J76 LES MARGES
jusqu'au sac des illustres cités antiques, de Syracuse et de Cartilage.
(( Et derrière le mur de la terrasse où j'étais accoudé, je m'attendais presque à voir surgir, comme entre les créneaux d'une tour, l'aigrette rouge et le casque de bronze du premier légionnaire romain qui escalada les remparts puniques... ^^
Le Jardin de la Mort est un livre dont on n'a pas assez parlé ; nous avons tenu à le saluer au passage.
Une enquête littéraire
MM. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay ont réuni, dans un volume intitulé La Littérature Contemporaine, une importante série d'opinions exprimées par les écrivains d'aujourd'hui sur la poésie, le roman, le théâtre et la critique. Nous recommandons la lecture de cette enquête vaste et variée.
Retenons-en d'abord pour nos lecteurs ces quelques réflexions, portant sur deux questions auxquelles Les Marges se sont particulièrement intéressées, celle de F (^ art social » et celle des pièces ou romans à thèse (1). Deux questions qui n'en font qu'une.
De M. René Boylesve :
La beauté a un rôle « social » des plus importants. Si un roman est beau, il est social ; je m'étonne qu'il le puisse être autrement.
de M. Charles Morice, la même pensée :
Je crois que la seule véritable influence sociale peut être produite par la beauté.
de M. André Gide :
Du théâtre social, que dire, sinon qu'au-dessus de la question sociale il y a la question morale? L'artiste est perdu, quand il ne comprend pas que Vhomme est plus intéressant que les hommes. C'est toujours en tant que phénomène individuel que l'art s'occupe de Vhomme.
(1) Voir l.es Marges^ nos 5 el G.
de M. Emile Fabre :
Toute œuvre d^art est utile. J'estime quun beau vers est utile. Mais je pense qu'une œuvre d'art, et, puisque nous parlons du théâtre, une œuvre théâtrale a d'autant plus d' influence qu'' elle cherche moins à en avoir. Ainsi Vinfluence de Molière a été énorme, parce qu'elle a été inconsciente. Il n'aurait rien fait de bon, s'il avait voulu renouveler la société.
de M. Stuart Merrill :
Que Von nous épargne Vart social ! Qu'on ne nous demande pas d'aller couronner des muses de banlieue !... C'est fort beau d'aller vers le peuple, je pense cependant qu'il serait préférable que le peuple vint à nous. On peut être socialiste {et je le suis) sans être démagogue. Est-ce qu'un mathématicien songe à rendre accessible au peuple la solution d'un problème difficile ?... Le poète doit être poète pour lui- même, avant de devenir poète pour tout le monde.
M. Maurice Maindron cite ce passage de Taiiie :
L'art et la science sont indépendants. Jamais l'artiste avant de faire une statue, jamais le philosophe avant d'établir une loi, ne doivent se demander si cette statue sera utile aux mœurs, si cette loi portera les hommes à la vertu. L'artiste n'a pour but que de produire le beau, le savant n'a pour but que de trouver le vrai. Les changer en prédicateurs, c'est les détruire. Il n'y a plus ni science, ni art, dès que Vart et la science deviennent des instruments de pédagogie et de gouvernement.
de M. Pierre Louys :
Toutes les fables de La Fontaine sont des romans à thèse ; cela ne les empêche pas d'être écrites surtout ad narranduni et de valoir par leur récit plus que par leur démonstration.
de M. Henri Ghéon :
Je considère la thèse comme incompatible avec toute œuvre d'art. L'écrivain peut penser ce qu'il veut, mais il ne doit pas prêcher des pensées. S'il a des idées sur V organisation sociale, qu'il écrive donc un traité sur cette question, niais non un roman ou une pièce de théâtre.
de M. Maurice Pottecher :
Je suis opposé aux pièces à thèse... Il faut que le théâtre exprime de la vie. Qu'on rende donc vivantes des thèses, si on veut. Mais ce îi'est pas au théâtre qu'on doit entendre des sermons et des discours. J'ai de l'estime pour le théâtre de Paul Hervieu, mais je crois que lui aussi abuse de la thèse. On ne dira jamais trop que la valeur d'une pièce de théâtre réside dans sa valeur artistique.
de M. Charles-Louis Philippe :
Je conçois le roman, non comme le développement d'une idée, mais comme quelque chose d'animé, de vivant, de réel, comme une main qui bouge, des yeux qui regardent. Aussi le roman à thèse me parait extraordinaire. Je trouve vraiment extraordinaire qu'on ose faire du roman un prétexte d'études sociales ou psychologiques. Mais ce qu'il faut, c'est recréer des personnages qu'on a vus ! // faut les sentir, se rendre compte de leurs raisons d'agir. Un homme est un être logique : il est comme ceci ou comme cela, parce qu'il ne peut pas être autrement. Et un romancier doit décrire son personnage co?nme s'il s'agissait de lui-même : en allant de V intérieur à l'extérieur. Il doit surtout l'aimer, ou bien encore le haïr, ce qui, n'est-ce pas, revient au même.
Il peut être intéressant, d'autre part, de relever dans la Littérature Contemporaine, et de reproduire ici quelques-unes des constatations que vous y trouverez sur l'état présent de la critique littéraire.
Voici ce que pensent à ce sujet M. Huysmans : <i La critique actuelle n'existe pas. », M. Gefïroy : « La critique, la vraie critique — telle que d'Aurevilly la faisait au Constitutionnel — n'existe plus. )',M. Ch. H. Hirsch : ■< Le critique littéraire n'existe plus. Ce ne sont plus aujourd'hui que des relations entre un caissier et un éditeur. )),M. de Régnier : « La critique n'existe pas, ou fort peu. Pour s'éviter de classer les genres et de distinguer les écrivains, les critiques préfèrent laisser aller les choses. »
M. Marc Lafargue déclare : La critique ne se distingue plus de la publicité. Ce qui cînpèche, à Paris, toute critique littéraire, c'est l'absence d'honnêteté » et M. Paul Adam : « Les enthousiasmes de la critique, quand elle en a, sont quelquefois
un peu calculés » — « Jules Lemaitre et Anatole France, dit M. Maindron, étaient le dernier espoir des artistes. La inéthode des autres est uniforme. Ils ne parlent des livres que lorsque V intérêt du journal est engagé, ou quand, par hasard, on leur a permis de dire du bien de ceux faits par leurs amis. Quant aux indifférents, ils sont religieusement passés sous silence. » Et M. de Gourmont conclut : « La critique littéraire, telle qu'elle est faite dans les journaux, est une honte... Deschamps et les autres n'ont jamais rien écrit : ils sont dans Vétat de professeurs qui corrigent des devoirs ; ils n''ont pas de sympathie pour les œuvres, ils en ont la haine. »
Une pareille unanimité d'appréciations ne laisse pas que d'impressionner tristement.
Cela était écrit, quand nous avons lu dans la Liberté, cette opinion de M. Marcel Prévost : « On ne saurait trop déplorer que la réclame payée soit entrée dans une carrière où elle n'avait rien à faire. Certains romanciers n'hésitent pas à dépenser beaucoup d'argent pour lancer leurs romans. Ils ne sont plus en littérature que de simples commerçants. . . »
Pour savourer toute la beauté de ces trois lignes, il faut se rappeler que M. Marcel Prévost fut,ànotre époque, le premier romancier qui ait dépensé de l'argent pour « lancer un livre ». Le « lancement )> de la Confession d'un Amant a amené du nouveau dans les rapports de la littérature et de la presse. M. Prévost détruisait, par ce procédé, l'effort de Zola, lequel par ses campagnes, ses polémiques, ses manifestes, par toute son activité littéraire un peu grosse, mais tout de même magnifique, avait réussi à intéresser le public à la littérature, à convertir à celle-ci les journaux, à ranimer la critique, à repousser au second plan le théâtre. M. Prévost, lui, inaugurait l'ère des gens qui font de la littérature sans prédestination, mais parce que c'est une carrière, une carrière comme une autre ( 1 ), il introduisait l'esprit bourgeois et commerçant dans les lettres, il ouvrait la voie aux Lucien Muhlfeld.
(i) f II est déplorable que Zola ail gagné de l'argent. Us ont tous cru que la carrière des lettres est lucrative. Le jour, où il a été découvert que Zola gagnait beaucoup d'argent, l'épicier a dit à son fils : a Mon fils, fais de la littérature ! b Alors le fils de l'épicier a fait la littérature que vous savez. . , » (Interview de Huysmans dans la Littérature contemporaine.)
C'est à M. Prévost, pour une grande part, que nous devons la presse d'aujourd'hui, laquelle, considérant un livre comme une boîte de réglisse, a naturellement supprimé la critique littéraire pour la remplacer par l'annonce à tant la ligne. M. Marcel Prévost a fait beaucoup de mal à la littérature : il l'a déconsidérée, il Ta déclassée. Or, aujourd'hui, c'est lui, lui-même, qui déplore que ^ la réclame payée soit entrée dans une carrière où elle n'avait rien à faire. » Cela est amusant. Mais rappelons-nous que nous avions déjà souri l'an dernier. L'auteur des Demi- Vierges, alors, avec un égal sangfroid, déclarait : « C'est agréable, quand on est mort, d'avoir été Verlaine. >>
C'est, en effet, sans doute, plus agréable que d'avoir été M. Marcel Prévost. Seulement, pour avoir l'agrément d'être Verlaine mort, il faut avoir été Verlaine vivant. Et nous nous demandons si M. Prévost aurait beaucoup aimé ça.
Marges.
J'ai lu dans VOccident un article de M. de Miomandre à propos des livres de Jules Huret sur l'Amérique.
« L'impartialité avec laquelle M. Jules Huret traite les questions qu'il aborde, la volonté de bienveillance qui inspire les détails les plus délicats de son enquête n'aide qu'à faire ressortir davantage le sentiment de répulsion pour ainsi dire ethnique que l'on éprouve dès les premières pages. A la millième, pour peu que l'on ait dans le sang une goutte, la plus infime, de celui qui coule dans les veines des hommes qui connaissent le prix de la vie, le goût du temps, la saveur du loisir, la fécondité laborieuse de la rêverie, pour peu qu'on ait seulement le souvenir d'avoir eu pour aïeux ces hommes, on devient la proie d'une horreur sans nom. » écrivait M. de Miomandre. Et plus loin :
« M. Huret prétend que les années adouciront tout cela et créeront d"es élites. C'est fatal, sans doute, mais l'échéance est bien lointaine. Je me rappelle le Caliban d'Ernest Renan qui, de brute obtuse, devient un bon souverain sceptique et épicurien. Mais Caliban aimait la paresse, qui est la forme la plus basse du loisir, mais qui en est tout de même une forme. »
J'éprouve pour la façon de vivre américaine un éloignement semblable à celui de VOccident. Je crois, comme VOccident, qu'un peuple, pour être supérieur, doit savoir ne pas travailler aussi bien que savoir travailler. Mais je n'ai pas de mépris pour les Américains : il me semble, en effet, hélas ! que les Français se sont mis à vivre à l'Américaine ; le Français, lui aussi, commence à ne plus savoir aimer la paresse. M. de Miomandre croit que les Américains, un jour, s'européaniseront : tout nous montre qu'au contraire c'est l'Europe qui de plus en plus s'américanisera. Nous vivons sous le régime industriel ; il est reconnu que la guerre des races se livre maintenant sur le terrain des industries. Il faut donc être pays d'usine ou ne pas être. Contre cela, que dire ? Rien. Nous soumettre aux nouvelles nécessités ; et nous convaincre tristement que l'art sera de plus en plus l'objet d'un dédain universel.
Accoutumons-nous, Monsieur de Miomandre, à l'idée que nous ne verrons plus jamais que des aristocraties de gagneurs d'argent, que des élites de gens qui ne sauront pas ne pas travailler. Oui, plus nous irons, plus l'idéal général sera la possession de l'argent ; cette maladie contemporaine, que M. de Nion a appelée le milliardisme, loin de se guérir, s'étendra toujours. Mépriser le Yankee... Mais nous sommes des Yankees ! Voyez donc les maisons des Champs-Elysées bâties depuis dix ans, voyez le pont Alexandre... Et puis considérez, voulez-vous, le plaisir principal de la Société d'aujourd'hui : l'automobile. L'automobile qui presque jamais n'est une façon de prendre joliment du loisir, de voir agréablement la nature, les paysages, mais généralement la manière d'échapper violemment, par une forte griserie, à l'ennui naturel aux esprits plats, sans parure et sans grâce... Nul à présent ne goûte plus les joies d'une vie simple et intime, harmonieuse.
Ne savoir plus ne pas travailler ! Les Anglais, là-dessus, en sont au point des Américains. Je les ai vus le dimanche : ou bien saouls, ou bien aux ofïices, ou bien assis en Hgne sur des bancs, accablés par le désœuvrement, attendant tous, avec le lundi, la réouverture des ateliers.
Caliban aimait la paresse. Toutes nos écoles nous ont appris à la fuir. Il s'agirait maintenant d'ouvnr des écoles nouvelles où l'on enseignerait à ne i ien faire.
Parmi de telles réflexions sur notre civilisation barbare, j'ai été surpris et été enchanté de voir les journaux signaler la mort d'un vieux monsieur, grand maître 'au jeu d'échecs, avec presqu'autant de détails et la même sympathie que s'il se fût agi d'un ingénieur ou d'un général. Comprenait-on que la délicatesse et la subtilité d'esprit de ce pousseur d'échecs en faisait un spécimen humain d'une valeur aussi rare qu'un bon polytechnicien, et voulait-on nous dire qu'une vie passée au Café de la Régence, entre fins joueurs, n'était pas inférieure, au bout du compte, à l'existence d'une de ces intelhgences mécaniques en redingote ou de ces bonnes mémoires en dolman dont se pare avec tant d'orgueil notre société ? Est-ce bien cela qu'on voulait dire ?... Ma foi, je n'en sais rien. Toujours est-il que de pareils adieux m'ont touché, et qu'il y était congrument parlé de la tristesse du Fou, du deuil du Roi et de la Reine.
Sur Antoine.
Antoine, le si humain et émouvant Roi Lear de l'an passé, aurait-il Fesprit bourgeois ? Vraiment, ne serait-il, descendu des planches, qu'Antoine et C^^, tandis que M. Porel, qui n'est pas un artiste, qui n'est rien qu'un directeur de théâtre, professerait sur l'art des idées saines ?
L'un disait : « Mon théâtre est une maison de commerce. » L'autre disait mieux : « Maison de commerce et temple d'art. » M^ Chenu, là-dessus, conclut parfaitement : « Un théâtre n'est pas plus une maison de commerce qu'une pièce n'est une paire de chaussettes. »
Antoine, pour traiter une question intéressant l'art, se place dans la plus mauvaise position : la position bourgeoise. Il raisonne mal, parce qu'il raisonne à côté. Il ressemble à l'avocat général de Lons-le-Saulnier lequel, dans une cause célèbre, — l'afîaire du parricide de Diehle — approuvait un père qui avait empêché son fils de faire de la peinture, en s'écriaïit : « Pour un peintre qui arrive à la célébrité et à la fortune, combien de ratés ! »
Aux yeux de cet avocat général, tout peintre qui n'était pas célèbre et riche, était un raté. Il ne soupçonnait point qu'on pût être un grand peintre — c'est-à-dire n'être à aucun degré un raté — et cependant ne pas être riche et célèbre.
Alors Antoine, directeur de théâtre, aurait le cœur de X... directeur de journal ? Lui, pourtant, il est parfois le Roi Lear.
Se déclarer pour la suppression de la critique dramatique, et décréter : c Plus de critique ! Je ferai moi-même les annonces des spectacles que vend mon théâtre. J'agirai comme les music-halls ou comme les magasins de nouveautés ! »
Mais, un tel système conviendrait-il aux auteurs ? Peutêtre bien qu'ils seraient à moitié flattés qu'on ne considérât plus leur travail que comme celui du fabricant de chansons bêtes ou comme celui de l'ouvrière à la journée.
Avec le système Antoine, on aboutit à l'américanisation finale de notre race, à la ruine définitive de notre renom. Déjà les journaux français se sont déconsidérés par la suppression de la critique littéraire. Le public, en n'en réclamant pas le rétabhssement, a montré son indifférence pour les choses supérieures, son absence de culture. La suppression de la critique dramatique parferait cette jolie situation. Et les Français, qui furent une nation polie et civilisée, neseraient plus qu'un peuple d'Américains. La publication du Cid ou d'Andromaque est probablement aussi importante pour notre éclat, et dans l'ensemble de notre histoire, que la signature d'un traité avantageux ou que n'importe quel fait politique. Quand les gazettes n'informeront plus le public de l'apparition du Cid, et quand le pubhc ne tiendra plus à en être informé, ce sera la décadence totale, la vie d'une nation retournée à l'état barbare...
Nous allons vers cette barbarie. Hélas ! Hélas ! Un journal se félicite d'avoir été le seul de la presse française à signaler le retard du bateau qui portait l'escroc Gallay — et il ne se sent pas honteux le moins du monde de n'avoir pas signalé un seul des beaux livres parus dans l'année. Cela, n'est-ce pas, c'est proprement la décadence. Lin journal de Paris !
Revenons à Antoine. A présent, pour lui tresser une couronne et lui donner une fête de flûtes et de danseurs.
Vous vous souvenez peut-être du ton superbe sur lequel, naguère, dans une enquête de la Grande Revue, l'acteur jugea
ses auteurs ?... Ils défilaient devant lui, et, comme du haut d'un ciel de théâtre, où, dieu rasé, il eût trôné, Antoine leur donnait à chacun petite parole d'encouragement ou de satisfaction... (1) Le voilà revenu, semble-t-il, à un sentiment plus juste des réalités. C'est ainsi, en effet, qu'à M, Viterbo, rédacteur à la Presse, Antoine, il y a quelques semaines, répondit (au sujet d'une pièce composée par un acteur) :
« Voyez-vous, de façon générale, j'ai horreur des pièces dont les auteurs sont des acteurs. Et en premier lieu, parce qu'elles sont mauvaises... Croyez-moi, les deux métiers sont bien différents. D'une façon générale, l'acteur est un déplorable dramaturge. Quand il se mêle d'écrire, il compose des pièces qui ne sont que des réminiscences de celles jouées par lui. Il enchevêtre des situations connues, il plagie inconsciemment des scènes d'autrui. mêle l'action des Deux Gosses à celle d'Hamlet et de Cha}upignol,ei composeunemacédoine dramatique mal cuisinée.
Si demain je voulais faire de la sculpture, j'en serais complètement incapable. Je me déclare aussi peu apte à écrire une pièce qu'à faire une statue ou à construire une automobile. Je prétends, d'ailleurs, que tous les acteurs sont dans mon cas. Aussi, de ma vie, n'ai-je écrit le moindrescenario, et je juge les pièces avec le respect que l'on ressent souvent pour les travaux qu'on ne peut soi-même exécuter. »
Et cela est parfait. Bravo ! Chacun son métier... Un acteur peut sentir que son art vaut l'art d'un poète. Il doit juger les pièces des poètes avec précaution : il n'en connaît les secrets qu'à moitié.
« Alexandre alla voir travailler Appelles dans son atelier et s'avisa de parler peinture. Comme il s'en acquittait fort mal, le peintre lui dit tout bas en souriant : Taisez-vous, seigneur, vous faites rire les garçons qui broient mes couleurs. — Ce n'est pas un défaut d'ignorer un art, mais c'en est un d'en parler quand on l'ignore. ■>
Et nous avons lu dans les Feuillets littéraires un article de M, Leguay : la litt rature aristocratique, qui contient des idées bien justes.
(1) Voir page 62.
M. Leguay se plaint de ce que tous les gens du monde d'aujourd'hui que pique la tarentule d'écrire n'aient point le bon goût de demeurer des amateurs. '< En littérature, dit-il, il n'y a que les amateurs pour bien traiter certains sujets... Qu'au lieu de publier précipitamment des œuvres trop faciles, ces gens, qui ont certes des loisirs, lisent et relisent les œuvres d'autrefois, qu'ils écoutent ce qu'on dit autour d'eux, qu'ils ne songent point à monnayer leur esprit ou celui des autres, et ils pourront nous laisser des mémoires, des lettres, des pensées qui, pour quelques-uns seulement et le génie aidant, dureront aussi longtemps que le meilleur roman ou la pièce la plus applaudie... Et que l'on ne vienne pas dire que c'est là une littérature secondaire... Caylus, Hamilton, La Fayette, Coulanges, voilà des noms que Sainte-Beuve aimait à citer comme exemple de perfection dans le bien dire, de justesse et de distinction dans la pensée. La renommée de ces personnes d'esprit, pour avoir été de leur temps discrète et de bon aloi, ne le cède, je pense, à aucune autre. »
Mais M. Leguay parle le langage du bon sens et du goût. Et ce n'est pas, chacun sait cela, celui qui mène le monde.
La maison Pierre Mael :
A propos dlart et commerce, on racontait devant nous l'autre jour l'histoire des problèmes qui, à la mort de Pierre Mael, s'étaient posés :
Pierre Mael était deux personnes. L'ne de ces deux personnes, une moitié de Pierre Mael meurt. Que va devenir l'autre ? A-t-elle le droit, cette moitié survivante, de se compléter par l'adjonction d'une nouvelle moitié et de continuer ainsi l'exploitation de la marque '<■ Pierre Mael » ? Probablement... Mais que la seconde moitié de l'association primitive disparaisse à son tour, la demie subsistante de la seconde association aura-t-elle à son tour le droit de prendre une nouvelle demie pour se compléter, faire un Pierre Mael entier et continuer l'exploitation — et ainsi de suite, indéfiniment?..
Dans le cas de l'affirmative, «Pierre Mael » échapperait à la loi sur la propriété littéraire, puisqu' «il » ne mourrait jamais ; et les cinquante ans après la mort, époque à laquelle l'œuvre littéraire tombe dans le domaine public, seraient reculés indéfiniment.
Autre chose : le nom « Pierre Mael » pourrait bien, àla fin, devenir la propriété d'un éditeur, lequel l'exploiterait en prenant à gages plusieurs littérateurs. On serait alors tiers, quart ou cinquième de Pierre Mael, comme on est, par exemple, quart d'agent de change.
N° 10. Novembre if)o6.
Dire également du bien de tout le monde est une petite et une mauvaise politique.
Un peu de café après le repas fait qu'on s'estime. Il ne faut aussi quelquefois qu'une petite plaisanterie pour abattre une grande présomption.
La patience est l'art d'espérer.
*** Il ne faut pas trop craindre d'être dupe.
Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'a juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.
JLes choses que l'on sait le mieux sont celles qu'on n'a pas apprises.
Il n'y a personne qui ne pense d'un ouvrage en prose : si je me donnais de la peine, 'je le ferais mieux. Je dirais à beaucoup de gens : faites une seule réflexion digne d'être écrite.
Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit, n'est aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.
On ne peut contrefaire le génie.
Les réputations mal acquises se changent en mépris.
Si nous avons écrit quelque chose pour notre instruction et pour le soulagement de notre cœur, il y a grande apparence que nos réflexions seront utiles à beaucoup d'autres : car personne n'est seul dans son espèce ; et jamais nous ne sommes ni si ^ifs, ni si pathétiques, que lorsque nous traitons les choses pour nous-mêmes.
Vauvenargues.
MOREAS
Si l'on considère Jean Moréas, ce qui d'abord frappe, c'est sa profonde douleur. De celle-ci, le tragique accent des Stances, leur parfum si fort. Tels vers sont visiblement écrits avec du sang, ils vous éclaboussent, on en frémit, il est impossible ensuite de les oublier.
Tes cordes en vibrant ensanglantent mes doigts.
dit le chanteur à sa lyre.
Mais d'où viennent des sons aussi cruels ?
Dès le premier livre, le poète a entr'ouvert son cœur. S'il ne livre pas tout son secret, (Qui reynplirait d'effroi Vhumaine nonchalance), du moins le laisse-t-il entrevoir. Il nous permet de distinguer une cause palpable à ses souffrances, de bien savoir qu'elles ne sont point vagues, et que ses plaintes ce n'est pas de « la littérature », mais que, vraiment, en lui, l'homme souffre. On rencontre là plusieurs pièces un peu mystérieuses, écrites, j'imagine, surtout pour lui-même, et dont il est loisible, pourtant, de retenir certains fragments :
Hélas ! n'as-tu point vu ta plus chère amitié Etaler à tes yeux la face du vulgaire ?
Un cœur déçu. Nous ne savons rien formellement, nous ne pouvons cependant nous y tromper. Une source est cachée sous la mousse, on ne la voit point, mais la mousse est toute trempée.
Si les Stances nous émeuvent aussi vivement, c'est qu'on y entend l'écho d'une grande douleur humaine.
Déçu par les hommes peut-être, mais, auparavant, et beaucoup plus généralement, déçu par la vie. Jean Moréas est un poète. Nulle existence plus douloureuse que celle du
poète authentique. Moréas a tout subordonné à son art ; pour lui, une chose importe : la Poésie. Il s'agit de pénétrer chaque jour plus profondément en soi-même, d'approcher plus près, plus près aujourd"hui qu'hier, plus près demain qu'aujourd'hui, d'approcher son àme. Il est, tout le long de la ^^e, comme un savant qui cherche. 11 lui faut beaucoup de solitude, un grand silence. C'est un homme en contemplation, et l'on ne doit pas le troubler, pour qu'il arrive à la connaissance. Dans ces heures de travail ardent, d'oubli total du monde, il est heureux. Mais au réveil !... Au réveil, sa solitude lui apparaît, cette soUtude qui lui est nécessaire pour demeurer lui et poète, il éprouve les conséquences de son égoïsme, de cet égoïsme magnifique du créateur, et il souffre, car à présent, les yeux ouverts, il est un homme comme n'importe quel homme, et qui pleure parce qu'il est seul. Quelle amertume !
Va, pars et meurs tout seul en récitsnl des vers.
Je ne sais point sûrement si Jean Moréas fut déçu par les hommes, mais je sais bien qu'il est malheureux, parce qn'il est entièrement poète ; la gloire d'être un poète veut une rançon : il faut être un solitaire. Cela est dur. Mais enfin celui-là seulement aussi connaît les joies sublimes. Dans une belle pièce, Moréas a fait son compte, et il montre à la fois l'excellent et le pire, le miel et l'absinthe de son existence.
Les morts m'écoutent seuls, j'habite les tombeaux Jusqu'au bout je serai l'ennemi de moi-même. Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux Sans récolter jamais, je laboure et je sème .
Je ne me plaindrai pas : Qu'importe l'Aquilon, L'opprobre et le mépris, la face de l'injure ! Puisque quand je te touche, ù lyre d'Apollon Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure ?
Un Jean Moréas vit hors du temps, hors du monde, et tout à sa di\'ine manie. Comme ceux qui forment l'éhte humaine,^ les grands désintéressés, les prêtres et les soldats de l'idéal, il ne court pas vers quelque but visible, vers quelque bas avantage, mais il est lancé à la poursuite de la chimère, et dans le rêve. <' A quelque heure du jour que vous l'abordiez, il travaille, je veux dire qu'il fait des vers ou qu'il en récite »,
remarque Charles Maurras. Et il faut lire, dans Paysages et Sentiments, l'histoire de la composition d'Iphigénie. Peut-être n'existe-il point de document plus précieux sur la vie des créateurs. On comprend là que l'inspiration n'est pas un mot vain, seulement l'inspiration n'illumine que les vrais possédés^ et c'est le fruit d'un travail incessant, tout inapparent qu'il demeure parfois/ Dans ce récit, Moréas ne dit pas : Je composai la plainte d'Agamemnon — il dit : Agamemnon commença sa plainte. Et il termine en ces termes : « J'avais déjà composé im assez grand nombre de scènes d'Iphigénie sans que Vhéroïne elle-même eût encore parlé. Enfm, au commencement de mars 1895, après une nuit entière consacrée au travail et au doute, lorsque parut l'aube claire, la fille d'Agamemnon fit entendre sa voix dans les scènes II et III du deuxième acte. »
C'est un voyant qui a écrit cela. Lui n'agit pas, il reste passif, mais à certaines heures, quand il est saisi du délire poétique, ses héros s'incarnent dans sa chair et s'expriment par sa bouche.
Cependant ce poète inspiré est aussi un analyste pénétrant, un ami de Stendhal, un homme qui s'épie, passionné pour sa propre vie. Et il paraît probable que l'analyse savante et constante à laquelle il se voue, nourrit son inspiration, et même qu'elle la rend possible. Parallèlement à ce travail conscient, en effet, un. autre travail, inconscient celui-là, s'opère en lui ; un jour, il y a explosion : inspiration.
Ce don et cet amour de l'analyse rendent Moréas malheureux, comme ils rendent malheureux tous les analystes, et voilà encore une des raisons de sa souffrance : « Mon cœur est affreux : il fait passer par le creuset ceux qui m'approchent » nous confie-t-il quelque part. — Nous avons étudié ici même, naguère, le byronisme : par quelque côté, le mal de Moréas est parent, on le voit, du mal de Barrés.
Mais rien au monde n'est entièrement mauvais : l'analyse
n'est pas seulement funeste, elle est envore favorable. Elle
provoque une certaine souffrance, mais aussi une certaine
joie. C'est à cette satisfaction que j'entends Moréas faire
allusion, lorsqu'il écrit :
Les maux les plus ingrats me sont présents des dieux. Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.
Pour l'analyste, il n'est plus ni grand malheur, ni grand bonheur, il n'est rien que motifs à analyse, à recherche, à vie intellectuelle.
J'entends bien du reste, à de pareils vers, que Moréas compte parmi les cœurs qui chérissent la douleur et la mort, se trouvant plus à l'aise et se développant mieux dans les champs funèbres. Il dit ailleurs :
Laisse-moi ma douleur Qui noun-it ma pensée et me fait l'âme forte.
Du stoïcisme, mais aussi le goût de la mélancolie, le goût raffiné des larmes fécondantes, une préférence de l'imagination. Tel aime par dessus tout les paysages de cyprès, les voiles de deuil, l'encens, et les cérémonies mortuaires, car c'est ce qui le porte surtout à réfléchir et à rêver.
Il y a dans ce poète douloureux quelque chose qui trompe ceux qui, l'approchant, ne le regardent que superficiellement. 11 y a, comme chez tous les \Tais artistes, un très grand amour de la vie. D'où : facilité à se distraire, à détourner les yeux de sa peine. Et il ne sera malheureux, il ne sera conscient de sa blessure, que lorsqu'il se retrouvera seul avec lui-même, en face de son fond. La vie, Moréas l'aime dans ses plus petits détails, il la savoure en connaisseur ; il a devant elle des émerveillements, des étonnements d'enfant. Cette âme battue, restée fraîche et naïve, ressernble à l'âme de Gérard. Et vraiment, oui, c'est à Gérard de Nerval que font songer « Coups d'œil », « Promenades »... Ici et là, même observation tendre et spirituelle, même grâce ailée, même délicatesse et presque même style. La prose de Moréas est pleine de charmes.
Ah ! son minutieux amour de la vie !
t II y a dans ma vie deu.x matinées, un peu pluvieuses, comme je les aime.
L'une c'était à Aunay, surnommé également la Vallée-aux-Loups.
Je me tenais à la fenêtre d'une salle basse, devant un vieux mur de clôture, crevassé, couronné de lierre.
Quelle adorable moisissure j'aspirai là !
L'autre matinée, c'était à Antony, dans un jardin nouvellement planté.
Je me balançais sur une escarpolette.
Elle allait de travers.
Il y a dans ma vie bien d'autres matinées; il y a des souvenirs plus lointains, plus beaux et plus tristes. >
M. Jean de Gourrnont qui cite cette page, ajoute : « Jean Moréas a beaucoup regardé, ne dédaignant aucune sensation minuscule, analysant la joie que procurent les couleurs et les odeurs des choses ; chaque minute de sa vie est remplie d'une de ces contemplations, d'une de ces dilections. »
Par ces temps de renaissance, par ces jours où il est « si à la mode d'être classique », peut-il être mauvais d'examiner un classique véritable ? Nous allons voir qu'être classique ne consiste pas du tout à ne savoir ouvrir la bouche sans prononcer les mots : Ile-de-France, Le Poussin, Jean Racine... Ma foi ! c'est plus difficile que cela d'être un classique.
Un Moréas possède une belle et solide culture, et n'entendez pas culture « littéraire, ^mais comprenez que ce que renferme de vie la littérature, il se l'est assimilé.
Pour devenir classique à la manière des gens du \\i^ et du X vii^ siècle, il ne s'agit pas de les imiter, de pasticher leur art, de prendre leurs tours et leurs vocables, il s'agit plutôt de se faire un cœur et un esprit ressemblant aux leurs. Et par quels moyens ? Mais en se formant comme ils se formaient, en étudiant ce qu'ils étudiaient et de la façondontilsl'étudiaient. Il faut revenir aux anciens, s'en nourrir.
Moréas est humaniste comme on le fut jadis. Ses maîtres, les anciens, il ne les a pas étudiés que dans la forme, à l'extérieur — qui pratique ainsi les auteurs ne devient guère qu'un pion, un Deschamps quelconque, — il les a pénétrés intimement, il a vu leur âme, il a sucé la moelle. Ainsi Jean Moréas est devenu véritablement classique. Non seulement il peut écrire comme un classique, mais vivre et penser en classique De l'art, ila tiré une disciphne morale. Et comme son art est l'art supérieur, sa vie sera supérieure.
Le poète doit vivre haut :
Muse pour tes vrais fils aujourd'hui c'est demain Mais si leur cœur descend au niveau de la foule, Ce bon vin plein d'ardeur qu'ils buvaient dans ta main Tourne comme du lait, et comme une eau s'écoule.
Poète dans l'acception du mot lapluspure,cVstunclassique de cœur et d'esprit. Prenant un texte d'Euripide, il ne l'a
pas traduit, il l'a revécu. Car il a le secret de la sagesse antique. Dédaigner ce qui est bas, se désintéresser de tout, sauf de la gloire, ne pas demander à la vie autre chose que des satisfactions de l'intelligence et de l'àme, voilà qui aurait pu, n'est-ce pas, servir de règle à un vieux philosophe. Lisez bien Les Stances -.c'est la règle de Moréas. De la mesure et de la discipline dans la vie, de la mesure et de la discipline dans l'art- Il est profondément classique, parce que son art est lié à sa vie, et que sa vie est classique.
Mais peut-être accordez-vous mal le classicisme avec les tourments dont je parlais tout à l'heure ? Che^ tout autre que ce poète, en effet, il y aurait incompatibilité. Lui, il a le style et la tradition immortelle. Sa douleur est subhmisée par sa notion profonde de la fatalité (1). Par delà son agitation, on aperçoit que le meilleur de son être est aux déesses, et tout son esprit à la pensée pure. L'aspect de l'œuvre est calme : elle est sortie d'une âme qui se domine et se pacifie.
Tout ce que j'ai écrit là étonnera, je le crains, quelques amis de Moréas : ses partenaires au domino, et sans doute l'excellent gérant du Café Vachette. Ceux-là croient certainement le bien connaître. Ecoutez, cependant, braves gens : ce poseur de double six, d'allure bohème et bon enfant, ne se livre pas... Il vous trompe. (Car je hais avant tout le stupide indiscret).
Il a tout l'air, c'est vrai, de venir au café, la journée finie, faire sa partie comme tout le monde. Il vous prend par le bras, et c'est un camarade... Or, Jean Moréas est fier, distant, caché. Et il a écrit ceci :
« Je me lie tout de suite avec le premier venu, et il n'y a peut-être personne dont la familiarité ne me dégoûte. »
Marseille, septembre.
(d) 8 On reconnaît dans les Stances l'accent contenu et la concentration taciturne tout à fait selon la nature du tragique » disait hier M. Emile
Godefroy
LA TURQUE d)
Sophie Mittelette arriva à Grenoble vers trois heures. Elle avait quitté Genève de bon matin. Selon son ordinaire, levée à l'aube pour achever le ménage pendant que son tuteur dormait, elle avait ouvert la porte de la maison, poussé les volets du rez-de-chaussée, et posé un balai contre le mur dans la rue. Puis, panier au bras, elle avait été jusque chez l'épicière encore toute ensommeillée, et, comme partant pour les provisions, lui avait emprunté une pièce de vingt francs. Elle courait alors à la gare, où elle retrouvait son petit baluchon apporté déjà la veille pendant un tour de promenade de M. Bourdit, et montait dans le train. Aujourd'hui ce n'était pas elle qui réveillerait son tuteur.
Elle avait attendu une heure à Culoz et deux à Chambéry, aux changements de train. Dans les salles, patiemment assise sur une banquette, à côté de son paquet enveloppé dans un torchon propre et de son panier, Sophie suivait sans bouger le tohu-bohu des arrivées et des départs. Elle mangea un peu de lard et de pain qu'elle avait emportés de la maison, et but de l'eau fraîche à la fontaine. Car il fallait économiser le trésor de l'épicière.
En arrivant à Grenoble, toute sa fortune montait donc à quatorze francs environ. Quant à son espoir, il s'appuyait sur une amie, Juliette, avec laquelle elle avait travaillé autrefois au couvent. Celle-ci s'était bien mariée, ayant épousé un coiffeur de la place Grenette... C'est vrai qu'elle était jolie, — et puis, dame! il y a la chance. . . Juhette, madame Devaux, reçut Sophie,non sans étonnement. C'était une blonde soignée, rose et inexpressive comme une des têtes de sa devanture. Sophie lui ressuscitait les jours pénibles, où elle taillait des chemises chez les sœurs, qui la payaient à peine et la nourrissaient mal. Elle menait maintenant une vie honorée et
(-1) LA TURQUE, roman parisien, paraîtra le ir> novembre dans la Bibliolhèque Charpentier (Fasquelle).
confortable. Par tous les clients, elle se sentait entourée d'hommages. Pour dire : « Taille et Shampoing... soixantequinze... y> en découvrant ses dents blanches d'un sourire mécanique, il n'y avait qu'elle. Un groupe important de bourgeois, qui faisaient chaque jour la manille au café du Grand-Hôtel, pensaient à elle avec amour et considération. Elle était connue dans la ville. Et vraiment, à sa caisse, dominant les trois garçons en manches de chemise et son mari frisé, elle était des plus distinguées.
Elle conduisit Sophie dans l'arrière-boutique, où l'on voyait quelques crânes en bois supportant d'abondantes chevelures, et, par terre, dans un coin, un tas de peignoirs et de serviettes sales. Sur une table, des pots de pommade vides et des fioles sans bouchon étaient amassés. Cela fleurait la parfumerie et un peu le rance. Sophie parlait : « J'entends encore mère Félicité quand elle disait : Cette Juliette ! comme elle fait des gros points ! elle a pourtant de tout petits doigts... Dis donc, tu sais : Jeanne Grand... Elle est à Lyon... tu te souviens d'elle qui suçait toujours des boules de gomme ?... " Tyjme Devaux se rappelait. Elle faisait oui de la tête. Cela lui paraissait drôle que cette espèce de bonne la tutoyât... Tout ça, c'était si vieux, d'une autre vie vraiment. Sophie racontait maintenant ce qui lui était arrivé. Après la mort de ses parents dans la catastrophe de Saint-Gervais, elle avait été placée à Lyon, chez un apprèteur. Mais, n'est-ce pas, elle était si jeune, elle ne savait pas... le fils du patron l'avait séduite... Le patron, alors, l'avait renvoyée à Genève à son tuteur. Mais M. Bourdit ne l'aimait pas, il lui donnait des gifles et il lui rendait la vie dure. Pour être domestique, elle préférait l'être ailleurs, elle serait libre, au moins, pas battue, et aurait des gages... ou ou\Tière... elle savait coudre... Elle s'était enfuie... »
^jme Devaux souriait, d'une grimace. Le regard limpide et confiant de Sophie la troublait, tout à coup une bouffée de choses anciennes et oubliées était montée, elle avait revu un jour d'été dans une grande salle blanche, toutes, elles étaient penchées sur leur ouvrage, on ne parlait pas, et, par les fenêtres ouvertes, une rumeur de voix d'oiseaux et de chants de cigales entrait, envahissant le silence, — et des odeurs... Ah ! un grand soupir vous gonflait la poitrine !..,. Mais, voyons ! maintenant elle était la femme du coiffeur de la
place Grenette, quelque chose d'inquiétant se levait avec cette réapparition subite du temps passé, avec cette Sophie... et puis, une. fille pas trop convenable, — à en juger par son histoire. Pourquoi venir troubler son existence ? Elle lui donna 10 francs et une liste d'adresses où l'on aurait peut-être du travail pour elle. Et Sophie la quitta en lui disant vous, et en l'appelant Madame.
Sophie, sortie de la boutique, suivit la rue au hasard. Ces maisons qu'elle ne connaissait pas, ces passants indifférents. Quelle solitude !... Elle avait le cœur gros. .Vrivée place Victor-Hugo, elle s'assit sur un banc. Qu'allait-elle devenir ? Elle qui croyait que Juliette se réjouirait de la revoir. Ainsi JuHette ne se souvenait plus ! Ah ! comme sont les gens !... Mais elle ne lui en voulait pas, ses illusions étaient tombées dès son entrée dans la boutique, elle avait compris qu'il ne pouvait plus y avoir d'intimité entre ce que Juliette était devenue et ce qu'elle était restée. Juhette était riche, elle était pauvre : c'est tout naturel que les riches n'aillent pas avec les pauvres... Mais, maintenant, où se diriger ?... Il n'y avait personne dans la ville, pas un cœur pour elle, pas une parole. Aussi, elle aurait dû s'y attendre. Elle n'avait pas bien réfléchi en partant... Ah ! jamais elle n'avait eu de chance ! Et elle repassait sa vie... la catastrophe, et ce détail horrible qu'on n'avaitretrouvédesamère,desamaman, qu'une main, reconnue à cause de l'alliance passée à l'un des doigts... Depuis ce jour où elle avait perdu tout, les siens et sa maison, elle errait, pauvre être en deuil trompé par les uns, battu par les autres... Elle avait connu im peu de joie avec celui qui l'avait prise, mais comme vite elle était retombée au malheur ! Elle se rappelait les détails. Le patron avait une fdle, Marcelle, et un fds Félix ; Sophie était gentille, on la traitait en amie plutôt qu'en ouvrière, elle couchait dans la chambre de Marcelle, la chambre de Félix était à côté. . Ça avait commencé à table, il lui faisait les yeux doux, puis il traqua son pied... Un soir, comme il y avait du monde, on les avait envoyés ensemble, Sophie et lui, chercher des gâteaux ; dans l'escalier, il l'embrassa sur la bouche, et elle trouva que c'était bon. Puis il l'embrassa dans la rue pendant tout le chemin. Après, au magasin, il l'appelait toujours dans son bureau, et il l'embrassait. Un jour, il lui dit : « Ce soir, à dix heures, tu me rejoindras dans ma chambre. — Et Marcelle ? — Çà ne fait rien. Marcelle. >' A dix heures, toutes
les deux entrèrent à pas de loup dans la ehambre de Félix. Il dit à sa sœur : <- Toi, tu peux t'en aller. » Puis il porta Sophie sur son lit, et bientôt il la fit pleurer... Donc, elle était sa maîtresse ! . . . Cela dura deux mois, puis, un matin que le père, du dehors, avait appelé Félix — celui-ci dormait — il entra. Il les vit tous les deux couchés. Il restait là, les bras croisés. « C'est du joli! ■ dit-il à son fils, et il renvoya Sophie chez son tuteur.
Assise sur un banc, dessinant des ronds dans le sable du bout de son parapluie, Sophie Mittelette retrouvait tout. M. Bourdit, depuis, la maltraitait ; il l'insultait, ou bien il ne disait lien et la regardait d'un air méprisant. Cependant la pauvre fille, maintenant, pensait qu'elle aurait mieux fait peut-être de rester avec lui, elle travaillait comme un cheval du matin jusqu'au soir, on n'avait jamais un mot agréable pour elle, mais du moins là-bas elle connaissait sa vie, elle y était pliée. elle n'avait pas d'imprévu à redouter, et puis, dans la maison, les choses lui étaient familières... et elle était habituée aux gens du quartier, et. encore, par la ville, elle savait bien des endroits où elle passait avec plaisir...
Le jour tombait, elle se remit à marcher. Elle revenait sur ses pas. Heureusement il ne faisait pas encore froid, on n'était qu'au commencement d'octobre, mais à l'approche de la nuit, que tout était sinistre! Il lui vint un sanglot... Sur les quais de l'Isère, elle s'accouda au parapet, elle regardait couler l'eau... Oui, c'était bien simple... Et après, tout serait fini... Cependant, elle s'arracha à cette idée. Elle alla à la gare reprendre son paquet, trouva un logeur, mangea un peu de son pain et de son lard dans une petite chambre noire, et. très lasse, se coucha.
Le lendemain elle se rendit aux adresses que M"^*^ Devaux lui avait indiquées. Mais elle n'offrait pas de références, on lui demandait d'où elle arrivait, pourquoi elle venait de Grenoble, elle répondait qu'elle était de Lyon et racontait une histoire ; on l'examinait des pieds à la tète, et on ne la prenait pas. Enfin, au bout de deux jours qu'elle courait, elle se désespérait, on lui offrit un salaire dérisoire : 1 fr. 50, sur lesquels elle laisserait un franc pour sa nourriture : elle accepta ! Ah ! travailler! causer ! n'être plus seule ! Elle ne toucherait que quinze francs par mois, et sa chambre lui en coûtait douze... — mais elle n'avait rien à dépenser, puisqu'elle avait apporté de Genève son linge et ses effets.
Elle demeurait rue Saint-Laurent, sur la rive droite de l'Isère où l'on ne voit qu'une ligne de maisons pauvres adossées au pied de la montagne. Tous les matins elle traversait le pont en pressant le pas, car ça piquait, et elle se retournait pour regarder le Saint-Eynard pareil à une calotte râpée, et le Fort Rabot. Il y avait les jours où la brume enveloppe tout, et les jours de temps clair. Elle se dépêchait, suivant la file d'ou\Tières minces et vêtues de sombre qui couvrait le trottoir. A l'atelier, les jeunes filles étaient aimables, et puis on bavarde, le temps passe. C'est l'aprèsmidi qui paraît long ; d'abord elle s'était sentie étrangère, elle était d'ailleurs ; on s'occupait d'un tas de choses qu'elle ne connaissait pas, elle était là, bête, et personne ne lui parlait, ou bien on la plaisantait. Peu à peu elle s'y était mise... Mais le soir, quand elle rentrait, les doigts piqués et le dos qui fait mal, elle était très triste.
Seule dans sa petite chambre, avec sa pauvre bougie, elle avait toujours envie de pleurer. Elle se couchait tout de suite, et elle s'efforçait de s'endormir vite, de ne penser à rien. C'est le dimanche qui était dur, elle restait chez elle pour se raccommoder, ( et puis, où aller, toute seule ? c'est encore plus mauvais quand on voit les autres qui sont heureux, deux par deux, ou en famille), et elle réfléchissait... Qu'est-ce qu'elle avait donc fait au bon Dieu pour être si malheureuse ? Il n'y avait eu au monde que sa mère pour l'aimer. Elle repassait son enfance, Saint-Gervais, les baigneurs en été, les jolies dames qu'elle venait regarder à la porte du casino, et l'hiver avec la neige dans les montagnes. Elle se rappelait la maison, la mère qui tricotait et parlait, le père qui fumait sa pipe et écoutait. Elle se rappelait comment sa mère la prenait dans ses bras, quand elle était petite, et la baisait doucement sur les yeux. Et un jour son père, elle avait treize ou quatorze ans, lui caressait les cheveux, il avait dit : C'est une belle fille, notre Fifi... Elle revoyait Félix quand il l'appelait ma chérie. Une fois il lui avait donné de l'odeur, elle avait encore le petit flacon, elle le plaçait sur sa table à côté d'elle. Puis elle pensait à son tuteur : rester chez lui, non, elle ne pouvait plus ! Il était glacé cet homme-
là. Jamais un mot. Elle conservait le poids de son regard sur la tète ; si elle s'arrêtait un instant, son ton dur pour dire : Eh bien Sophie ?... Et comme il la surveillait ! Quand elle allait aux commissions, il ne pardonnait pas un retard d'une minute. Il n'avait donc pas vécu. M. Bourdit, pour ne pas comprendre qu'elle n'était pas si coupable qu'il le croyait. Certainement, elle l'était, mais n'avait-elle aucune excuse ? Il était vertueux, oui, cependant ne peut-on pas être bon aussi ? Ah ! avec sa méchanceté, il l'aurait plutôt poussée au mal que retenue : il l'exaspérait.
De Genève, elle gardait l'impression d'avoir été comprimée, étoufTée. Elle revoyait la maison silencieuse, les murs froids, et elle avait un serrement de cœur... Mais maintenant est-ce qu'elle n'était pas aussi malheureuse ?... Travailler, être pauvre, bien sûr ! mais ^^^Te pour quelqu'un, avoir un but, ne pas se sentir seule ; hélas ! elle n'avait aucune affection. Personne ne s'intéressait à elle. — Un grand découragement l'envahissait. Elle s'abandonnait sur sa chaise, ses yeux se brouillaient, elle aurait voulu mourir.
Elle alla ainsi trois mois, elle passa la Noël, puis le jour de l'an, où celles qui ont de la famille sont heureuses. On voyait maintenant de la glace dans les ruisseaux, il faisait un froid 'sec, les rues étaient nues, et quand le vent soufflait, on ne sentait plus sa figure. Sophie rencontrait quelquefois dans l'escalier une petite vieille proprette qui habitait dans la maison. Elle lui disait : • Bonjour, ma belle... Comme vous êtes courageuse !... Sophie répondait : u II le faut bien. Madame... » Le dimanche, elle ne travaillait pas à l'atelier, donc n'était pas nourrie. Elle ne mangeait pas le dimanche. Elle avait dû acquérir une pèlerine chaude pour l'hiver, ce qui avait ruiné ses économies. Ses bas étaient tout reprisés et ses chaussures percées à la semelle. Elle se demandait comment elle allait payer son mois, elle n'osait pas penser à l'avenir.
Quand le premit-r arriva, aucun argent. Elle alla chez Miï^*^ Devaux qu'elle n'avait pas re^'ue depuis son arrivée. Celle-ci n'écouta pas son récit, elle n'avait pas le temps, tira trois francs de sa caisse, les lui donna, et lui dit un au revoir très significatif. Sophie porta les trois francs au logeur, et lui demanda de patienter quinze jours, jusqu'à sa paye... Mais maintenant elle était en retard, elle ne remonterait
jamais le courant, et il fallait encore absolument qu'elle s'achetât une paire de bottines.
Elle rencontra un jour dans la rue Lafayette,en revenant de l'atelier, la vieille de sa maison : « Vous rentrez, ma belle ? Moi aussi » et la vieille marcha à côté de Sophie. Elle la fit entrer dans sa chambre, elle l'invita à boire un peu de rhum et d'eau chaude sucrée pour se réchauffer. Elle la regardait : < Vous êtes jolie, petite. » Puis elle lui demanda si elle était contente... Sophie raconta ses misères. « Ah jeunesse !... marmotta la vieille. Moi aussi j'ai été comme vous, et je le regrette bien à présent. On laisse passer son beau temps, les années courent, on perd ses couleurs. Quand on est gentiment tournée et intelligente, on pourrait être si heureuse. " Puis elle laissa Sophie remonter chez elle.
Le hasard, sans doute, voulut que, depuis ce jour-là, la mère Rançon se trouvât à plusieurs reprises sur le chemin de l'ouvrière ; la petite l'intéressait, elle lui parlait chaque fois avec bienveillance, elle lui prêta cinq francs pour acheter des bottines. Puis un peu de temps passa. Puis elle réclama l'argent : Sophie était toujours gênée, elle ne pouvait pas rendre. « Cela vous serait facile, mon enfant, disait la vieille, on vous remarque beaucoup en ville. Je connais des Messieurs qui vous ont rencontrée. . .» Sophie rougissait. . . Elle ne s'étonna pas autrement cependant de trouver chez la vieille, un soir, un Monsieur d'un certain âge, bien habillé, en chapeau haut de forme, qui paraissait très convenable et qui la regardait avec bonté.
« Ah ! ma foi tant pis ! j'en ai assez ! dit Sophie Mittelette un dimanche. Et puisque je ne peux pas arriver... »
Et elle quitta l'atelier.
Quelques' bons mots et réflexions
de gens de lettres
Quand ses amis faisaient remarquer à Corneille sa mise fort négligée, il disait :
— « Je n'en suis pas moins Pierre Corneille. «
La Fontaine, dînant chez des gens ennuyeux, n'ouvrit pas la bouche. Et se levant au dessert, il déclara qu'il était temps pour lui de se rendre à l'Académie. On lui objecta qu'il était encore beaucoup trop tôt.
— ^' Eh bien ! je prendrai le plus long, >- répondit-il.
]VIme dç Sévigné venait de verser chez son notaire la dot de sa fille.
— « Voilà. — fit-elle — beaucoup d'argent pour obliger M. de Grignan à coucher avec ma fille. »
Après un moment de réflexion, elle ajouta :
— « Il y couchera demain, après-demain, et toujoui^... ma foi ! ce n'est pas trop d'argent ! »
On demandait à M. Dacier lequel était le plus beau, de Virgile ou d'Homère. 11 répondit :
— « Homère est plus beau de mille ans. »
Un homme disait à Fontenelle :
— '( Je voudrais vous louer, mais pour cela il me faudrait toute la finesse de votre esprit. »
— « N'importe — dit Fontenelle — louez toujours. »
C'est lui qui faisait ainsi l'éloge du Bonhomme :
— « La Fontaine était si bête qu'il ne savait pas qu'il valait mieux qu'Esope et Phèdre. <
Il disait de Roy. l'auteur des opéras, qui était très timide dans le monde : y
— « C'est l'homme d'esprit le plus bête que j'aie connu. •>
On connaît la boutade de Piron sur l'Académie :
— « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre.»
Voltaire disait de Marivaux :
— ( C'est un homme qui connaît tous les sentiers qui aboutissent au cœur humain, mais qui n'en sait pas la grande route. »
Duclos n'aimait pas l'abbé d'Olivet : il disait de lui :
— <( C'est un sot. C'est moi qui le dit et c'est lui qui le prouve. »
L'abbé Sie;^•es disait un jour à Rivarol :
— « Permettez-moi de vous dire ma façon de penser...
LES xMARGES 203
Rivarol l'interrompit :
— « Dites-moi tout uniment votre pensée, et épargnez-m'en la façon. »
M. de Feletz disait à propos du Solitaire, roman du vicomte d'Arlincourt qui avait eu d'innombrables traductions :
— « Le Solitaire a été traduit dans toutes les langues, excepté en français. »
Un journaliste s'était beaucoup moqué de M. Vatout, l'écrivain politique. Il le rencontra un jour chez des amis.
— « Tiens ! dit-il en sortant, c'est là ce Vatout sur qui j'ai •écrit tant de choses ! Ce n'est pas du tout ainsi que je me le serais figuré d'après le portrait que j'ai fait de lui. »
Alexandre Dumas disait un jour au roi Louis-Philippe :
— « Sire, je suis le fils de mes œuvres. »
— « On prétendait bien aussi que vous n'en étiez pas le père, » fit le roi.
Dumas fils disait de son père :
— « C'est un grand enfant que j'ai eu quand j'étais tout petit. »
Un poète demandait à un de ses confrères son avis sur un distique de sa façon :
— « Il y a des longueurs, » répondit l'autre.
Henry Becque avait fait sur Hérédia cette épigramme : M. de Hérédia est un homme qui compte, Il a fait deux ou trois sonnets de plus qu'Oronte.
On demandait à un professeur qui enseignait, au Collège de France, quelque science bizarre, l'herméneutique ou la sphragistique, s'il avait beaucoup d'élèves :
— « Je n'en ai pas, répondit-il, mais je n'ai que quarante ans. En général, et c'est déplorable, on n'apprend la sphragistique que pour succéder plus tard à celui qui vous l'a enseignée : mon âge, voyez-vous, décourage les élèves.
Tristan Bernard, Chevalier de la Légion d'Honneur, disait en souriant à quelqu'un qui n'était pas très honnête :
— « Mon cher monsieur, j'occupe dans la Légion d'Honneur le même grade que vous dans l'industrie. »
20t LES MARGES
^Marges
A Marseille, l'autre jour, M. le ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, a, sauf respect, lâché unesottise; il parlait de Puget. Alors, dans un beau mouvement d'éloquence, il s'écria :
« C'est un prolétaire. C'est un prolétaire dont le monde des travailleurs peut avec raison se glorifier. >
11 n'y a pas de " prolétaires » en art, M, le Ministre des Beaux-Arts. Pas plus qu'il n'y a de bourgeois. Il y a des artistes. Le grand artiste, un Puget, échappe absolument aux classifications des politiciens. Il est en dehors.
Le « monde des travailleurs > n'a pas à se glorifier de Pug'et, pas plus que l'aristocratie ne se glorifiera de Saint-Simon, ni la bourgeoisie de Balzac. L'humanité entière, seule...
Véritablement ce besoin électoral d'enrôler dans son parti
des gens qui n'en peuvent mais, de pauvres grands sculpteurs
morts il y a deux siècles, est d'un effet comique irrésistible.
Evidemment M. Briand estime que Puget aurait voté pour
lui, et c'est pour cela qu'il en parle avec sympathie... Un
singulier point de Mie, tout de même, pour un ministre des
Beaux-Arts.
Je sais bien d'ailleurs que si les ministres s'égarent, c'est la faute aussi de certains artistes. Ceux-là ne songent point qu'à leur art : ils ont des pensées profanes. On ne saurait trop redire qu'un artiste ne doit avoir d'amours ou de haines politiques que dans la mesure où ils intéressent son art.
Il me plaît toujours, à ce sujet, de comparer l'attitude de Willette à celle de Forain. Forain s'est jeté dans un combat indigne de son grand talent ; en devenant partisan, il a rapetissé son observation et l'a amoindrie. Epousant de petites rancunes, il s'est diminué. — Willette, lui aussi, a des haines. Or, comme c'est plus intéressant ! Il nourrit deux grandes haines pohtiques : celle des Anglais et celle de M. Béranger. Mais s'il déteste M. Béranger, s'il déteste les Anglais, c'est qu'il juge ces gens-là funestes à l'art. C'est qu'ils offensent son esthétique, choquent tout ce qui lui tient à cœur.
Aimer la politique, c'est aimer à haïr. Si vous voulez haïr, haïssez du moins à la façon de Willette. Ayez des haines d'artiste.
M. Coffe rapportait un jour avec bonheur l'amusante histoire d'Henri Fouquier, écrivant, dans un de ses articles, sur Stendhal : « Je l'ai connu. Je le voyais au cercle des Ganaches où il allait dîner tous les jours. » Or Stendhal est mort en 1842. Et Henri Fouquier n'était né qu'en 1838. Il semblait donc assez difficile que celui-ci eût connu l'auteur de la Chartreuse da .s les circonstances qu'il indiquait. — Mais il paraît que jamais Fouquier n'avait dit cela.
En vérité, c'est dommage. L'anecdote était savoureuse. Et elle était plus précieuse encore, parce qu'elle faisait bien comprendre le quç c'est que le journaliste. Le journaliste n'est pas un homme, d'abord il n'a point d'âge : il a tout vu depuis les t-mps les plus reculés jusqu'à nos jours. 11 était KU mariage de Louis XIV et à la bataille de Waterloo, il a assisté aux derniers moments de la princesse de Lamballe et il a tenu dans ses bras le jeune Prince Impérial. Le journaliste n'a pas d'âge, mais ce qui est encore plus beau, c'est qu'il n'est pas davantage situé dans l'espace ; il est partout. C'est un être d'une fantaisie et d'une légèreté adorables. 11 se trouva en même temps sur tous les points du globe : hier à Pékin, aujourd'hui à Sydney, demain à Montmartre et lundi prochain à Madagascar. Le journaliste a cent ans, il a mille ans, il a aussi mille corps et mille visages, mille présences. C'est une figure symbolique et imaginaire, une manière de divinité que nous devons tous adorer à genoux. Le mot impossible n'est pas Journaliste. Le journaliste, c'est l'histoire, c'est la géographie, c'est la médecine, c'est la physique et la chimie, le journaliste, c' st la Science. Le journaliste, c'est la Biographie.
Aujourd'hui, il nous reste encore un journahste : M. Clare-
tie. {p)
Il y a, il y a eu surtout, une autre espèce de journalistes. Je pense à Alphonse Karr, parce que c'était en vérité un esprit charmant, — et à cause du buste qu'on lui a élevé cette année à Saint-Raphaël. Ce buste n'est d'ailleurs qu'un hommage des commerçants, des hôteliers, des marchands de fleurs de la Côte d'Azur, hommage de gratitude rendu au pépiniériste et au propagateur du Midi. Si l'endroit où Al-
phonse Karr s'était jadis fixé, n'avait pas plu ensuite aux Anglais, l'auteur des Guêpes serait aujourd'hui oublié.
C'était cependant tout autre chose qu'un homme d'esprit de journal, c'était quelqu'un qui se mettait dans ses li\Tes, qui croyait à ce qu'il écrivait, celui qui terminait un jour en ces termes une série de sa gazette : ,
Mon indépendance n'est pas une de ces vertus chagrines et envieuses — qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours Vair de crier au voleur.
Ce n'est pas même une vertu, c'est une condition de mon tempérament. A une époque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce quil y avait un front pour lequel je voulais des couronnes, — de petits pieds sous lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux, — une existence que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de tous les luxes de la terre.
Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul ; cependant je me sentais fort et courageux ; — j'ai clierché quelle route je devais suivre et où je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie, embarrassées de ronces et d'épines, — conduisant péniblement à des buts que je ne désirais pas.
... Et j'ai découvert en moi que le' ciel m'avait richement partagé, car j'avais une fortune toute faite et une liberté assurée dans l'absence des désirs et dans la modération des besoins.
. . . Ainsi, — seul aujourd'hui, — quand les poètes eux-mêmes considèrent leur renommée comme un moyen et non comme un but, seul je suis resté poète, — - noblement paresseux et pauvre, — libre et dédaigneux, — et j'entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près d'un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie glacée, — j'assiste aux mêlées furieuses de l'ambition et de l'avarice, comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement pour des colliers de verre et des plumes rouges dont je ne fais aucun cas.
Les splendeurs de l'a nature, les causeries de l'amitié, — les rêveries de l'amour et les fêtes delapensée que le poète se donne à lui-même remplissent suffisamment ma vie, — et je n'y veux admettre rien autre chose.
\° II. Avril iço/.