Saint-Simofij t. XII, p. 381 et suiv
1B^ 1.A NOHLKSSE DE RACK.
qu'en 1727; le père n elaît plus rien alors, rien qu'un grand seigneur, qui porlait dans tous ses sentiments une ardeur passionnée et redoulable. La façon dont il savait haïr les gens ne contribua pas peu à faire entrer dans sa maison une noble héiîtière, la nièce du duc de Noaiiles. Le duc de Noailles était rhonime qu'il délestait le plus au monde; une inimitié sourde contre ce personnage couvait déjà en lui avant la circonstance particulière qui l'enflamma avec une extraordinaire violence, ni. de Noailles unissait aux dons les plus brillants une ambition hardie; désigné au duc d'Orléans pour le futur conseil de régence par le duc de Saint-Simon, qui était fort amidu cardinal son oncle, il avait osé demander à son patron de l'élever audessus de lui-même, en le faisant premier ministre. On imagine s'il fut bien reçu :
Premier ministre I avait riposié son interlocuteur indigué : Premier ministre I Monsieur, je veux bien que vous sachii^z que, s'il y avait un premier ministre h fuire, et que j'en eusse unvie, ce serait moi qui le serais, et qui* je pense ausai que vous ne vous persuadez pus que vous l'cmporlnssiez sur moi. iMais je vous dédare que, tunt que Âf. le duc d'Orléans m'honorera de quelque part eu sa couûauce, ni moi, ni vous, ni homme qui vive ne sera jamais premier minislre, dont je regarde la place et le pouvoir comme le Iléau, la perle, la ruine d'un Etat, l'opprobre et le geâlier d'un roi ou d'un régent qui se donne ou se souDFre un maître, duquel pour tout parlage il n'est plus que l'inslrumenl et le bouclier.
La chose en resta là, mais Saint-Simon commenta à faire des réflexions profondes; pi'esque aussitôt après, im incident qui se rattache à la puérile question de la suprématie des ducs sur le reste de la noblesse changea ses réflexions eu fureur.
Quelques jours avant la mort de Louis XIV, le ducde Noailles émit l'idée (|ue les ducs devaient aller les premiers et en corps saluer le nouveau roi. il comptait tout nalureilemenl sur l'assentiment de Saint-Simon; mais celui-ci, qui avait sm'tout à cœur d'humilier le Parlement et d'obliger le premier président à saluer les ducs du bonnet, crut dangereux dediviserla noblesse en deux camps et combattit l'idée émise. Les ducs s'assemblèrent, entendirent les raisons données dans les deux sens : la puissante et souple parole de M. de Noailles l'emporta sur la voix grêle de Saint-Simon. Mais la proposition, a peine
J^Vtée, transpira, souleva les gens de qualité qui n'étaient
\ ^ ducs; bientôt toute la noblesse, la moyenne, la petite, la
^Uleuse, se mit de la partie : ce fut un effroyable concert de
^^s, de menaces, d'invectives. M. de Noailles recula, et, sans
^oute pour détourner l'orage de sa tète, il insinua que l'idée
était venue de M. de Saint-Simon et qu'il l'avait vainement
combattue. On ne prête qu'aux riches ; l'accusation parut
des plus vraisemblables, et laccusé, le calomnié, eut beau
dire et beau faire, il ne put détruire entièrement l'opinion
accréditée.
Ainsi frappé à l'endroit vulnérable, la colère de Saint-Simon s'accrott et s'exalte de l'impuissance de ses protestations ; son imagination se trouble; il convertit une affirmation déloyale en un noir complot : c'est l'ambitieux, c'est le premier ministre évincé qui, pour perdre celui qui lui barrait le chemin, a inventé cette vengeance satanique :
Il est vrai que c'est un raisonnement du démon, duquel il a toutes les qualités : profondeur, noirceur, calomnie, attentât à tout, assassinat, ambition sans bornes, ingratitude exquise, effronterie sans mesure, méchanceté de toute espèce la plus atroce, scélératesse la plus raftinée, la plus consommée ; mais il est vrai aussi que ce raisonnement en a toute l'étendue, la réflexion, l'esprit, la finesse, la Justesse, l'adresse; que Ja conjoncture de l'exécution en couronne toute Ja prudence qui s'y pouvait mettre, et que le tout ensemble est sublimement marqué au coin du prince des démons, qui seul l'a pu inspirer et conduire. Je bornerai là le peu de réflexions que je n'ai pu me refuser sur une conduite de ténèbres si digne du vrai lils du père du mensonge et du séducteur du genre humain.
A partir de ce jour, il poursuit le duc de Noailles d'une haine implacable; rien ne peut l'adoucir, ni les représentations et les prières des personnes qu'il vénérait ou aimait le plus, ni la déférence, le respect, l'humilité même de M. de Noailles. Ecoutons-le lui-même :
Il lui est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le moindre jour, dont le ton, les termes, les manières effrayaient l'assistance, sans qu'il répondit jamais un mot; mais il rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre aune nouvelle reprise... 11 est quelquefois sorti si outré du Palais-Royal ou des Tuileries de ce que je lui avais dit et
feit en face, derant le Régent et tout ce qui s'y trouvait, qu'il est allé quelquefois tout droit chez lui se jeter sur son lit, comme au désespoir, et disant qu'il ne pouvait plus soutenir les traitements qu'il essuyait de moi; jusque-là qu'au sortir d'un conseil où je le forçai de rapporter une affaire que je savais qu'il affectionnait^ et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis tondre, lui dictai l'arrêt tout de suite et le lus après qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma défiance et à tout le conseil, il se leva, jeta son tabouret à dix pas, et lui qui en place n*avait osé répondre un seul mot que de l'affaire même, avec Tair le plus embarrassé et le plus respectueux : « Mort... ! dit-il en se tournant pour s'en aller, il n'y a plus moyen d'y durer i ; s'en alla chez lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit*.
Ces paroles uous montrent la profondeur et la ténacité de sa haine; en voici d'autres, adressées au régent, qui nous en peignent l'ardeur furieuse :
Je ne me cache à vous ni à personne, ni à lui-même, que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre, à la satisfaction de quoi il n'est fortune que je ne sacrifiasse *^.
On mesure l'abîme qui séparait ces deux hommes : cet abîme, un mariage le comblera. La nièce du duc de Noailles apportera ses grands biens, ses puissantes alliances; M. de Ruffec son litre de duc^ et surtout le pardon de son père. Saint- Simon devait ainsi recueillir le fruit de son irascible humeur; mais ce fruit ne laissa pas de lui paraître bien amer, et sa femme ne put le lui faire accepter qu'à force d'insinuations et de supplications.
Sola viri molles aditus et tempera norat.
Ce qui rend ce mariage plus piquant encore, c'est qu'on y songea même avant qu'il fût réalisable, lorsque la nièce de M. de Noailles se trouvait engagée dans une première union. Son époux, M. de Boumonville, vivait encore, mais si peu !