POÈME EN PROSE
Endimion, fatigué de la longueur du jour, dormoit une nuit couché sur des fleurs, les petits amours, après lui avoir délié son carquois, arrangeoient ses cheveux blonds sur son visage, et des fleurs qu'ils cueilloient auprès de lui, faisoient des tresses pour lui lier les mains, et des guirlandes pour le couronner. Les lys et les roses perdoient leur beauté auprès de ses lèvres vermeilles. L'air étoit parfaitement tranquille, le zéphir même retenoit son haleine, et tous les objets d'alentour sembloient dire par leur silence : voilà l'Amour qui dort.
Alors la Déesse du premier Ciel, toute couverte des rayons du Soleil, tira le voile sur la scène du monde, elle considéra quelques moments les campagnes vastes et sohtaires, et ayant secoué le bord de sa robe pour faire tomber la rosée, elle jeta par hasard les yeux sur une côte où, apercevant Endimion qui dormoit, elle descendit du Ciel pour contenter de plus près sa curiosité.
A peine parut-elle que la troupe craintive des petits amours disparut. Se croyant seule auprès de ce beau Berger, d'abord la pudeur retint ses pas, et incertaine de ce qu'elle devait faire, elle commençoit déjà à se retirer ; la beauté d'Endimion la fit revenir.
Elle se sentit tout à coup brûlée d'un feu qui remplit son cœur de tendres désirs ; elle marchoit doucement autour du Berger, s'approchant peu à peu jusqu'à ce qu'elle s'assit à son côté, et des diverses fleurs que les amours avoient tressées, elle lui couronna le front, et lui couvrit le sein.
Un moment après, elle lui prit la main qu'elle baisa, et ses baisers furent si vifs et si tendres, qu'Endimion en fut éveillé. Ebloui du grand éclat qui sortait des yeux de la Déesse, il trembla de respect, et s'alloit jeter à ses pieds, si en l'embrassant eUe ne l'eût retenu.
t5i LES MARGES
Aimable Berger, lui dit-elle, pourquoi es-tu surpris en me voyant ! Je suis Diane, l'Amour me conduit vers toi dans cette campagne, ne te troubles point, penses seulement à bien cacher ma tendresse dans le silence de la nuit, ou prépares-toi à éprouver mon indignation.
Grande Déesse, lui répondit-il. qui portes sur ton visage empreinte la lumière du Soleil, je ne suis qu'un simple Berger, indigne de tes soins ; mais si tu m'honores de ton amour, sois persuadée de ma foi, et pour t'en donner une marque, reçois ce voile blanc qu'Etlius mon père donna à Calice ma mère, comme un gage de sa fidélité.
En même temps, il lui présenta ce voile semé de perles, et comme il s'étoit un peu rassuré, semblable à une fleur qui se fane, il se laissa tomber de langueur aux pieds de sa Déesse.
Saint-Evremont.
« Art social
Nous nous occupions, dans le dernier numéro des Marges, du roman et des singuliers mélanges que sous cette étiquette beaucoup d'écrivains d'aujourd'hui nous offrent. C'est un gâchis. On se trouve en présence de la plus complète confusion des genres. Au point qu'un critique, M. Foley, a pu s'écrier, récemment : « Le mot roman ne veut plus dire histoire, mais signifie simplement une mesure, un volume de trois francs en prose. »
En cherchant les causes de cette confusion, nous avons rencontré sur notre chemin la question de l'art social.
On a beaucoup, dans ces dernières années, parlé de « l'art social ». On en a bavardé. De fâcheux malentendus se sont donc établis, et les idées les plus fausses ont été mises en circulation. Maintenant on voit des critiques littéraires féliciter les auteurs qui prêchent, et M. Brunetière, à l'Académie, ne craini, pas de déclarer que l'art qui n'est pas « social » est un art sans but.
C'est un spectacle curieux. Mais en même temps, il y a là un état d'esprit menaçant pour l'art littéraire.
Et tous les honnêtes gens, qui aiment la littérature pour elle-même, qui conservent d'elle le pur sentiment et le goût en sont un peu inquiets.
La sauvagerie de nos gens de lettres leur fait peur, et ils ressentent devant eux la même anxiété que si l'on voit une jolie et fragile pendule de Saxe dans la main d'un déménageur. Notre littérature, ils vont la casser !... Laissez-la donc tranquille, gros cerveaux, grosses têtes !... Et vous, là, qui dites des vers dans un porte-voix !
Le fâcheux malentendu, nous aimerions essayer dans les Marges de le dissiper. C'est fort audacieux, sans doute, et tout seul, nous n'oserions pas. Aussi nous sommes-nous fait aider. Nous avons, afin d'éclairer de tous les côtés la question, interrogé une dizaine de nos confrères fort divers de tendances et de tempéraments. Leurs réponses vont nous servir. Ce n'est pas une enquête, on l'entend, le cadre des Marges ne nous permet pas d'en entreprendre une, mais quelques points de vue utiles où se placer pour voir de partout le sujet.
Voici l'avis de Maupassant : « Les romanciers ont pour principal motif d'observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n'ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout li\Te à tendances cesse d'être un livre d'artiste. >' — (^ Pensez-vous ainsi ? " avons-nous demandé à nos confrères.
René Boylesve nous a répondu :
« Mon cher ami — Ce n'est pas la tendance qui fait qu'une œu^Te est mauvaise, c'est la prédominance de l'esprit tendancieux sur l'esprit artiste qui seul, crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force, qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la littérature — et à la différence des autres arts — embrassant toute la vie morale de l'homme, une direction morale y sera toujours sensible, en dépit des efforts contraires. Xe point moraliser ! Et la plupart de nos vieux contes ? Et les Lettres Persanes ? Et Candide et tout Anatole France ? Mais décrire des mœurs, c'est choisir telles mœurs à décrire, c'est déjà moraliser ! Ne point flageller ? Et lïronie ? et f esprit satirique ? Et Molière et Beaumarchais ? Ne point enseigner ? Mais qu'une grande leçon ressorte d'une fiction romanesque, je n'3' vois encore pas d'inconvénient — si la fiction elle-même m'a saisi par ses qualités propres !
« Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits ; mais si on les retourne, comme cela se fait aujourd'hui, je me révolte, car faire entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et d'enseigner cest jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes les belles âmes, tous les apôtres ou tous les marchands d' orviétan qui nont ni la vocation littéraire, ni la moindre notion de Vart redoutable d'écrire en français ; et test ensuite avilir la notion de cet art dans l'esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu'il va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés.
« A mon avis, le roman, comme tout art, est d'agrément. Son but principal est de procurer du plaisir. Qu'il touche à tout, pourvu que par la magie du talent, il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne serait pas là, exactement,, à savoir où il commence à être un genre ennuyeux? Ce n'est pas un critérium rigoureux, mais c est une indication.
« Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés ; il y en a de bas, de bouffons, d'élégants, de graves ; je pencherais à donner la liberté à toutes les sortes de romans, comme à tout le monde. Toutefois il y a un genre de roman qu'une tradition magnifique, composée par la puissance créatrice de Balzac, et par le goût de la perfection de Flaubert, a mis en France à un rang si élevé que tous les autres me semblent se rapetisser graduellement, à mesure qu'ils s'en éloignent : c'est celui qui tire tout son agrément de l'éclatante vérité des gestes, des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes.
Dans une conversation avec Catulle Mendès, nous avons noté ces deux phrases :
« Faire cela ( de l'art social) exprès est nul ; il faut faire cela sans le faire exprès.
« Il ne faut pas qu'un monsieur, en se mettant à sa table, se dise : je vais être utile. »
Léon Hennique nous a écrit :
« Je ne suis pas du tout de l'avis de Maupassant. Le livre d'artiste est pour moi celui bien pensé et bien écrit. Mais qu'il observe, décrive les passions humaines, ou moralise, flagelle, enseigne, au gré de la question sociale, peu importe. Vive la liberté ! «
François de Nion :
« Je suis absolument de l'avis de Maupassant, et persuadé que le livre ou la pièce à tendances sociales n'ont d'excuses que s'ils sont en dehors de cela des œuvres d'art. »
Marcel Ballot :
« J'ai déjà eu occasion de batailler, moi aussi, contre la littérature dite « sociale » qui n'est le plus souvent qu'une propagande politique de droite ou de gauche, parfaitement étrangère à l'art.
« Toutefois entendons-nous : j'estime que la littérature doit refléter la vie sous tous ses aspects et que le roman social en vaut un autre, quand il est aussi un bon roman, tel, par exemple, V Apprentie, de Gustave Geffroy.
« Mais je ne vois aucune raison de lui donner le pas sur le roman passionnel, ni psychologique, ni pittoresque, ni sur le roman sans épithète qui pourrait bien être le meilleur de tous. »
Maeterlinck :
<f A quoi bon promulguer des lois de ce genre ou de quelque genre que ce soit ? En vérité, à les bien examiner, il existe peu de chefs-d'œuvre qui ne soient « à tendance w.
Charles-Louis Philippe :
« 11 faut pourtant grouper ses personnages autour de quelque chose. Je ne crois pas à la photographie. Que faisonsnous d'autre que ceci : nous nous essayons dans la vie à découvrir une loi morale, nous ne nous bornons pas à penser : « Cet homme est ainsi fait » mais nous pensons : « Voilà, l'humanité est ainsi composée, et le but auquel elle pourra atteindre sera celui-ci, non pas celui-là. » Assurément, nous ne condamnons pas, mais nous nous efforçons de comprendre. Nous rendons compte de nos expériences, nous en enseignons le résultat.
« C'est te dire que je ne suis pas de l'avis de Maupassant. »
Rachilde :
« Mais oui, je suis de l'avis de Maupassant, et je trouve même qu'on ne peut rien ajouter de plus définitif à ce qu'il a dit visant l'art social. »
Rémy de Gourmont :
« Je suis de l'avis de Maupassant, mais surtout du vôtre. J'approuve fort votre article de juillet dans Les Marges. »
Saint-Georges de Bouhéher :
« Pour faire vivre un personnage de roman, il faut — d'ordinaire, — s'oublier soi-même. Dans un roman, les passions des héros, et leurs aventures, et jusqu'à leurs moindres jeux de physionomie ne devraient participer que de leur nature, et les révéler.
Quant à nos idées morales, nous avons, n'est-ce pas, assez d'autres moyens que le roman pour les traduire.
D'une lettre particulière de Louis Bertrand :
« Mon cher Montfort — Je trouve votre mot, en arrivant à Rubiana, où je fais un séjour d'une semaine. Je vous avoue que je ne pensais guère avoir à répondre sur une question d'esthétique dans ce pauvre village piémontais où l'usage de l'encre est à peu près inconnu.
« Me permettez-vous tout de suite une petite critique ? Pourquoi faire hommage à Maupassant d'une idée qui appartient à Flaubert ?... J'ajoute que vous eussiez trouvé facilement dans la correspondance de ce dernier, une foule de phrases ou de passages qui expriment la même chose avec plus de largeur d'esprit, plus de vigueur intellectuelle. J'ai peur que cette phrase de Maupassant ne rapetisse le débats surtout si l'on cherche dans ses romans l'application de sa théorie. C'était un esprit un peu commun, quelque chose comme un Boileau en prose, qui a très bien fait tout ce qu'il a tenté, parce qu'il n'a choisi que des sujets médiocres, exactement appropriés à sa sensibilité qui était pauvre et à son intelligence qui était fort terre à terre.
« Je pense que peu de gens constesteront la vérité de sens commun incluse dans les lignes que vous m'adressez. Pour ma part, fy souscris pleinement, et cela, comme vous, en esprit de réaction contre le roman historique et le roman dit social. Mais je trouve la formule de Maupassant bien étroite et bien peu claire. Il faudrait tout un article pour développer ce qui lui manque et dissiper les confusions auxquelles elle se prête.
« Vous m'excuserez de ne pas vous en dire davantage. Je vous écris sur une table d'auberge, laquelle est horriblement bancale, et j'ai sous les yeux toute une bande de rustres qui poussent des hurlements en jouant aux boules, tandis qu'en bas du village, on chante des cantiques, autour de l'église... ')
Nous avons trouvé, dans l'enquête Httéraire de M. Vauxcelles au Matin, l'opinion d'Octave Mirbeau. La voici :
« La littérature doit être la peinture de l'être vivant, dans ses rapports avec la nature, les mœurs, les lois... f^réer des^ êtres vivants, voilà qui vous a une portf'e sociale ! Mais le prêche, dans le roman ou à la scène, laisse indifférents spectateurs et lecteurs. >>
La lettre que nous a écrite Romain Coolus, nous paraît conclure :
« Maupassant, à mon sens, a pleinement raison, et le passage heureusement choisi que vous me citez, me paraîtrait inattaquable, si, dans la dernière phrase, il avait écrit « thèse » au heu de « tendance ». Car il n'est pas douteux que Germinal et Résurrection soient tendancieux, et ce sont sans conteste des Ywres d'artistes. La vérité est que la conférence, le prêche, la démonstration morale ou sociale doivent être exclus de V œuvre d^art qui perd tout son prix,dès qu'elle s'efforce de convaincre au lieu de chercher à créer de V émotion. Mais « l'art social » n'est pas nécessairement apostolique ou didactique, il peut être tout autre chose, et des œuvres telles que la Puissance des Ténèbres, les Tisserands, ou la Bonne Espérance suffiraient, ce me semble, à le démontrer.
Je crois qu'après avoir lu ces divers avis, l'origine du malentendu s'avère, évidente. Et les critiques sont excusables d'être arrivés à celui-ci, quand on peut voir trois artistes aussi différents de tempérament et d'âge que Léon Hennique, Maurice Maeterlinck et Charles-Louis Philippe, mais tous les trois, de très sûrs artistes, le soutenir aussi.
» A les bien examiner, dit l'auteur de la Vie des Abeilles, il existe peu de chefs-d'œuvre qui ne soient « à tendance ». En effet. Evidemment. Mais voilà précisément d'où vient la confusion... Il n'est pas une œuvre d'art, de même qu'il n'est pas une scène de la vie, qui ne conclut. Mais, comme dit Catulle Mendès, elles ne le lont pas exprès. Et si tu veux enseigner ta loi morale, Philippe, fonde une église et prêche. Ne sois plus romancier, plus artiste. Seulement c'est tout autre chose que tu fais, et c'est pourquoi tes romans sont d'excellentes œuvres d'art. Tu ne crois pas à la photographie, non ; mais tu crois à la peinture, n'est-ce pas ?... L'œuvre d'art cesse d'en être une, selon l'expression de Boylesve, si on y observe la prédominance de l'esprit tendancieux sur l'esprit artiste.
L'œuvre d'art est une représentation de la vie. Le romancier, le dramaturge doivent se borner à porter dans le livre ou sur la scène des moments de la vie. Et, comme la vie,
l'œuvre d'art ne doit point démontrer, mais montrer. Dès qu'elle cesse de montrer, elle n'est plus une œuvre d'art. Dès que l'auteur parle (par la bouche de ses héros), le roman finit. Ce sont les actes, les faits, c'est la vie qui doit parler.
Que le critique donc ne conseille pas à l'auteur de faire de « l'art social », c'est-à-dire à dégager lui-même la leçon des tableaux qu'il peint, mais qu'il l'exhorte plutôt, et de toutes ses forces, à faire de l'art tout court, c'est-à-dire à bien peindre ses tabkaux. Bien peints, vrais et humains, ils seront plus « sociaux » que toutes les œuvres faites exprès d' « art social ». lesquelles ne sont que « de la propagande politique parfaitement étrangère à l'art ». Car de ces tableaux-là il se dégagera naturellement une leçon pour tout lecteur intelligent.
La Soirée perdue
Nouvelle
Comme nous flânions un soir dans les rues de Barcelone, la porte, violemment éclairée, d'un petit café-concert nous attira. Il fallait passer la soirée — et qui savait si pour nous, étrangers, il ne se rencontrerait pas là quelque chose d'intéressant ^ — nous entrâmes.
Dans la salle, rafïluence était considérable. Nous ne pûmes nous caser qu'à la galerie, devant une table occupé^ déjà par deux espagnols lesquels, accoudés à la balustrade, suivaient le spectacle avec attention. Parmi l'atmosphère étouffante, après chaque numéro, les applaudissements partaient, passionnés... Un public surtout, à ce qu'il semblait, d'employés et de commerçants du quartier, — très peu de femmes, — ■quant au local, il aurait pu passer, sauf l'absence d'uniformes, pour celui d'un boui-boui de province, en France, dans une ville de garnison ; c'était grand, (quatre loges s'ouvraient à la suite de la galerie) et sur la scène, qu'on distinguait à travers un voile de fumée, des chanteuses françaises se •démenaient. Une vraie série : gommeuses, excentriques, « réa-
listes », toutes dégoisant leurs inepties d'une voix insuffisante, avec des gestes monotones et absurdes, et toutes accueillies avec la même satisfaction.
Ce tableau ne nous eût offert que de médiocres sujets de réflexion, mais que les espagnols si violents, si âpres, pussent se régaler de tels chétifs produits de l'esprit parisien nous frappait, le prestige de la gaieté et du goût français sans doute, prestige qui égare un spectateur comprenant à peine notre langue, et le fait accueillir de confiance nos pires productions comme des objets d'une élégance suprême... Dans le succès que nous constations, entrait certainement beaucoup de satisfaction conventionnelle. Ou bien encore il allait tout droit, non pas aux chansons, mais aux chanteuses, et celles-ci plaisaient aux hommes d'ici, simplement parce que, étant étrangères, elles contenaient pour eux ce grain de mystère et d'inattendu que toute femme d'un autre pays nous apporte.
Enfin parut sur la scène une chanteuse espagnole : une grande femme laide et mal habillée. . . Mais dès qu'on l'aperçut, le silence se fit. Elle commença, et, pour nous ce fut une stupéfaction... Puissante et variée, avec des réserves incroyables, les oppositions les plus surprenantes, la voix impressionnait comme un organe de ^uve. Elle chantait des malaguenas, et cela était d'une violence bizarre, passionnée, farouche : cris de bête sous la caresse, plaintes, gémissements, vociférations éclatantes... Elle chantait, et c'était voluptueux et barbare, d'une saveur inconnue et extraordinaire. Etonnés, frisonnants, tout à fait pris par cet art où passait la vie entière d'une race ardente, nous écoutions avec l'âme. D'ailleurs, nous vîmes alors de l'enthousiasme espagnol. Tous les auditeurs s'étaient reconnus dans cette voix ; si, tout à l'heure, des françaises les amusaient, ils venaient maintenant de frémir. Le chant avait touché leurs entrailles. Aussi le plafond aurait pu crouler aux battements des mains, et l'on forçait la chanteuse à recommencer, puis, encore, et encore...
Cependant, les artistes, dans leurs costumes de scène, avaient passé dans la salle. Maintenant elles étaient dispersées, ici et là, aux fauteuils et à la galerie, attablées avec les spectateurs. Et les couleurs crues dont elles étaient habillées, le disparate de leurs accoutrements, faisaient le milieu pitto-
resque. La chanteuse de grande romance dans une toilette de soirée décolletée, s'opposait au bébé en robe courte et sans taille, la gommeuse et son chapeau énorme, extravagante, toute brillante de faux diamants, contrastait avec les danseuses en petit corsage, jupe de tulle et tutu.
On leur faisait fête. T^out près de nous, un espagnol en avait invité une, et avec elle il parlait français, à voix très haute ; heureux de montrer aux voisins qu'il connaissait Paris, qu'il s'y était amusé. Son air de mauvaise compagnie portait à penser d'ailleurs que de Paris il ne connaissait guère que les trottoirs du quartier Latin : sans doute on l'avait envoyé là-bas étudier le Droit ou la Médecine, et il avait surtout travaillé avec des étudiantes de brasserie, arborant sur le boulevard Saint-Michel des cravates criardes, des complets étonnants, de grosses bagues et son accent de rastaquouère. Pour l'instant il faisait beaucoup de bruit avec la française, une fille fatiguée, à la voix éraillée, qui, avant d'échouer dans ce boui-boui de Barcelone, avait dû rouler un peu partout : elle lançait des grossièretés en riant très fort : « Alors, nous allons fére la fête ce soir, bébé -> lui disait l'espagnol de sa voix rauque.
Sur la scène, le spectacle continuait. A la chanteuse de malaguenas avaient succédé encore des françaises, puis un couple d'aragonais, la femme dans un costume qui ressemblait à celui de nos grisettes de 1830 : petits souhers, jupe -courte, léger châle en pointe jeté sur les épaules, une haute coiffure ; elle chantait... L'homme, en culotte courte et collante, assis et une jambe croisée sur l'autre, accompagnait sur la guitare.
Tous les deux étaient beaux, ils nous avaient intéressés...
Mais bientôt vint un numéro qui nous enleva. Au rythme d'un orchestre de guitares, deux danseuses andalouses s'étaient élancées sur les planches. Elles sautaient, tournaient, bondissaient, avec des ronds de bras et des mouvements de hanches empoignants. L'une, surtout, était déUcieuse. L'ne enfant : quinze ans peut-être, — mais si menue, d'une grâce cependant parfaite. Non point grêle et mal formée encore comme chez nous, les filles de cet âge. Au contraire, propor-
tionnée admirablement, déjà faite, fillette d'Espagne fraîche et charmante. Ses gestes ravissaient ; en dépit de toute notre attention à les sui\Te, impossible d'en noter un qui ne fût pur. Elle courait sur les planches, ses petits pieds avaient des ailes, légèrement ce corps exquis volait sur tout le théâtre, et elle jouait des castagnettes comme un ange. Elle nous parut d'autant plus adorable que sa partenaire était disgracieuse.
Aussi jeune, mais beaucoup plus grande, celle-là était maigre et dégingandée, avec des mouvements disloqués. Sa danse semblait une parodie de sa compagne, mais une parodie d'où ressortait tout ce que l'autre avait de charme... Nous étions enthousiasmés, nous nous exclamions de plaisir. . . Enfin, après avoir été bissées, les deux danseuses disparurent.
Nous ne pensions plus qu'à les revoir. A en juger par leurs camarades, ces deux danseuses devaient être d'un abqrd facile. Sans doute, elles aussi passeraient bientôt dans la salle, il suffisait de les guetter pour qu'on n'eût point le temps de nous les souffler.
Nous quittâmes donc notre galerie. Il fallait «savoir par quelle porte les artistes arrivaient de la scène : nous découvrîmes le passage dans une buvette attenante. et sur laquelle s'ouvraient les loges. Au fond de la buvette, en face de la caisse, aboutissait un petit escalier tournant, noir, qui paraissait sortir d'une cave ; c'est par là que les chanteuses remontaient. Nous nous y établîmes en sentinelle. . . Près de la porte, des hommes assez équivoques et quelques filles entouraient un tapis vert, jouant un jeu catalan où le minimum était d'un Féal. Le bruit de la monnaie de cuivre et la vue des doigts qui la maniaient sentaient la crapule. Debout derrière les joueurs, nous les regardions. Des femmes,assisesauxtablesde la buvette, nous lançaient des coups d'œil engageants.
Je liai conversation avec un français, qui était là et semblait bien connaître l'endroit. L'entretien arriva aux deux jeunes andalouses. Il ne pensait pas qu'on put les avoir, — ■ car, disait-il, la mère les accompagnait toujours. L'n tel détail nous rendit encore'plus impatients de les revoir. Mais nous surveillions en vain l'embouchure sombre de l'escalier : elles ne paraissaient pas... Nous écoutions le singulier jargon qui se parlait autour de nous, nous voyions sur le tapis vert
inondé de lumière glisser le râteau du croupier, poussant d'une place à l'autre un petit tas de monnaie sale ; de temps en temps, venant du spectacle, un éclat de voix, une note aiguë, arrivait jusqu'à nous, et nous ressentions une impression bizarre de surprise et d'inconnu.
Tout à coup, comme crachée par le trou noir, la grande fille disgracieuse jaillit, avec sa jupe courte et sa robe pailletée. Elle passa vite, maigre, et d'un air provocant de gamine vicieuse. Cela s'était produit si soudainement que nous n'avions pas bougé. L'autre, la toute gracieuse, parut ensuite. Mon Dieu, qu'elles étaient jeunes ! elles l'étaient autant, ici, tout près de nous, que dans l'éloignement de la scène !... Nous restions immobiles, stupéfaits, incertains sur ce que nous devions tenter. Toutefois le milieu de débauche où nous étions nous enhardit ; il eût été extraordinaire qu'il autorisât ces deux petites danseuses à cultiver leur vertu.
Raymond, s'approchant d'elles, les pria d'accepter d? prendre quelque chose avec nous. 11 n'y eut point de difTicultés. Alors nous repassâmes à la galerie. Elles demandèrent des sorbets. Puis, accoudées à la rampe de fer, elles suivirent le spectacle avec un intérêt enfantin. De temps à autre, elles échangeaient une remarque rapide, spontanée, sur un objet qui venait de les frapper ; elles avaient vu cent fois sans doute les scènes qui se déroulaient à présent sous leurs yeux, mais elles y prêtaient toujours un intérêt amusé, une curiosité de petites âmes neuves étonnées de tout. Elles semblaient ne faire aucunement attention à nous ; seulement, parfois, elles nous lançaient des coups d'œil sournois d'écolières disipées, elles échangeaient des regards, se poussaient le coude et riaient. La grande fille s'appelait Rosario ; ses coudes appuyés sur la rampe, la tête dans ses mains, son corps mince allongé, elle regardait de ses grands yeux effrontés ce qui se passait sur le théâtre. Puis elle se retournait brusquement vers la petite Dolorida et se mettait à parler très vite, en cHgnant des yeux ou du nez, nerveuse, ravagée de tics, comme une fillette qui passe à la puberté.
Nous essayions de les faire causer. La petite Dolorida disait qu'elle était allée à Paris ; elle y avait dansé à l'Exposition :
96 £es marges-
Paris était une belle ville... Elle montrait une figure naïve et franche, une bouche délicieusement fraîche, de jolis cheveux noirs, les yeux les plus irréfléchis du monde. Elle nous regardait avec curiosité, jetant des regards rapides sur nos bagues, sur la chaîne de montre de Raymond, puis elle se retournait du côté de la salle, avec l'air d'un petit chien qu'une foule de choses brillantes autour de lui attirent, qui voudrait pouvoir les voir toutes à la fois et passe de l'une à l'autre avec une charmante vivacité.
Cependant, Rosario, engageait son amie à nous montrer qu'elle savait parler le < francé ». Et Dolorida, avec une mine à peindre et en nous tirant par la manche, disait avec application : « Ecoutez mousieu... voulez- vous donner pour moi mousieu... oun frin... ounfrin!" Puis elle demandait si nous soupions : « Souparem ? >> Et comme nous a\ions répondu que oui, elle se levait sans rien dire et disparaissait un instant.
Maintenant nous avions bon espoir. A Paris, les femmes avec qui l'on soupe ne sont pas trop farouches, on peut compter qu'elles ne vous opposeront point une résistance fort sévère... Toutefois, en examinant nos deux compagnes, nous n'osions encore nous croire leurs vainqueurs. Enfin nous allions voir.
On passa dans une des loges; celles-ci, le spectacle terminé, devenaient cabinets particuhers ; cabinets peu discrets, le côté, donnant sur le théâtre, restant ouvert et, d'autre part, la porte ne fermant point. On voyait par la baie, la salle, tout à l'heure bruyante et éclairée, à présent vide, obscure et silencieuse. On entendait dans la loge voisine les grands éclats de l'espagnol et de la chanteuse française.
Dolorida et Rosario avaient commandé un souper singulier : du saucisson et de la salade russe, du poulet et, pour la fm, des moules marinières...
Nous étions seuls. Nous pensâmes à en profiter, et nous nous approchâmes de nos convives. Mais, au lieu d'être faciles, d'autant plus que nous ne recherchions qu'une mince faveur, nos deux soupeuses, se levant, se mirent à se défendre avec furie.
Raymond avait posé un baiser sur les lèvres de Dolorida, elle le cracha en rugissant comme une petite sauvage. Il con-
tinuait, il effleurait son corsage d'une main hardie : le sang aux joues, un éclair passant dans ses yeux, elle saisit un couteau, elle avait senti l'offense comme une duchesse. Ce naturel, ce feu me ravissaient. Ils excitaient Raymond qui, en outre, ayant conscience du ridicule, en serait devenu brutal... Quant à moi, mes attaques étaient repoussées avec perte. Rosario criait et me pinçait.
Mauvais début.
Il y eut une trêve. Nous nous regardions, Raymond et moi ; nous avions senti que nous étions joués ; ce serait un souper blanc. Tout de même, il était sot de se voir ainsi tenus en respect par deux petites danseuses de café-concert. Notre dépit s'augmentait de l'idée que notre défaite serait publique : la porte ne fermant pas, on entendait tout de la buvette et des loges voisines, on allait faire des gorges chaudes de notre aventure... Déjà chaque éclat de rire de l'espagnol et de la française nous semblait s'adresser à nous. Et nous croyions saisir, sur la figure du garçon, un air qui nous donnait envie de le jeter dehors.
Cependant, maintenant que les plats étaient sur la table, les deux enfants se précipitaient dessus avec un appétit de louveteaux affamés. Sans doute, n'avaient-elles pas mangé depuis trois jours, leurs yeux brillaient, eUes dévoraient tout avec une gloutonnerie prodigieuse. Rosario mordait à même le pain, mettait les doigts dans la sauce, empoignait le? os de poulet et les suçait. Elles étaient sales comme des gosses en tablier qui, les mains tachées d'encre et les ongles noirs, mangent leurs tartines de confiture en s'en barbouillant la figure. Rosario n'avait d'yeux que pour son assiette, elle se léchait les doigts et ne faisait plus attention à rien... J'allongeais vers elle une main libertine, qu'elle chassait rapidement d'un coup de fourchette.
Pour Dolorida, elle ne s'était arrêtée qu'un instant, et pour dire : « Mousié, voulez-vous donner un bifteck à ma mère ? » Alors nous avions répondu « : Ta mère est là ? Va la chercher » Si nous tâtions de l'entremise de la mère ?... L'enfant n'avait pas riposté et s'était remise à manger. Raymond la regardait avec mécontentement, le nez long d'une aune. Ses tentatives ayant été déjouées complètement, il avait renoncé, mais avec l'envie de giffler sa rebelle.
Nous attendions dans un piteux silence. Nous pensions « Alors, que cela finisse vite ! Qu'elles se bourrent et s'en aillent... »
Cependant, nous avions réglé la note. Et elles, la dernière bouchée à peine avalée, poussant la porte, s'étaient enfuies, sans même nous dire au revoir. Nous sautâmes dehors, doublement vite, car nous avions hâte d'échapper aux regards du café.
Dans la rue, nous les aperçûmes à la lumière d'un réverbère, marchant aux côtés d'une grosse femme qui avançait lentement.
Raymond s'approcha de celle-ci, la salua, et se mit à lui parler en catalan :
— Buenes... Pourquoi ne pouvons-nous pas la faire venir avec nous ?
— Qui ?... Elle, senor ?... dit la mère. (Elle parlait de Rosario). Mais c'est une enfant : elle a quatorze ans.
— Quatorze ans... elle en a seize ! s'écria Raymond. Seize... Et les espagnoles de seize ans sont comme les filles de chez nous à vingt.
— Elle n'est pas formée.
— Il y a des françaises qui ne sont pas formées à dix-huit ans, et elles vont avec les hommes.
— Ça, c'est vrai, fit la grosse femme. Mais la nine est toute jeune... Ah ! si vous pouviez nous trouver un engagement !... Puis elle se mit à parler castillan.
— Parla catala ! Parla catala ! dit Raymond. Combien avez-vous ici ?
— La petite a un douro par jour. Et quand nous avons tous mangé, il ne reste plus rien.
— Ne pourrait-on pas s'arranger ? demanda Raymond.
— La petite est bonne, prononça la vieille sentencieusement. » Elle réfléchit. Puis elle reprit : « Non, c'est trop tôt... Je suis sa mère. Ce serait criminel. . . Cela me serait égal à moi, mais vous l'abîmeriez, senor. »
Nous étions arrivés à leur calle. Dolorida et Rosario étaient un peu devant, la mère les appela. Elles arrivèrent, obéissantes : « Au revoir aux messieurs... » Alors, dociles, elles nous donnèrent une poignée de main puérile: « Buenes senores »,. et s'en allèrent.
Marges
Roman populaire et roman feuilleton.
Le Gaulois, à propos de M™^ Daniel Lesueur qui entreprend, paraît-il, d'écrire des romans populaires littéraires, a publié une enquête sur ce sujet :
Est-il possible d'accorder le genre du roman populaire avec la littérature proprement dite ?
On a généralement, dans les réponses, confondu le roman feuilleton et le roman populaire. Peut-être, cependant, y aurait-il là une distinction à marquer. Le roman feuilleton, c'est-à-dire un roman très grouillant, avec beaucoup de personnages, beaucoup de milieux, et par suite des péripéties nombreuses, le roman feuilleton est le genre qui exigerait le plus énorme et le plus complet génie. 11 n'est permis qu'à un Rabelais, à un Shakespeare, ou à un Balzac, d'écrire des romans feuilletons.
Dans un bon feuilleton, en effet, on doit compter facilement plus de cent personnages. Faire vi^Te, d'une vie vraie, cent personnages ! âges, classes, caractères différents ! Mais ce roman-là n'est pas le roman populaire. On a cité comme romanciers populaires Balzac et Tolstoï. On a cité Hugo et les Misérables. 11 n'est pourtant point juste, semble-t-il, de soutenir que les bons romans de Balzac soient des romans populaires, et ni Anna Karénine, ni la Guerre et la Paix. Les Misérables peut-être... Afin que le roman soit populaire, il ne suffit pas qu'il soit «feuilleton >, il faut aussi, et d'abord, qu'il ait adopté la vision de la vie que le peuple reçoit.
M. Adolphe Brisson raconte, au Gaulois, qu'un jour Emile Richebourg lui exphqua son art.
— Voyez-vous, me déclara-t-il, le peuple est simpliste. Il aime qu'on lui parle clairement. Si ion tient à lui plaire, il ne faut pas chercher la petite bête. Et voilà pourquoi, dans mes livres, je divise les hommes en deux catégories : d'un coté, les bons qui sont absolument bons ; et d'autre part, les méchants qui jamais ne se lassent d'être méchants. Des monstres et des anges, c'est toute l'humanité. Et il est nécessaire que cela soit ainsi pour que la foule palpite.
Ce Richebourg avait raison. Il connaissait parfaitement son art ; il savait que celui-ci devait demeurer toujours un peu un art de sauvage. Il avait raison : Dumas père et Eugène Sue ont agi comme lui. Il avait tellement raison que Victor Hugo lui-même, quand ayant résolu de composer un livre populaire, il écrivit les Misérables, ne procéda pas d'une autre façon. Jean Valjean, Cosette, l'Evêque, le Conventionnel, des êtres tout d'une pièce, aussi simples que des personnages de mélos, seulement, ici. une profonde et large émotion emporte le tout et fait qu'on oublie l'enfantillage indispensable des caractères.
Théâtre et Littérature.
« Sur les planches, disait Edmond de Goncourt, je ne trouve pas le champ à de profondes et intimes études de mœurs, je n'y rencontre que le terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et courants crayonnages à la Meilhac- Halévy ; mais pour une recherche un peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la recréation, de vrais et d'illogiques vivants, je ne vois que le roman... »
L'autre jour, M. Georges Berr feignant, dans une lettre au Figaro, d'être le défunt Scribe, écrivait heureusement :
« Je considère, au surplus, que la littérature est une chose, que le théâtre en est une autre, et qu'entre un homme de théâtre et un homme de lettres, il y a à peu près le même genre de ressemblance, ou plutôt de dissemblance, qu'entre un peintre et un décorateur. »
*** De George Sand.
On a beaucoup parlé, il y a trois mois, des amours de George Sand. Présentement on n'en parle plus. Cependant je ne crains pas d'en parler encore, car évidemment avant trois mois on en reparlera. Les amours de George Sand... Pas un bon journaliste qui ne possède sur le sujet un ou deux articles toujours prêts, pas un bon causeur de dîner en ville qui n'ait là-dessus un quart d'heure ou deux de conversation. C'est un sujet national, comme l'Avenir de l'Automobile, ou La France n'est pas en décadence, ou il faut réorganiser la Comédie Française, sujets inépuisables, sujets vastes, sujets ! Le vrai sujet est celui qui permet l'écoulement naturel du plus grand nombre de lieux communs.
Il ne nous déplaît pas, d'ailleurs, que le public se soit attaché à l'histoire Sand-Musset. Cette histoire conservera le nom de George Sand, laquelle fut véritablement une femme fort remarquable et un admirable talent. Or, cependant, ce nom, comme beaucoup d'autres, passerait, parce que dans l'œuvre si touffue, dans la production si mélangée de la -< vache à écrire), comme disait pittoresquement Nietzsche, on ne trouve, avec des morceaux desquels former plusieurs chefsd'œuvre, pas un livre. Ce qu'il y a, dans George Sand, de plus humain, son meilleur livre, c'est encore sa vie. Que le public s'y intéresse toujours, tant mieux !
Elle avait le droit, vraiment, cette femme-là, de laisser un roman éternel.
Humour.
M. Mecredy, chauffeur, essayait en Irlande une voiture nouvelle. Il a l'idée de faire machine arrière. Son essai réussit très bien, mais il sent cependant qu'il écrase un corps. Il s'arrête, descend et trouve sous la caisse un cycliste : 11 le dégage et s'excuse. Alors l'écrasé, lui coupant la parole, s'exprime ainsi en tendant sa carte :
« Je vous en prie, Monsieur, remontez sur votre machine et continuez votre route. Je m'en voudrais de retarder un sportsman. »
Puis lui-même, tout en geignant, parvient à se remettre en selle et disparaît.
Le lendemain, M. Mecredy reçoit une lettre du cycliste. Ce dernier lui présentait ses excuses et s'enquérait avec la plus touchante solhcitude de l'état de l'automobile. Il ajoutait : « Je dois vous dire qu'à la suite de mon accident d'hier, dont je suis seul responsable, je vais, paraît-il, mourir. Mais je tiens à vous léguer le tiers de ma fortune pour que vous puissiez apporter à votre voiture tous les derniers perfectionnements. »
A la suite de notre article sur la littérature. paru dans le dernier numéro, nous avons reçu de M. Vincent d'Indy, une lettre dont nous croyons intéressant de reproduire un passage.
« ... Ce mal littéraire que vous signalez, s'étend actuellement à tous les arts, et les producteurs, s'ils font maintenant
du roman-histoire ou du roman-science, font aussi de la musique-picturale et de la peinture-littéraire...
... Oui, certes, l'art doit « servir », mais son utilité ne doit jamais être préméditée par le producteur qui n'a pour but que de s'exprimer, et, comme vous le dites parfaitement, « de faire soupirer, de faire rire, de faire rêver, de faire pleurer... »
Dans une interview qu'a publiée le mois dernier le Gil Bios, François Coppée, entre autres choses, disait :
« Voici ce que vous pouvez dire dans votre enquête : un monsieur, aujourd'hui, pour trois sous, achète trois journaux de six à huit pages. Il en a pour sa journée à les lire. Comment voulezvous qu'il lise autre chose ? Alors savez-vous ce qui va arriver ? Bientôt les vrais écrivains écriront seulement pour un public d'élite ; ils publieront à leurs frais. Peut-être alors écrira-t-on de nouveau très bien... Autrefois, un écrivain ne songeait pas à tirer profit de ses livres. »
Ce qui laisse entendre qu'autrefois tout le monde écrivait très bien, et qu'aujourd'hui plus personne n'écrit très bien. Une double erreur. Autrefois, au xvii^ et au xviii^ siècle, par exemple, ces époques littéraires excellentes, on rencontrait cependant des écrivains et des poètes qui écrivaient très mal, aussi mal que M. Coppée. Et aujourd'hui — aujourd'hui ! — il y a des gens qui écrivent très bien, aussi bien que La Bruyère ou La Fontaine.
Quant aux lecteurs de journaux, ils n'aiment pas la littérature, évidemment. Mais jjla même espèce, évidemment, existait déjà autrefois et n'aimait pas davantage la littérature Il est assez simple de se figurer qu'autrefois l'univers entier aimait la littérature.
Autre chose. Est-ce parce qu'un écrivain songe à tirer profit de ses livres qu'il écrit mal ? Non — mais parce qu'il est un mauvais écrivain. Voltaire et Hugo écrivaient bien et tiraient profit de leurs livres. On connaît au contraire maints auteurs qui ne tirent aucun profit de leurs livres, et qui cependant écrivent fort mal.
François Coppée continue par cette anecdote vraiment neuve :
« Ainsi, quand La Bruyère publia ses Caractères, il obtint, pour V époque, un grand succès de librairie : il gagna de V argent. Il en fut, comme vous savez, si étonné qu'il ne voulut pas pro' fiter de cette somme : il en dota la fille de son libraire !
Hein ! cela nous parait drôlet aujourd'hui. Eh bien ! mes amis, je pense quon en reviendra peut-être quelque jour à écrire, comme au xvii^ siècle, par plaisir, comme on pêche à la ligne, comme on fait de V automobilisme. . . Et je ni' en félicite. »
M. Coppée pense donc qu'il existe un seul bon écrivain, un seul, tirant ou non parti de ses livres, qui n'écrive pas d'abord par plaisir, et même mieux que par plaisir : par nécessité d'organisation, et parce qu'il ne pourrait pas \"ivre en n'écrivant pas, écrire étant sa profonde raison d'être et la littérature son élément ?
Je crois que nulle part n'a été peint avec une pareille vérité et une telle perfection que dans le personnage de meilcour le coquebin, avec ses timidités, son air toujours décontenancé, .sa maladresse aux femmes, ses méprises continuelles sur ce qui l'entoure. Le petit cavalier de dix-huit ans, tout fougue et tout ignorance, n'est que là bien décrit.
Crébillon fils est avec Marivaux le plus raffiné analyste français. Et lui seul sait faire agir toutes les nuances. La dure finesse d'un La Rochefoucauld, l'ingéniosité d'un Chamfort, il a su les mettre en action, en situation et en héros. Il peint les scènes qu'un Chamfort définit...
Depuis longtemps je l'admire, mais chaque fois que je le relis, mon admiration se renouvelle et se développe. En voilà une dont je suis sur.
Mais — Dieu me pardonne ! — voilà que je viens encore de donner dans mon travers de parler d'auteurs que personne ne connaît... J'exhume. Je déterre. Je fais des découvertes. Je me livre au métier le plus extraordinaire.
L'autre jour, j'ai ri de bon cœur.
'^ Comme il est inutile d'aller, comme l'a fait M. Eugène Montfort, exhumer des manuscrits de la Xationale de mauvais vers amoureux de Voiture, et ce, sous couleur de donner un petit air archaïque à sa jolie gazette : Les Marges... »
C'était dans le Beffroi, un recueil intéressant d'ailleurs, comme on sait.
Et voyez, M. Deubel, cher confrère, voyez mes talents de fouilleur d'archives... J'ai si bien cherché qu'aujourd'hui encore je vous offre de l'inédit, du Saint-Evremont ! La prochaine fois, je suis bien capable, ma foi! de mettre la main sur un manuscrit de Ronsard ou d'André Chénier.
N° 6. Février kjo^.
LETTRE DE MADAME DE CHALAIS AU ROI LOUIS XIII POUR LUI DEMANDER LA GRÂCE DE SOK FILS.
Sire,
J'avoue que qui vous offense, mérite, avec les peines temporelles, celles de l'autre vie, puisque vous êtes l'image de Dieu; mais quand il promet pardon à ceux qui le demandent avec une digne repentance, il enseigne aux Rois comme ils en doivent user ; car, puisque les larmes changent les Arrêts du Ciel, les miennes. Sire, n'auront-elles point le pouvoir d'émouvoir votre pitié ? La justice est un moindre effet de la puissance des Rois que la miséricorde ; le punir moins louable que le pardonner. Combien de gens vivent au monde, qui seraient sous la terre avec infamie, si Votre Majesté ne leur eût pardonné !
Sire, vous êtes Roi, père et maître de ce misérable prisonnier. Peut-il être plus méchant que vous n'êtes bon et plus coupable que vous n'êtes miséricordieux ? Ne seroit-ce pas vous offenser que de ne point espérer en votre bonté ? Les meilleurs exemples pour les bons sont de la pitié ; les méchants deviennent plus fins et non pas meilleurs par les supplices d'autrui.
Sire, je vous demande, les genous en terre, la vie de mon fils, et de ne permettre point que celui que j'ai nourri pour votre service meurt pour celui d'autrui ; que cet enfant, que j'ai élevé si chèrement, soit la désolation de ce peu de jours qui me restent ; et enfin, que celui que j'ai mis au monde me mette au tombeau. Hélas, Sire, que ne mourut-il en naissant,
Nous voulons donner à cette place aussi des pages prises dans la vie, de celles qui, par la force, la vérité des sentiments, ou par la beauté des pensées, peuvent servir de modèles à l'art.
OU du coup qu'il reçut à Saint- Jean, ou en quelqu'autre des périls où il s'est trouvé pour votre service, tant à Montauban, Montpellier, qu'autres lieux, ou de la main même de celui qui nous a causé tant de déplaisir.
Ayez pitié de lui, Sire ; son ingratitude passée rendra votre miséricorde d'autant plus recommandable ; je vous l'ai donné huit ans : il est petit-fils du maréchal de Montluc et du Président Janin, par alliance ; les siens vous servent tous les jours, qui n'osent se jeter à vos pieds, de peur de vous déplaire, ne laissant pas de demander en toute humilité et révérence, les larmes à l'œil, avec moi, la vie de ce misérable, soit qu'il la doive achever dans une prison perpétuelle, ou dans les armées étrangères, en vous faisant service. Ainsi Votre Majesté peut délivrer les siens de l'infamie et de la perte, satisfaire à votre justice, et relever votre clémence ; nous obligeant de plus en plus à louer votre bénignité, et prier Dieu continuellement pour la santé et prospérité de Votre Royale Personne, et moi particulièrement qui suis.
Votre très humble et très obéissante sujette et servante,
De Montluc. A Nantes, le 9 août 1626.
Un grand poète PAUL CLAUDEL
Cela n'est point sans saveur, quand on lit Paul Qaudel, de se répéter que son nom est presqu'inconnu. Il est un de ceux d'aujourd'hui, de toujours, qui ont le plus puissamment embrassé la vie, un de ceux aux sens magnifiques et à l'âme très profonde ; la jeune fillé, le fils, le roi, l'épouse, l'amant, le vieillard, les parents, mille cœurs à travers sa voix se sont exprimés, et toutes les choses de la nature : forêts, montagnes, plaines, ri\ières, et l'Océan, et les bêtes, et les plantes... Il est Paul Claudel, un des plus beaux génies qui aient vécu. Et il est inconnu.
Mais c'est l'amer privilège des très grands. Cependant, tandis que, en foule, les renommées éphémères s'élèvent à chaque instant et retombent, quelque part, dans l'ombre, une gloire couve, silencieuse, longtemps, mais pour éclater un jour dans un éblouissement dont les rayons ne s'éteindront plus.
Les cinq ouvrages auxquels Paul Claudel a prêté la forme dramatique, et qu'il a réunis sous le titre général de L'Arbre, n'évoquent rien que ce qui, dans toutes les littératures, a été conçu de plus élevé. C'est à côté des œuvres où la Sagesse a parlé, où la pensée la plus nourrie s'est dévoilée, qu'il faut ranger Tète d'Or ou La Ville. Dans un cortège où marcherait Eschyle, Shakespeare et Gœthe, Paul Claudel a sa place. Je ne doute point, certes, que ceux qui l'ignorent, se frottent d'abord les yeux, puis relisent ma phrase. Ceux qui le connaissent, et Mirbeau,et Barrés, et Schwob, et André Gide, et Jammes, et Camille Mauclair, et Charles-Louis Philippe, ne montreront nulle surprise.
A ses drames, on ne trouve point d'analogues. Rien ne donne cette impression. Paul Claudel, en effet, pense et voit : il est, à un degré égal, un poète et un philosophe. Et homme des li\Tes plus que quiconque, et plus que quiconque homme de la réalité, son génie se plie avec une même obéissance au concret et à l'abstrait.
Certes, celui qui a écrit Le Repos du Septième Jour n'apparaît point d'un facile abord. Ses drames sont pareils aux symphonies, qu'il faut écouter plusieurs fois pour en saisir le dessin et la sublime harmonie, mais quand on les a pénétrés, quel incomparable spectacle, quelle musique inattendue ! Les pages sont bondées. Tout ce qui se lève avec les mots est incroyable : des plus sombres clameurs aux plus délicieux murmures. Et chaque chose s'y découvre dans sa gloire, tout y possède son plein sens et rayonne. Cela est beau et noble comme un poème des premiers âges... Bientôt, on ne peut plus lire ses livres que comme des livres sacrés. Est-ce que ce sont des drames ? Chaque personnage y dit son existence entière, on entend en chants alternés toutes les vies humaines... On est en présence d'une intuition, d'une possession universelle, dont on ne comptait que quelques exemples.
Tête d'Or, c'est le drame de la Force. Claudel y a déroulé la vie du Chef, du Conquérant.
Quelque chose, dans le conquérant, veille, qui le pousse,, une volonté de tout son être, une prédestination. Il grandit dans son unité : sa sève ne se perd pas en une vaine touffe d'herbe et de fleurs. Une force lui a été donnée, sévère, sauvage, c'est la fureur du mâle, et il n'y a pas de femme en lui. Il porte « le signe royal », il est le dominateur. Ignorant l'incertitude humaine, il ne contient qu'un désir inextinguible, désir vorace, obstiné, insatiable : « Qu'on me coupe les mains et les pieds, je vous tendrai les moignons, et je marcherai vers vous sur mes os », dit Tête d'Or.
Cébès, le faible, celui qui ne sait pas et qui ne peut rien, celui qui a besoin il ne sait de quoi, celui « qui n'est savant qu'à se donner », le reconnaît, et il le salue le premier. Tète d'Or baptise Cébès de son sang, et il consacre ainsi leur union, l'union du fort et du faible.
Tête d'Or a vaincu l'ennemi, il a sauvé l'empire. Il revient au palais du Roi, frappe celui-ci, et se fait couronner ; tous l'acclament, tous le suivent.
Cependant son inextinguible désir l'empêche de compter les forces ennemies, c'est « une âme pour qui rien n'existe de trop grand », et il finit par être vaincu. Il succombe. Il est dans le Caucase, entouré des chefs de son armée, mais il veut expirer seul, et, dans une scène d'une grandeur insigne, il les renvoie tous pour que nul ne le voit mourir. Avant la minute suprême, il a retrouvé la fille du Roi, la Princesse, et ces deux âmes royales se sont épousées.
Dans La Ville, Claudel examine les différentes attitudes de l'esprit en face de la réalité. On y voit chaque figure de l'intelligence, — mais face et revers.
Lambert est le philosophe, mais il agit sans foi et préférerait l'amour. Cœuvre est le poète, celui qui contemple autre chose dans les choses, mais à cause de sa divination de l'intimité du vrai, il est destiné à la solitude. Isidore de Besme est au contraire le savant, le réaliste, le créateur de forces, mais s'il connaît la valeur des choses, il ignore leur qualité mystique ; aussi sa connaissance de tout ne le conduit-elle qu'à l'idée de la mort, et quand, par un puissant effort, il parvient au terme de la science, il comprend que tout est inexplicable, ce dont il meurt. Quant à Avare, le destructeur, en détruisant tout ce qui est, il se détruit lui-même.
Dans ce vaste poème, où toutes les situations de la pensée sont exposées tragiquement, Claudel a en même temps envisagé avec passion les problèmes de la société actuelle, ainsi que les divers remèdes proposés à son mal.
Par ces comptes rendus sommaires d'immenses drames, on peut mal se former une idée de ce que le poète y a réalisé. Ils apparaissent, en cette réduction à leur principal trait, à leur profil, seulement comme les austères productions d'une pensée abstraite, tandis que, s'ils sont cela, ils sont aussi, et encore, éclatants de vie, d'action et de tragique humain.
Dans Claudel chaque phrase est gonflée de sang. Et nous porte-t-il aux plus hautaines spéculations, cependant il ne quitte jamais la terre, la terre des sentiments, la terre des hommes qui souffrent et qui jouissent, qui aiment et pleurent. Pas de personnages d'une humanité plus générale que les siens, pas de situations, ailleurs, d'une émotion plus universelle. Alliance étonnante et incomparable : ces drames qui sont du plus beau symbolisme sont en même temps du plus beau réalisme !
Ce philosophe possède la vision directe et naturelle, le réalisme dru et mâle, plein de santé, du génie créateur, llparlera «de l'enfant tué parsamère etqu'elle enterre sous le fumier avec les assiettes cassées et les chats morts, dans la terre pleine de gros vers roses. » Il connaît la vie familhère^ commune, « rou\Tière qui fait la robe de noces et qui travaille, perdue tout entière dans ses lés «, « rou\Tier renvoyé qui erre autour de son chantier, les mains pendantes ». Il sait les métiers : « mon cœur se serre violemment comme une roue qu'on cercle en l'arrosant. « Ainsi, à cause de cette pleine possession de l'existence réelle, si haut il demeure toutefois près de nous.
Ce philosophe et ce réahste est un psychologue saisissant. Le caractère de chacun, par l'âge ou le métier, il le sait et il le devine avec l'observation et l'intuition du poète. Il nous montrera :
Le paysan marchant à travers ses biens et disant :
« Ces arbres ont été plantés par mon père,
« Cette grande pièce de terre-là était à son cousin, et il est mort sans enfants, et il l'a eue après un long procès :
« Le haut est bon, mais rien ne vient par en bas.
« Et cette ferme était dans la dot de ma grand'mère, on se rappelle la noce encore. »
Les vieillards :
« dont les enfants comptent les jours un à un. »
Le jeune homme :
«( Le Roi. — Le jeune homme dort très tranquillement ; il rêve et le soleil du matin est dans son rêve.
« La veille a été radieuse et il va faire bon de se lever.
« Moi aussi, j'ai été jeune et j'ai été un jeune homme aussi.
« Et j'ai été un enfant petit, petit ! Et voici que j'ai septante-cinq années, et je suis vieux, et je suis à la fin de ma vie. »
Le petit enfant
« qui se recueille avant de sourire. »
Les faibles :
« Tête d'Or, il y a plusieurs espèces d'hommes, les faibles et les forts, les malades et ceux qui se portent bien.
« J'ai pitié d'eux, les inhabiles et les bègues, les pauvres d'esprit, et ceux qui demandent qu'on leur donne quelque chose.
« Et du sourire qu'ils ont, alors que le frisson de la honte leur passe dans le dos ;
« Et de ceux dont on se moque et qui ne savent que répliquer, et des lâches.
« Et de ceux qui des ténèbres de leur âme exhalent une prière sans odeur. »
Et Paul Claudel est enfin un roi des images, un exquis paysagiste qui dit : «l'heure où l'eau a la douceur de la fleur de pommier,') et un divin évocateur qui parle « de l'embrassement de la bien-aimée, pareil à un combat contre un cygne».
Les personnages de Claudel s'expriment selon le mode prophétique : on n'imaginerait pas pour eux une autre façon de s'énoncer. Leur créateur, en effet, éveille complètement l'idée de l'inspiré. Il apparaît, comme celle qui montait sur le trépied, saisi d'un délire divin. L'enthousiasme l'agite, c'est le dieu qui parle par sa bouche.
D'ailleurs, ce grand poète, qui a joui si profondément de toute la vie, est triste. Catholique de foi et de raison, cependant il est allé aux bornes de la connaissance, il en a rapporté le découragement. Ce n'est pas un chant d'allégresse qui s'élève de ses œuvres : tous ses personnages sont intimement tragiques ; et les funèbres paroles qu'il fait dire à Tète d'Or, au moment de la mort de Cébès, peut-être hélas ! peut-être bien qu'il les a dites lui-même :
« Je suis seul. J'ai froid.
« Qu'est-ce que cela me fait ?
« En vérité peu m'importe qu'il soit mort.
« Pourquoi nous lamenterions-nous ? Pourquoi serionsnous émus de quoi que ce soit ?
« Quel homme de sens se prêterait à cette bouffonnerie ?
« Cet être qui pouffe et dont les sanglots lui font hocher la tête
« Va rugir de joie dans les mêmes plis. C'est ainsi qu'ils braient par leur embouchure. Pantins !
« Il est mort et je suis seul.
« Suis- je de pierre ? il me semble que les feuilles des arbres sont en toile ou en tôle.
« Et que tout Tair est un décor qu'on regarde ou non.
« Et ce soleil dont les premiers rayons, comme s'ils touchaient, jadis me faisaient résonner
« Comme une pierre lancée contre le bronze, il peut se lever.
« Cela m'est aussi égal que de voir un poumon de vache flotter à la porte d'une boucherie !
« Oui, et comme un tronc de corail insensible,
« Je pourrais voir mes membres tomber.
« Pourquoi vivre ? Il m'est indifférent de vivre ou d'être mort. »
L'Échange et La Jeune fille Violaine sont des^drames du sentiment. Dans V Echange, dont l'action est située en Amérique, sur le littoral de l'Est, Louis Laine, un caractère aventureux, primitif, sensuel comme un sauvage qui sent la nature à la façon de Walt Whitman, vit avec sa femme, Marthe, qu'il a ramenée du Vieux Monde : le Vieux Monde qu'il ne peut comprendre « Il y a trop de routes et l'on sait toujours où l'on est. Et les gens vous regardent comme un chien qui n'a pas de collier. » — Marthe aime Louis Laine d'une âme tendre, dévouée, capable du don absolu. Mais Louis est l'amant d'une courtisane, Lechy, à laquelle il est attaché par une sensualité farouche. Marthe apprend cela, Louis la quitte. Mais il sent alors qu'il a au cœur plus d'amour pour Marthe ■que pour Lechy. Il veut fuir et Lechy le tue.
La nature de la femme dévouée et tendre, celle de la femme déhontée et violente, d'ailleurs désespérée, celle de Thomas Pollock, marchand américain, maître de Louis Laine, celle de Louis Laine : quatre vies peintes avec une admirable prpfondeur. Ce drame, où, en outre, on respire à chaque moment l'atmosphère réelle, brutale, du Nouveau Monde, est infiniment douloureux.
La Jeune fille Violaine met en scène la haine d'une sœur cadette pour son aînée. La douce Violaine est aimée, la dure Mara ne l'est pas, Mara hait donc Violaine, D'abord elle travaille traîtreusement à rompre le mariage de Violaine, car elle désire le fiancé de sa sœur. Puis elle chasse celle-ci de la maison.
La douce Violaine erre par les champs, aveugle ; elle accomplit des miracles. Cependant Mara, qui ne peut pas l'oublier, la retrouve et la tue.
Il y a là une figure de sainte, celle de Violaine, d'une incomparable suavité. Pour le sombre et cruel sentiment de sa sœur, il est exprimé avec une intensité saisissante.
On voit l'écart entre ces deux drames du sentiment et La Ville ou Tête d'Or.
Le cinquième ou\Tage, Le Repos du septième jour, est un dialogue métaphysique. Un empereur de Chine, dont les sujets sont inquiétés par les morts, descend aux enfers. C'est dans une sorte d'épisode dantesque, une somme du bien et du mal, où sont mises à nu les racines de la vie morale.
Et voilà L'Arbre, qui est l'Arbre de la Vie, dont vous trouvez les racines dans le Repos du septième jour, la sève — le Désir — dans Tête d'Or, et les doubles rameaux — l'esprit, les Idées — dans La Ville, — le cœur, les Sentiments — dans Violaine et dans V Echange...
Ai-je fait sentir la profondeur, la puissance, la variété, l'étendue de cette création magnifique, riche comme une forêt vierge, d'une exubérance inouïe, avec ses sources, ses sous-bois, ses lacs, ses clairières, ses grottes, avec ses parfums, ses fleurs sauvages, ses couleurs, ses ramages d'oiseaux ? Non sans doute. Je n'ai presque rien dit !... Pour indiquer tous les
aspects d'un tel poète il faudrait bien des pages. Maisel les seront écrites, je ne suis pas inquiet : les commentateurs ne manqueront point. Et que leur troupe arrive aujourd'hui ou demain, il n'importe ! Paul Claudel a le temps d'attendre. Oserais-je leur conseiller, cependant, dans l'intérêt de leur propre réputation, de venir le plus tôt possible ? (y)
Art social
Deux articles de Léon Blum
A propos de l'enquête des Marges, Léon Blum a publié dans V Humanité deux grands articles.
Nous sommes bien aise que la discussion soit engagée avec M. Blum, car il est un des tenants les plus fins de 1' « Art social ». Certainement c'est lui qui peut présenter avec le plus d'adresse les arguments de la thèse adverse ; il tirera des plus évidents sophismes le meilleur parti. Aussi, malgré l'excellence de notre cause, commençons-nous, très simple avocat, à trembler. Heureusement qu'elle va nous porter.
Voici comme l'on peut résumer très exactement le premier article de Léon Blum :
d . — a). Les correspondants de M. Montfort sont presque tous d'accord pour déclarer qu'un roman ne doit pas avoir pour but de moraliser, de flageller, d'enseigner. Cependant ils ne parlent que du roman. Ils nous concèdent donc qu'en un autre genre un livre qui aurait pour but de moraliser, de flageller, d'enseigner, peut être une œuvre d'art.
h). Donc un livre de philosophie, un discours politique ou même une brochure de propagande socialiste peuvent être des œuvres d'art.
Voici comme Ton semble-t-il répondre :
peut, nous
i . — a). Si Léon Blum disait :
« Les correspondants de M.
Montfort déclarent que les coquelicots sont rouges. Us n'ont pas parlé des cerises. Donc les cerises sont bleues. »
ce serait une argumentation analogue.
b). Mais le livre de philosophie, le discours politique ou la brochure de propagande ne peuvent être des œuvres d'art, aM même titre que le roman ou la pièce. Us sont des productions de l'esprit critique :
2, — Oui, le roman à Ihèse, la pièce à thèse, sont haïssables. 11 y a chance pour qu'ils soient des ouvrages sans valeur artistique.
S. — a) Mais ce qui fait le roman social, ce n'est pas la thèse, c'est le choix du sujet. J'appelle roman social « celui qui peint des tableaux sociaux, qui pose des rapports sociaux, b) Et je maintiens que, dans l'intérêt seul de noire littérature, nous devons appeler et encourager de toutes nos forces le développement du roman social. Après ces milliers de romans d'amour, de romans mondains, etc.. il est temps que nous nous composions une littérature paysanne, une littérature ouvrière, une littérature sociale, d
4. — t Pour résumer ma pensée en une formule, je dirai, non pas avec M. Brunetière, que l'art qui n'est pas social est un art sans
il s'agit de réunir des idées, de les classer et de les exposer ; là y a-t-il art, c'est uniquement dans la forme. Le roman ou la pièce sont, au contraire, des productions de l'esprit créateur : il s'agit d'observer, — selon des lois fort mystérieuses et qui impliquent un don tout-à-fait particulier, b don du poète, — et de reproduire, en récits ou dialogues, son observation ; là, il y a véritablement et totalement Art.
Faut-il revenir sur les conséquences funestes de la confusion des deux esprits, le créateur et le critique, lorsqu'elles ont fait l'objet de notre article sur le roman(l) et servi de point de départ à notre enquête même ?
2. — Je redoute cependant que Léon Blum, un jour, ne juge pas aussi haïssables le roman à thèse et la pièce à thèse. Le jour oii quelqu'un, lui-même peut-être, dira : « Le roman est une œuvre d'art, la brochure de propagande aussi. Donc ce n'est point faire tort au roman œuvre d'art, d'y introduire et d'y mêler la brochure de propagande . »
Mais tous les lomans peignent des tableaux sociaux.
b). Que penserait Léon Blum d'un critique d'art qui dirait : « Je maintiens que, dans l'intérêt de la peinture, nous devons appeler et encourager de toutes nos forces le développement de la peinture sociale. La peinture sociale, ce sont les tableaux représentant des ouvriers ou des paysans. »
i. — Si toute œuvre d'art est sociale, alors aucune raison ne subsiste de préconiser le choix de sujets spéciaux. On voit la contra-
(1) Les Marges, no 4.
but, mais que je ne connais pas diction avec ce que Léon Bhim une œuvre d'art véritable, qui ne déclarait plus haut : que le roman soit en même temps une œuvre social dépendait du choix du sujet, sociale ou un document social.» Et voilà toute sa discussion à bas,
son article croule. Que toute œuvre d'art est sociale, nous le pensons également, et c'est précisément pourquoi nous disions au critique : Laissez donc l'artiste faire de l'art tout court. Bien peints, vrais et humains, ses tableaux sont plus sociaux que toutes les œuvres faites exprès d' « art social » lesquelles, comme l'a dit M. Ballot, ne sont que de la propagande politique entièrement étrangère à l'art.
Nous avons écrit à Léon Blum qu'à son article nous répondrions dans Les Marges, que, d'abord, nous ne distinguions pas pourquoi il se déclarait hostile au roman à thèse, alors que, en établissant la confusion du discours politique-œuvre d'art, fatalement il aboutissait au roman à thèse ; qu'ensuite nous n'admettions pas qu'on encourageât les artistes à la peinture de certains miheux plutôt qu'à celle de certains autres, qu'il fallait laisser libre les artistes, qu'eux seuls étaient bons juges et pouvaient deviner ce qui, le plus sûrement, convenait à leur nature ; qu'il nous paraissait inadmissible aussi qu'on préconisât certains sujets, car c'est en exclure d'autres, donc restreindre l'art. Et que, d'ailleurs, les artistes n'entendraient pas de tels appels, ou s'en soucieraient peu... Ceux, en effet, dont c'est le don de voir et de comprendre le peuple, le peindraient, qu'on les y engageât ou non, et les autres point. Donc, en fm de compte, pas une véritable œuvre d'art de plus, dans un sens ou dans un autre, ne naîtrait du fait de ces appels; toute cette propagande, alors, était inutile, et, en outre, probablement nuisible. Car si les artistes ne s'en souciaient pas, en revanche d'autres s'en soucieraient. Qui ? — Les faiseurs... Or, les faiseurs ne pouvant point donner de purs romans, ils feraient du roman à thèse, du roman-livre de philosophie, du roman-discours politique, du roman-histoire, en un mot : le roman salade.
Léon Blum, là-dessus, publia un second article. Il y développa cette idée qu'un roman social n'était pas nécessairement un roman à thèse. Mais cela est très certain. Et sur ce
point, nous nous accommoderons toujours. A propos de Marie Donadieu, il écrivait :
<( On voit que le sujet choisi ne touche en rien à la question sociale. Et il n'y a pas de thèse, de tendance sociale perceptible, ou de conclusion formulée. Je nomme cependant ce livre un roman social, parce que l'observation est dirigée dans le sens de ces instincts primitifs et généraux que la société comprime ou lèse : la pitié, la bonté simple, qui dort au cœur des hommes, l'action simple, les gestes ingénus de possession ou de conquête, cette force spontanée qui, par de légers écarts d'orientation, devient la vertu ou le vice, le bien ou le mal. »
Si j'entends bien, ce sont les livres où il y a de la vie, tout simplement, que Léon Blum nomme des livres sociaux. Alors nous sommes tout à fait d'accord. Mais pourquoi donc leur coller cette étiquette de : sociaux, — et ne vaudrait-il pas mieux les appeler tout uniment : des livres ?
A la Quinzaine. A la Revue Provinciale
Sur notre enquête, nous avons lu aussi un intéressant article de M. Raoul Xarsy dans la Quinzaine, et dans la Revue Provinciale de justes réflexions d'Edmond Pilon : <> Lamarcine consacra plusieurs gros cahiers de son Cours de Littérature à démontrer que ce roman social : Les Misérables, eût gagné dans l'attrait de la seule aventure, offerte sans les multiples chapitres « d'idées » qu'Hugo y avait mis. Hugo d'ailleurs ne fut pas convaincu. Il est cependant vrai qu'il avait tort. » Dans la même revue, sur le même sujet, cette remarque d'A. "Vidal: « D'une œuvre d'art social, ressort généralement une seule leçon — encore peut-elle être mauvaise. — Une œuvre d'art renferme autant de leçons que la vie même, et sa valeur sociale est dès lors supérieure à celle de l'œuvre d'art social. »
Ch.-L. Philippe et 1' « Art Social »
Dans l'interview de Charles-Louis Philippe, paru dans l'enquête du Gil Blas sur le mouvement littéraire, nous relevons avec plaisir cette phrase :
« Le roman à thèse ? Je trouve extraordinaire qu'on en soit venu à faire du roman un prétexte d'études sociales ou psychologiques (1). Non, ce qu'il faut, ce n'est pas seulement comprendre ; c'est surtout sentir. Il faut aimer ses personnages... »
Ainsi, l'auteur de Marie Donadieu s' étdài, il semble bien, mépris. Il était tout à fait d'accord avec Maupassant, quoi qu'il eût pensé. (2)
Un article sur la littérature à thèse
M. Georges Pellissier, un des rares critiques qui paraissent avoir gardé quelque sang-froid devant le débordement de littérature à thèse, de romans sociaux et de romans-histoire dont nous sommes inondés depuis quelques années, a publié, dans la Revue du 15 octobre, un très bon article sur la littérature à thèse. Il y indique nettement à quelle confusion sur leur rôle se laissent entraîner maintenant les romanciers et les dramaturges. Il y rappelle aussi l'excellente parole de Becque : c A partir des Idées de M"^^ Aubray, Dumas assujettit le développement de ses pièces à une démonstration. Et dès lors, ayant pour objet de. poser et de résoudre quelque problème de morale et de droit, il abandonne le terrain de l'observation pour faire de la logique. Voilà contre quoi dut surtout réagir la nouvelle école, Becque en tête : « J'ai, déclarait Becque, l'horreur des pièces à thèse, je ne suis pas un penseur). Au surplus, ce qu'il disait là de soi, il le dit ailleurs de Molière en propres termes : « Molière n'est pas un penseur, ne lui demandez pas des idées ; sa fonction est de représenter ses semblables. (Conférence sur l'Ecole des Femmes) ».
Tout l'article, plein de vérités bien simples, mais si méconnues aujourd'hui ! est à lire.
(1) Par ce mot, Ch.-L. Philippe entend évidemment le roman dit psychologique, IcToman Bourget.
(2) Voir dans les Marges (n» 5) la réponse de Ch. L. Philippe à l'enquête sur l'Art social, page 164.
Point de vue du sociologue.
Citons d'autre part, pour avoir un point de vue nouveau, l'opinion d'un jeune sociologue, M. Christian Beck, qui, dans un intéressant travail sur la Querelle du Peuplier (1), non seulement ne souhaite pas, comme sociologue, que les écrivains fassent de 1' « art social », mais estime que leur effort est nuisible au progrès de la sociologie. La brochure, en effet, débute ainsi : « Parmi les agents qui tendent à enrayer le progrès de la sociologie, il faut compter dans une certaine mesure l'intrusion des littérateurs dans son domaine... » Il se demande dans la suite si cette ingérence est justifiée : « Esthétiquement, répond-il, il serait absurde de croire à un art social. Tout livre, fut-ce un poème ou un roman, est un catéchisme ou un Code en projet : cette parole de Tarde pourrait aussi bien s'appliquer à tout geste humain... De même que la pluie qui tombe devient en Verlaine un poème à mi-voix, les gens qui quittent les campagnes formeront, dans la vision de M. Verhaeren, une épopée. Il n'y a pas plus, dans le second cas, d'art social qu'il n'y avait d'art météorologique dans le premier, ou qu'il n'y aura d'art chimique dans l'histoire de Balthazar Claes, ou d'art zoologique dans les récits de M. Kipling. »
Marges
Marcel Prévost.
M. Marcel Prévost a publié, il n'y a pas très longtemps, un roman intitulé : La Princesse d'Erminge.
Nous croyons pouvoir être agréable à nos lecteurs en leur apportant à cette occasion quelques renseignements sur la persoîinalité de Marcel Prévost, renseignements puisés à la fois dans une biographie publiée par M. Jules Bertaut (Les Célébrités d'aujourd'hui), dans un article de M. Gaston Rageot (La Renaissance Latine). ef dans un entretien de M. Prévost avec M. Louis Vauxcelles (Le Matin).
(1) Bruxelles, Weissenbruch, éditeur.
Né à Paris le 1^^ avril 1862, Marcel Prévost fut mis en pension à Bordeaux, au collège Saint-Joseph de Tivoli. Excellent élève, il y fut toujours premier.
Premier à Bordeaux, il le redevint à Paris où, après son baccalauréat passé brillamment, il entrait à l'Ecole de la rue des Postes, qui le menait tout droit à l'Ecole Polytechnique en 1882.
Sorti en qualité d'élève-ingénieur des Tabacs, il trouve le temps de penser déjà à la littérature, griffonne quelques nouvelles et les publie dans le Clairon. C'était pour lui une distraction : '( Examinez cette sagesse toute bourgeoise, dit son biographe, et comparez-la à la fièvre dévorante d'un Concourt, trépidant dans le petit entresol noir où lui et son frère ont installé leur premier journal, avec la sauvage ténacité d'unBourget se levant à trois heures du matin, pour consacrer aux lettres les quelques heures qu'il dérobe férocement aux travaux du jour, et, sans prendre parti pour une méthode ou pour une autre, vous comprendrez tout de suite sous quel angle la littérature apparaît à M. Marcel Prévost. »
Cependant Marcel Prévost publie : « Chonchette », « Cousine Laura », « la Confession d'un Amant », « l'Automne d'une femme ».
Il est célèbre.
Il publie « les Demi-Vierges », puis «les Lettres à Françoise», enfin « la Princesse d'Erminge ».
Marcel Prévost est un moraliste. M. Rageot nous l'apprend: « C'est un moraliste à gros tirage, un sage dont tous les conseils peuvent être suivis... Sans doute a-t-il bien d'autres opinions, et plus hardies que celles qu'il livre dans ses romans. De sa première culture scientifique, il a gardé, on le sent bien, des curiosités supérieures. Il est même à croire que si Marcel Prévost avait, comme tant d'autres, le bonheur de n'être point lu, il remplirait ses écrits de doctrines surprenantes. Mais quand on s'adresse à une foule d'hommes, et surtout de femmes, a-t-on le droit de ne pas hésiter devant sa propre pensée et de ne pas reculer devant ses audaces instinctives ? »
C'est un romancier justement apprécié par la bourgeoisie : " Ce que de telles œuvres peuvent apporter de plaisir et de sécurité à l'imagination oisive, et à la conscience inquiète de la petite bourgeoisie française de maintenant, est-il besoin de le dire ? Par un effet de sympathie instinctive et de prudence
acquise, par observation aussi et par volonté clairvoyante, Marcel Prévost est, de tous les romanciers qu'elle peut lire,, celui qui est le plus près d'elle, de son cœur et de sa volonté, de toute son âme. »
Il est très éloigné de Flaubert :
« Ajouterai-je qu'il en est de même de son art, de son style, de sa composition, de tout son talent, si accessible et si limpide, si simple et si uni ? Je me souviens de l'avoir entendu se plaindre de l'excessive beauté de la forme, par rapport au fond de l'observation, dans une œu\Te comme Madame Bovary. Il est incontestablement très éloigné de Flaubert. >>
Il a eu une belle carrière. M. Jules Bertaut :
« La vie aura eu pour lui toutes les indulgences : il a voulu être un romancier coté, il l'est ; il a voulu gagner beaucoup d'argent : les chiffres d'éditions qui s'inscrivent sur ses livres à couverture jaune font foi qu'il a réussi ; il a voulu la gloire littéraire, quelques articles d'éreintement la lui ont assurée ; il a voulu la gloire officielle, deux fois de suite la Société des Gens de Lettres l'a élu son Président. En vérité, que pourrait désirer maintenant M. Marcel Prévost ? »
Rien.
Aussi ne désire-t-il rien. Il estime même, avec une grande sagesse, qu'aucun écrivain ne doit rien désirer ; car « je ne crois pas au chef-d'œuvre inconnu », a-t-il déclaré à M. Louis Vauxcelles, <' une œuvre a toujours le succès qu'elle mérite. »
Et comme son interlocuteur lui objectait Becque, Villiers, Verlaine, Marcel Prévost répondit :
« N'ont-ils pas eu, sinon la popularité, du moins l'estime des lettrés ? Quand on est mort, c'est agréable d'être, ou plutôt d'avoir été, Verlaine... »
Aperçu l'autre jour à la devanture d'un libraire cathohque un livre sous ce titre :