LETTRE DE VOLEUSE
Chérie,
Je viens de prendre connaissance de ta babillarde, et jeté remercie pour le service que tu m'offres, mais je tiens, entends-tu, à ce que ce soit moi qui fasse prendre sa dernière tasse à cette vache d'AméUe, car si c'était une autre, ça m'enlèverait le plaisir que j'aurais à la refroidir moi-même.
Tu me dis que Poil-Ras a dû faire un beau coup, avenue Marceau. Il n'était ni bon, ni mauvais, car la vieille avait emporté tous ses bijoux. 11 a fallu nous rabattre sur ce que nous avons trouvé. Il y avait des choses de grande valeur, mais qui ne se vendent pas au fourgue. Je te dirai aussi que chez la vieille je connaissais très bien la boîte. Donc profitant que les paroissiens et les larbins étaient au Tréport, nous avons fait une excursion. Dans la salle à manger, rien en fait d'argenterie ; dans les chambres, pas un bijou, pas même une toquante. Alors Poil-Ras a dit comme ça qu'il fallait emporter tout ce qu'on pourrait. Avec Chocolat on a fait des paquets et on a mis dedans des bronzes, des tableaux, de la bath dentelle, puis nous sommes sortis sans que le pipelet nous voie.
A cette place où nous ne donnons que des pages de maîtres, nous avons publié déjà une lettre de M^e de Chalais au roi Louis XIII (no 6) • parce que — disions-nous — elle pouvait servir de modèle à l'art », de même que le simple compte-rendu de la théâtrale séance de la Convention, paru dans notre numéro 7. Nous imprimons aujourd'hui une lettre de voleuse : Gabrielle X. On remarquera la netteté de la vision, la rapidité de la narration, la vie, la force des termes, enfin toutes ces qualités, jusqu'à la beauté du style, qu'on vante justement chez une Mme de Sévigné. Le sujet et le ton de la lettre, pour être différents de ceux de l'illustre marquise, n'en sont pas moins remarquables.
Ci-après, comme un autre modèle de littérature féminine, on trouvera un morceau de Mme de Genlis.
Nous avons été mettre notre butin en sûreté, et le lendemain nous l'avons vendu. Il y en avait pour six cents francs. Ce n'était pas besef , mais enfin !
y Mais il y avait une chose qui me trottait dans le ciboulot, c'était l'argenterie et les bijoux qu'on n'avait pas trouvés. Je me disais que l'argenterie ne devait pas avoir été emportée au Tréport. J'en parle à Poil-Ras et je lui dis : « Si on y retournait « — « Je veux bien » qu'il m'a dit. Alors nous avons retourné dans la tôle.
Tout était remis en ordre, mais le pipelet était sur le quivive. Et puis un gardien est venu fermer la grille et a couru après nous avec son rigolo. Poil-Ras et Nicolas se sont élancés sur le pipelet et sa gonzesse, pendant, que moi je suis entrée dans la loge pour tirer le cordon.
Nous allions sortir, mais la femme avait chipé Chocolat par son grimpant, et comme elle gueulait et qu'il commençait à venir du' populo, il a dit : " Ne faites pas attention, elle est folle )' et il lui a enfoncé un doigt dans Fceil. La vieille a gueulé et s'est affalée, et nous nous sommes fait la paire.
On n'aurait jamais été poissés sans cette flotte de Julot. Je vas te dire, Julot était furieux qu'on ne l'avait pas emmerié et il a jaspiné.
On a été paumés et on a passé aux assises. Moi je n'ai eu que trois ans à cause de mes bons antécédents, tu parles ! Chocolat a écopé de dix ans et Poil-Ras de vingt ans de durs.
Ça m'a fait de la peine tout de même de le voir condamner, surtout qu'en sortant du tribunal il m'a dit avant de nous quitter : <* A revoir, ma petite Gabri ! Pense toujours à moi, mais quand tu me re verras, je serai un vieux birbe. »
J'ai tenu à te raconter tout cela en détail, parce que je sais qu'il y a des vaches qui ont dit que c'était moi qui avais vendu Poil-Ras. Mais qu'ils prennent garde, ceux-là. Trois berges c'est vite passé, et en sortant je pourrais bien régler mes comptes.
Je n'ai pas besoin de te dire de déchirer ce bifton en petits morceaux.
Ton amie pour la vie,
Gabrielle.