet oiseau ne sauroit marcher : ils le tiennent de manière que la tète de l'oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.
Voilà, Monsieur, la description de ce petit animal qu'on appelle Lapon ; et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe, qui approche plus de l'homme.
Rfgnard.
Réflexions (^) à propos
de Thomas Hardy
Peu de romanciers donnent, comme Thomas Hardy, Timpression du génie. L'auteur de Jude VObscur est très inégal et la moitié au moins de ses romans lui est indifférente, il n'écrit celle-ci que pour parvenir à l'autre : mais arrivé là, l'exposition ayant été laborieuse, traînante, fertile en maladresses, et parfois en niaiseries, mais arrivé au cœur du sujet, en plein drame psychologique, le voilà pris, on dirait inspiré, sa divination est merveilleuse, et tout ce qu'il écrit devient de la vérité humaine la plus poignante. De là des livres inégaux, dans lesquels, à côté de morceaux extraordinaires, on trouve des longueurs et des faiblesses. Le premier volume de Tess (VUrberville est ennuyeux, le second admirable. C'est que ce romancier ne s'intéresse pas véritablement aux petites choses, au pittoresque quotidien de l'existence, il ne vit qu'à une
(i) Ces réflexions ont été faites à la lecture de Tess d' Urberville, de Jude iObsciir et de Barbara, trois romans traduits de Thomas Hardy et publiés en volume. Je n'ai pas lu le Trompette major.
Au début de cet article, je désire remarquer qu'il concerne le Thomas Hardy que connaissent les Français, lequel peut-être n'est pas celui des Anglais. La lecture de Barbara m'a appris en effet qu'il est un Hardy, différent de celui de Jude et de Tess, bien moins intéressant d'ailleurs que celui-là, simple faiseur de bons t romans anglais », de romansfeuilletons, où le drame est devenu mélodrame et l'originalité d'invention procédé. Dans le cas où les autres romans de Thomas Hardy se rapprocheraientdavantagede Barbara que de Tess dtV&erivï/ejCes observations ne porteraient pas sur l'œuvre entière de l'écrivain anglais. Barbara indique-t-elle une évolution chez Thomas Hardy, une guérison morale qui marquerait la fin de son génie, ou est-ce, plus simplement, un livre écrit pour plaire à plus de lecteurs et dans lequel Hardy aurait mis moins de soi-même, aurait jugé bon de ne montrer que son métier de romancier, y a-t-il enfin une manière Hardy qui est médiocre ? — nous l'ignorons, les traducteurs ayant négligé de nous donner aucune notice préliminaire sur leur auteur... En tout cas, voilà nos précautions prises : ces réflexions visent le Hardy original et génial de Jude l'Obscur et de Tess d'I'rberville.
certaine hauteur, et plus bas, il se traîne. Th. Hardy possède une sensibilité profonde, le plus pur toucher de l'âme, mais cette faculté ne s'éveille chez lui que dans les grandes crises, qu'au moment où il y a tragédie, et que la position émouvante de ses personnages l'émeut enfin lui-même. Il lui faut, pour qu'il se développe, des heurts terribles de sentiments. Ce n'est pas un artiste complet, mais c'est un romancier génial. Combien de dialogues maladroits, de scènes médiocres, or les deux âmes qui vont se faire mal sont-elles en présence, armées l'une contre l'autre par la fatahté, il devient un intuitif étonnant. Et l'on ne peut plus que frissonner, haletant.
Les livres de Hardy comptent certainement parmi les plus désolants qui aient jamais été écrits : ils respirent un nihilisme absolu. Tandis que, dans la tragédie grecque, le Destin apparaît comme l'expression d'une raison supérieure qui est majestueuse et belle, ici, le Destin n"est rien que mauvais et absurde ; s'il est injuste, c'est sans compensation. Vraiment, on ne peut conseiller qu'en hésitant la lecture d'un roman comme Tess dCUrber ville.
On sort de là plein d'horreur pour la vie, plein de découragement. Quelqu'un me confiait que Thomas Hardy avait complètement dérangé sa vie intérieure. Quand on ferme Tess d'Urberville, on éprouve la même impression sinistre qu'en sortant d'une morgue : sur une dalle froide, derrière une vitre, dans une salle administrative et lugubre, on a vu un pauvre corps quelconque contre lequel l'absurde destin s'était acharné. Devant la méchanceté et l'inutilité de la vie, devant la sottise imperturbable, énigmatique de la fatalité, on baisse la tête, on a la gorge sèche, et. au cœur, la morne haine de l'existence.
i Tess dCUrberville est un livre affreux : tous les malheurs qui arrivent à Tess sont injustes et pourtant fatals. Contre sa destinée, qui est d'être une victime, et, lamentable chose, la victime de son beau caractère, de sa trop grande honnêteté, de son incapacité d'échapper à la contrition — elle ne peut rien ! On se désole, parce que tout ce malheur qui est inévitable, qui est nécessaire, qui est naturel, est avant tout immérité. Non, il n'est pas de livre pour donner plus sûrement le dégoût de la vie à une âme juste, ni pour la démoraliser.
Si Tess cCUrherville nous enseigne que la profonde honnêteté mène au malheur, Jude VOhscur n'est guère d'une leçon moins désespérante : Pour les âmes supérieures, aucun bonheur : elles sont emportées au-dessus des conventions sociales, lesquelles tôt ou tard se vengent ; enfin la supériorité morale et intellectuelle ne va pas sans la faiblesse phjî'sique, sans la maladie nerveuse, sans la folie, — et c'est encore une rançon de la beauté intérieure.
Voilà la morale des deux émouvants livres de Thomas Hardy. Elle est épouvantable. C'est une morale de malade. Mais elle est vicieuse, et il le faut bien pour nous consoler. Cependant, en écrivant de tels romans, il me semble que Thomas Hardy fut coupable, ses vérités n'étaient pas assez certaines pour qu'il eût le droit de leur donner la généralisation du livre, surtout en leur communiquant la force accablante que peut donner à des idées un romancier de génie : Jude et Sue sont des êtres d'exception, on peut imaginer aussi bien, à leur place, des êtres supérieurs sains et heureux, point déséquilibrés. Enfin montrer infailliblement vaincue la supériorité morale, c'est engager à la fuir, c'est primer l'infériorité. Il est mauvais d'énoncer que les médiocres seuls vont au Paradis, et cela n'est pas vrai : il fallait montrer qu'il y a" aussi un paradis propre aux âmes supérieures, et que celles-là ont aussi leur bonheur, en dépit de toutes les ruines et de toutes les faillites apparentes.
On parla cette année d'attribuer le prix Nobel à Thomas Hardy. Tout en professant pour lui une grande admiration, nous aurions déploré qu'il l'obtînt. Diffuser ces livres excessifs, d'un nihilisme odieux, bibles de découragement, poisons, exhortations au suicide, serait funeste. Si profondément remarquable que soit Tess d'Urberbille, plutôt que de l'écrire, Thomas Hardy eût mieux fait de se condamner à ne jamais tracer une ligne ; faire partager à d'autres hommes son horreur de la vie, la vision épouvantable qu'il en reçoit, est criminel. Il vaut mieux s'arracher la langue que de dire une parole qui va tuer.
Cependant, qu'on nous entende bien. Nous ne défendons pas ici la morale outragée. Et ce n'est pas dans cette revue, où l'on s'est plus d'une fois élevé contre la littérature à visée
morale, qu'on se mettra soudain à condamner une œuvre parce qu'elle est immorale. Pour nous, il ne s'agit réellement ni de moralité, ni d'immoralité. Dans les régions où respire l'art, le mot morale n'a pas de sens. Nous nous plaçons à un tout autre point de vue, au point de vue de l'esthétique pure. Et, de là, nous voyons qu'un artiste qui ne se trouve pas dans l'état de la plus haute moralité, c'est-à-dire de la plus parfaite santé, ne peut pas atteindre à la vraie beauté, laquelle ne procède que d'un accord parfait entre la sensibilité et la raison. La notion de la Beauté, telle que nous l'ont transmise, à nous classiques, les latins et les grecs, ne peut s'accommoder du désordre intérieur et du pessimisme. Cela tare une œuvre d'art. Et les grands génies sont sereins. Si Claudel est triste, au moins connaît-il la sérénité, et de la lecture de ses drames on se relève paisible et calme, avec une tristesse pure, ayant contemplé la Beauté ; de Thomas Hardy, au contraire, on sort avec le trouble, l'impression seulement d'avoir vu l'horrible. Nous trouvons notre plaisir dans tous les livres qui sont humains et poignants, toutefois nous sentons que la véritable grande œuvre d'art est celle qui est née dans la sérénité, une fois le doute vaincu et les orages passés.
Nous voulons qu'un livre ne nous décourage pas et qu'il nous élève au-dessus de nous-même, parce que nous voulons de très beaux livres. Thomas Hardy manque de vues philosophiques élevées. Ses scènes tragiques sont émouvantes et profondes, mais ses personnages sont des malades, des faibles, des anormaux (Hérédité de Tess. Suprasensibilité de Sue et de Jude) et cela est mauvais ; cela c'est de la httérature de décadence comme le Dostoïevsky, de la littérature déséquilibrée, sans sagesse, pleine d'excessives beautés, mais sans mesure et sans raison, et qui ressemble plus à du poison qu'à de la véritable nourriture.
Le grand poète est celui qui a vécu assez, assez vu vivre, et assez réfléchi sur la vie, pour que je puisse me tourner vers lui, et lui demander conseil dansles crises que je traverse. Il faut que de sa bouche puisse sortir une parole élevée qui me pacifie. Il doit être arrivé à la Sagesse, S'il est, comme moi, perdu au milieu de la mer, luttant contre les vagues, je puis l'aimer,
je puis sentir que mon cœur est fraternel au sien, mais il n'obtiendra pas de moi, le respect que je dois à l'art le plusgrand, et à son prêtre.
L'art n'a pas à être moral, mais le grand artiste est naturellement moral, parce que le grand ar|, vient de l'admirable équilibre d'un cœur et d'une raison élevés. Aussi l'immoralité dans une œuvre confère-t-elle à celle-ci un certain caractère d'imperfection : elle est l'indice d'un déséquilibrement chez l'artiste, et d'un fléchissement soit de la raison, soit du cœur.
Combien donc, pour un romancier, je préférerai toujours une autre morale à celle de Hardy, une morale venant d'une vue plus largement philosophique de la vie. Et non, je vous prie, dans le désir médiocre d'une œuvre qui ne soit pas immorale, mais dans celui, bien différent, d'une œuvre d'art belle et complète.
Est-ce à dire que nous devions nous détourner d'un Hardy, à dire qu'il n'y ait pas beaucoup à tirer, pour nous Français, de sa lecture ? Ah ! loin de là ! Dostoïevsky et lui nous ont servi, ils nous serviront encore. Ils nous apprennent à croire à nos personnages, à ne pas nous intéresser à des thèses, mais à des hommes. Ils nous apprennent à entrer plus profondément dans la vie. Chez nous, on regarde la vie avec moins d'émotion, avec moins de profondeur que chez eux, on n'est pas touché. Le Français est né malin, aussi en lui y a-t-il une mesure et un goût, un sourire, qui le rendent très propres à faire de joHes œuvres d'art, mais qui l'empêchent généralement d'atteindre à l'émotion intense ; par habitude, par tact ou par raison, il se contient. Hardy et Dostoïevsky nous apprennent à y aller, et à y aller pour notre compte : nous ne pourrons plus maintenant regarder nos personnages avec indifférence, maintenant il nous faut en nous-même une vraie vie, un vrai cœur, une vraie sensibilité. Un Bourget, un Prévost, un Hervieu, un Bazin nous ennuient et nous éloignent, non seulement parce que leur art est médiocre, mais parce qu'ils ne sont que des spectateurs et que tout leur est bien égal. Alors que le romancier français nouveau ne sera plus cet homme bien élevé, qui estime qu'on ne doit pas aimer trop ses personnages, qu'on ne doit pas être trop famiher avec eux, mais quelqu'un qui éprouve une sympathie pro-
fonde pour tous, de l'amour, au-dessus des classes et des conventions, quelqu'un sachant que c'est en aimant beaucoup qu'on comprend beaucoup, et que c'est en comprenant beaucoup qu'on peint bien...
Il ne s'agit pas, on l'entend bien, d'emprunter à la littérature russe son mysticisme, ni à Th. Hardy son ton d'un pessimisme noir, mais de prendre ici et là une façon plus profonde de sentir l'homme et la vie intérieure, il s'agit d'approfondir notre réalisme. Il y a ta beauté française, mais les beautés étrangères existent aussi. Un artiste français ne doit pas s'écarter d'elles, il doit s'efforcer de les comprendre et de s'en enrichir, dans la mesure où sa personnalité française le lui permet. La fréquentation des étrangers n'est pas dangereuse, si elle s'adresse à une raison qui a conscience d'elle-même et se connaît. Il se produit alors développement, et non déviation ; au lieu d'une mésalhance, c'est un riche et parfait mariage. Au xvi^ siècle, le génie italien a enrichi la France, au xvii^ l'espagnol. Nous nous enrichirons aussi des Anglais et des Russes, suivant la loi de notre génie qui a toujours été d'absorber et de rendre parfaits les génies étrangers, amenant à la beauté l'informe et le difforme.
Tiré du Mélange Amusant de Lesage.
Lorsque j'entends parler de mauvais poètes, je pense toujours à ce pauvre abbé Maroiles de Villeloin, le traducteur banal des auteurs latins. Il avait un talent tout particulier pour composer des vers ridicules sans les croire tels. Je le trouve surtout inimitable dans la traduction de ces deux vers de Virgile :
Malo me Galatea petit lasciva Puella :
Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.
Il les a traduits en quatre vers français très propres à égayer le lecteur. Les voici :
Galatée enjouée et dans sa belle humeur Me frappe d'une pomme et me fait de l'honneur ; Et puis elle s'enfuit sous la verte saussaie, Et fuyant, elle veut être vue étant gaie .
Je connais deux auteurs d'un grand mérite, mais d'un caractère bien différent. Les ouvrages de l'un sont parsemés de traits trop hardis; et l'autre, dans ses écrits flatteurs, vise toujours aux pensions de la cour. Sur quoi un bel esprit a dit d'eux : L'un tourne sans cesse autour de la Bastille. et Vautre autour du Trésor Royal.
L'orateur Cassius Severus était un homme bien redoutable. 11 avait beaucoup d'esprit et de force, et tant de hardiesse qu'il accusait en plein Sénat les personnes qu'il voulait déférer. Il ne ménageait pas même les Romains les plus distingués, puisqu'il fut un jour assez hardi pour oser accuser Nonius Asprenas, parent d'Auguste, d'avoir empoisonné cent trente personnes dans un repas. 11 ne se faisait pas moins craindre par ses écrits. Il avait l'audace d'attaquer la cour et la ville. Néanmoins, quoique l'impétuosité de son tempérament bilieux fit trembler tout le monde, on savait que ce personnage ne refusait pas de recevoir l'argent qu'on lui offrait quelquefois pour l'engager à se taire. On lui fermait ainèi la bouche, dit un savant interprète, à V imitation des voleurs qui jettent du pain aux chiens pour les empêcher d'aboyer.
Admirations disparates ?
Au cours d"un article de M. Ernest-Charles dans La Revu^ Bleue, il fut question des « admirations disparates » des Marges. Nous ignorons si, de la lecture de cette pubhcation, on reçoit l'impression d'une vision littéraire désordonnée et sans cohérence, nous savons cependant que nos admirations ne sont pas disparates. Il faut donc — pour qu'elles semblent l'être — qu'il y ait quelque défaut dans notre façon de les exprimer, ou que l'ordre, dans lequel elles apparaissent, surprenne ; et peut-être bien que nous n'expliquons pas assez... Nous essaierons aujourd'hui d'être plus net.
Nous avons célébré Claudel et loué Tristan Bernard. De là, sans doute, la remarque de M, Ernest-Charles. Si ces deux écrivains sont infiniment différents, l'un étant, en effet, un lyrique prodigieux, tandis que l'autre est un observateur précis, Vobjet de leur art est cependant le même. La vie humaine profonde, le mouvement intense des sentiments, saisir à vif la passion, voilà ce qui préoccupe l'auteur de VEchange, voilà ce qui préoccupe aussi l'auteur de William. Distinguez-vous qu'un Tristan Bernard puisse sentir de l'amour pour Shakespeare, et distinguez-vous qu'un M. Paul Bourget, par exemple, ou un M. René Bazin ne puissent éprouver pour Shakespeare qu'une intelligente admiration professionnelle ? Si vous voyez cela, vous comprendrez que les admirations des Marges ne sont pas disparates. D'abord : être un artiste, et aimer d'amour la vie. Vous m'entendez? Vous sentez alors déjà que le Réalisme de Bernard possède des points de contact avec le Romantisme de Claudel. Vous apercevez que l'un étant un poète, tout intuition, tout génie, tout lyrisme, et l'autre un observateur — esprit exact, lucide, sans trouble — deux frères qui n'ont pas les mêmes yeux — ils se touchent cependant.
Ils se touchent : ils sont tous les deux profonds. Ils ont introduit delà profondeur l'un dans le Romantisme, l'autre dans le Réalisme.
« Le Jardin de la ]\Iort »
Dans ce livre, Louis Bertrand vient de dérouler de magnifiques tableaux africains. Magnifique : c'est le mot qui s'applique exactement à un tel écrivain. Il est en effet du très petit nombre de ceux qui conservent le sens de la grandeur et de la pompe.
« Faire du roman héroïque, est-ce que cela ne serait plus possible ? » disait-il naguère aux enquêteurs de La Littérature Contemporaine, ce qui n'est pas une parole de littérateur : toute la nature de Louis Bertrand le porte vers ce qui est libre et noble — héroïque.
Aussi, à la lecture du Jardin de la Mort, une bonne part de notre plaisir fut-elle faite du sentiment que nous éprouvions d'approcher l'homme qui vit dans cet auteur.
Les fruits du Midi excitent les désirs ardents des septentrionaux. C'est en vantant leur saveur qu'on attirait du fond de la Scandinavie à Constantinople les Varangiens pour y former la garde des empereurs, et dans la langue islandaise, parlée autrefois par tous les Scandinaves, on dit encore aujourd'hui figiakasta, désirer des figues, pour dire désirer quelque chose avec passion.
Je me remémorais ce trait en lisant dans le livre de Louis Bertrand les justes réflexions d'un Suédois sur l'Afrique : « Ce que j'aime de l'Afrique, c'est qu'elle est pleine de joie. Elle est chaude, brûlante, exaltante de toutes les énergies, tandis que le Nord glacial me déprime, me contracte et me gèle. Si vous saviez l'ivresse que j'éprouve à livrer mon corps à cette brûlure du soleil, comme je me dilate dans cet air torride qui ondule au-dessus des sables ! 11 me semble que la force éthérée, TagiUté souveraine, l'essence volatile du feu, tout cela passe dans ma chair. Mais peut-être que, pour sentir des voluptés pareilles, il faut, comme moi, venir de ces régions cimmériennes où Ton vit des semaines et des mois dans des demi-ténèbres, où la pensée découragée se dissout en mélancolie comme le ciel du dehors se fond en eau. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, des phrases d'Ibsen sur ces longs jours de pluie interminable, où rien ne luit ni ne sourit où le goût de la mort vous entre dans l'âme avec l'humidité qui pénètre vos fibres ?... Moi, j'ai dans les miennes tous lesgrelottements et toutes les ardeurs transies des ancêtres de ma race, qui ont eu froid pendant des siècles ! Ah ! il n'y aura jamais assez de soleil dans les plaines d'Afrique, pour hquéfier la glace, de mes os !... Aussi vous comprenez qu'avant même de l'aimer en artiste, je l'aime d'abord, votre Afrique, comme un Hyperboréen qui veut avoir chaud, comme un Barbare morose qui, de tout son cœur, aspire à la joie ! »
Pour un homme du Nord , il n'est pas de bonheur, il n'est pas d'émerveillement comparable, à ce qu'il éprouve le jour de son entrée dans le Midi. On se souvient des pages de Gœthe. C'est une révélation inouïe, une seconde naissance. Enfin on connaît la Beauté, la Beauté dont on ne possédait que le pressentiment. Toute la volupté de la vie surgit. Voilà que les formes se présentent dans leur aspect pur. C'est un éblouissement, un transport, la découverte de l'Eden. Les sens et l'esprit sont ravis.
Le Lorrain Louis Bertrand a éprouvé ce sentiment avec violence. A son arrivée là-bas, tous ses instincts se sont délivrés. Il voyait soudain la grande lumière, les spectacles parfaits : ses permanents désirs obscurs étaient comblés. : — Aussi jamais n'a-t-il voulu revenir.
C'est qu'il était fait doublement pour le Midi. L'n homme du Xord d'abord, mais aussi un artiste classique profondément sensible au Beau, à la perfection extérieure des choses, à la magnificence des attitudes, à la pureté des lignes. Les peuples méditerranéens sont de superbes peuples vivant dans des paysages admirables. Accoutumés à l'existence aa grand air, tout.dansles gestes, dans la démarche, dans le port de la tète et du corps, est d'une animalité splendide. Spectacle enivrant pour les yeux. On ignore ici la noblesse d'un Catalan, d'un Provençal ou d'un Arabe.
Jointe à cette beauté extérieure, le Midi offrait à Bertrand une grande satisfaction morale. 11 a les plus fiers sentiments, les plus mâles. Avec ses races simples, violentes et spontanées, la Méditerranée répondait à sa nature intime.
Et c'est aussi un bonheur moral qui s'exprime dans le Jardin de la Mort : Comme je comprends que ce pays est la patrie de mon àme ! s'écrie Bertrand. Je n'en connais pas un qui inspire une plus belle confiance dans la mort, un plus sur mépris de toutes les agitations futiles, en qui se morcelle et se dissipe la vie sans cœur et sans esprit de l'Occidental. Je voudrais revenir en ce lieu, chaque année, comme en une pieuse retraite, pour y rapprendre le sens de l'Eternel et du Divin, pour résister à l'écoulement sans fin des plaisirs et des travaux par où se perd le meilleur de ma vie, pcr me suspendre et m'unir à quelque chose qui ne passe point ! »
L'n sentiment pareil s'unit naturellement à la haine de la vie médiocre, sans courage et sans aventure. Ecoutez-le parler du milieu de sous-préfecture française, qu'en sortant du désert, il retrouve à Bou-Saada, et voyez de quel œil il regarde les fonctionnaires de l'endroit, tout ce monde pour lequel l'existence est rapetissée, tranquille, médiocre, dénuée de grandeur et d'idéal...
Vous connaissez à présent Louis Bertrand, vous comprendrez alors qu'il goûte autant l'enivrement de la lumière, de l'espace et de la course. Et vous le verrez sans surprise, à cheval au milieu des sables, parti à toute bride dans l'éclat du soleil :
« Voyant mon cavalier mettre son cheval au galop, j'éperonne le mien et je le lance pendant les douze kilomètres que dure cette traversée des sables. Cela devient du vertige. La plaine entière ondule, les rochers se volatilisent et, dans cette vibration torride de l'atmosphère, parmi les grandes ondes de lumière et de chaleur que se renvoient les montagnes et les étendues sablonneuses, j'étouffe et je défaille, comme si je marchais entre des bûchers en flamme... »
Ah ! la puissante, la magnifique nature ! Et avec quel plaisir j'ai suivi Bertrand partout où il m'a mené, dans le Désert sous le soleil, aux villages kabyles où les grands chiens maigres vous mordent les jambes, chez le caïd de l'Oued Chellal où nous fîmes un repas sauvage, et sous les palmiers d'El-Kantara, et à Cherchell, à Timgad, à Carthage !
Louis Bertrand a intitulé ce livre vivant le Jardin de la Mort, parce que, à son esprit latin, l'Afrique du Nord,rAlgérie apparaît d'abord comme une possession romaine, « où tout est demeuré intact, dit-il, depuis le jour où les temples et les arcs de triomphe, élevés par les architectes de Théveste où de Madaure, ont dressé leurs murs solitaires au miheu des villes incendiées... Le sceau de Rome reste partout visible. » Aussi les souvenirs de la domination de l'Empire l'y poursuivent-ils partout, et à ces grands tableaux africains se mélange, s'unit la vision des civihsations antiques. De là des pages très belles, car l'antiquité de Bertrand, ce n'est pas l'antiquité universitaire, froide et figée, mais une antiquité vue dans sa réalité, par un homme tout nourri d'elle, qui la connaît profondément, et qui la comprend en artiste et en poète. Quiconque a le goût et la culture classique sera pris d'enthousiasme, si, pénétrant avec Louis Bertrand dans la maison des danseuses de Bou Saada, il suit la pensée du songeur qui le conduit d'abord à Laghouat un soir de sirocco et de soldatesque lâchée, puis, de rêverie en rêverie, le mène