Dangeau, C février
rions mauvaise grâce à contester Texactitude et Tutilité des renseignements qu'il nous a transmis ; nous ne pouvons cependant mesurer son talent d'historien à Tabondance et à la fidélité de ses témoignages. Sa qualité principale est de s'abstenir de juger, pour lafsser parler uniquement les faits. On est parfois tenté de trouver le Journal spirituel, presque piquant ; mais le piquant, à y bien regarder, est dans la suite et le rapprochement des faits, et Dangeau n'est coupable que d'exactitude *.
A défaut de lesprit mordant et pénétrant d'un Saint-Simon, Dangeau avait d'autres sortes d'esprits, l'esprit du monde et de conduite, l'esprit du jeu, et même l'esprit des bouts-rimés. Le jeu fut l'une des sources de sa fortune. Il jouait honnêtement, cela le fit remarquer à la cour ; il jouait gros jeu, cela le fit rechercher de la plus haute compagnie, l'approcha du roi luimême ; il jouait avec sang-froid et avec grâce, s'éclairait du caquet des dames, et les dépouillait le plus galamment du monde : cela l'enrichit et lui permit de se décorer à force d'argent. Il achetable gouvernement de Touraine, puis la charge de chevalier d'honneur de la première Dauphine, puis une charge de lecteur du roi. Mais on n'achetait pas un logement à Versailles ; Dangeau le gagna par un habile emploi de ses talents poétiques. Le roi, l'entendant un jour soupirer après ce logement, le lui promit s'il réussissait à ajuster des vers sur quelques rimes bizarres. La muse des bouts-rimés, échauffée par l'ambition du courtisan, inspira brillamment Dangeau et couronna ses vœux. Enfin établi à Versailles, il put faire sa cour toute la journée, et brûler cet étemel encens qui suffoquait Saint-Simon, mais que le roi daignait respirer. Il adorait le roi, il adorait M"" de Maintenon; il adorait les ministres et le gouvernement et tout ce qui se rattachait aux ministres et au gouvernement. Il lui arriva même ce qui n'arrivait pas à tous les courtisans, il crut ce qu'il disait. Le culte que d'autres pratiquaient extérieurement pour leur plus grand avantage « se glissa jusque dans ses moelles »; il « s'incrusta.» des goûts, des sentiments, des pensées du roi. La parole ne lui suffit pas
1 . t Dangeau ne prête aucun esprit aux choses, mais il est si exact, qu'elles en ont quelquefois d*elles-mômes. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundif 25 septembre 1854.)
30i LA NOBLESSE DE RACE.
[)Our ex|iriiiiei' son admiration ; il prit la plume, et nota jour par jour, heure par heure, trente-six années durant, les actes, les propos, les gestes, les moindres sourcillements du dieu.
Il aies yeux toujours fixés sur cet auguste modèle, et moitié vénération, moitié vanité, il se façonne à son image. Si le roi lui accorde la grande maîtrise de Tordre de Saint-Lazare ^, il distribue cet ordre avec la même solennité que le roi Tordre du Saint-Esprit. Il copie son prie-Dieu, ses cardinaux, ses saints, et, autant qu'il peut, sa dignité et sa bonne grâce, c 11 fait la roue avec un air de satisfaction et de bonté > ; toute la cour y allait pour rire. Il se fait peindre en costume de grand maître de Saint-Lazare. Est-ce Dangeau ou Louis XIV qu*on a sous les yeux? Kigault lui-même semble s'y être trompé. Dans les carrousels où le comte de Brionne représentait Rodomont, Dangeau, nous Tavons vu, figurait Charlemagne, un Charlemagno majestueux et poli. La satire de la Bruyère est restée en deçà de son naïf orgueil : Dangeau veut être rot, il croit Têtre ; il ne Test pas, il est d'après un rot '.
L'intérêt fit son premier mariage. Ce glorieux épousa la fille
1. « L'ordre de Saint-Lazare, dit le 3/ercure, est un des plus anciens ordres (le clicvalcriequi soient au monde. Il était autrefois établi à Jérusalem, et après y avoir exercé longtemps sa charité envers les pauvres et sa valeur contre les ennemis de la religion, il fut transféré en France par les rois Louis VII et saint Louis. Les papes et les rois lui ont accordé de grands privilèges, c-t en l(j07 le roi Henry le Grand l'unit à Tordre de Notre-Dame du mont Carinel, qu'il venait de fonder, pour donner à toute l'Église une preuve éclatante de sa conversion à la religion catholique et de sa dévotion envers la sainte Vierge. » Le roi donna à Dangeau, en 1093, la grande maîtrise des deux ordres réunis. Saint-Simon loue la générosité du nouveau grand maître en même temps qu'il raille sa fatuité. « Il est pourtant vrai qu'il faisait un très-noble usage de sa commanderic magistrale, qui était bonne et qu'il abandonna tout entière pour y élever de pauvres gentilshommes, qui y apprenaient gratuitement tout ce qui peut convenir à leur état, et y étaient fort honnêtement nourris et entretenus. »
2. « Un Pampiiiie est plein de lui-môme, ne se perd pas de ^'ue, ne sort point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité; il ni masse, pour ainsi dire, toutos ses pièces, s'en enveloppe pour se faire valoir; il dit : a Mon ordre, mon cordon bleu »; il l'étalé ou il le cache par ostentation. Un Parn[)liiW;, <'n un mot, veut être grand, il croit l'être; il ne Test pas, il (î«t d'après un grand. » (La Bruyère, Des grands.)
Dangeau, si fort raillé par la Bruyère, Saint-Simon et Voltaire, a trouvé dans Fonteruîlh;, son confrère, à l'Académie des sciences, un peintre bienveillant qui n'a voulu rel<;ver que ses mérites. (Voyez Eloges des membres de V Académie des sciences.)
d'un partisan, de Morîn dit Morin le Juif. Il était pauvre, il devint riche ; et sa richesse s'accrut, comme nous l'avons dit, des profits du jeu qui défaisait tant d'autres fortunes. « Les 200000 francs en dix jours, les iOOOOO écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette*. » Après quatre ans de veuvage, il se remaria, cette fois sans plus songer à la dot. M"' de Lœwenstein charma ses regards ; et quels regards ne charmait-elle pas ? Jamais la grâce et la beauté ne furent saluées d'un plus enthousiaste et plus unanime témoignage. L'imagination de Saint-Simon est ravie, et prodigue en sa faveur les plus riantes images : « jolie comme le jour... jolie comme les anges... faite comme une nymphe, avec toutes les grâces de l'esprit et du corps... une figure de déesse dans les airs. » M"* de Sévigné, juge difficile et prévenu, admire sans faire de réserve, sans regarder vers la Provence :
M. Dangeau jouit à longs traits du plaisir d'avoir épousé la plus belle, la plus jolie, la plus jeune, la plus délicate et la plus nymphe de la cour.
La taille de nymphe se retrouve aussi dans les souvenirs de M"* de Caylus, relevée d'un ruban couleur de feu du plus charmant effet: c'était l'insigne et la parure des chanoinesses, leur cordon du Saint-Esprit. Peut-être la bénédictine de l'Abbayeaux-Bois, la sœur aînée de la future maréchale de Luxembourg, le vit-elle passer devant ses yeux éblouis lorsqu'elle consentit à quitter le couvent après vingt ans de profession» D autres séductions entraînèrent encore Dangeau vers M"* de Lœwenstein. Elle n'avait pas un sou vaillant, mais elle apportait en dot sa haute naissance et une série de parents augustes :
Elle était sœur de la comtesse de Waldstein, de la landgrave d'Hesse-Rheinfels, mère de la reine de Sardaigne, de la duchesse de Bourbon et de la princesse de Sultzbach, qui sera électrice palatine. Elle était sœur aussi de la comtesse de Salms, puis de Sevini, de la comtesse de Rosenberg, de la princesse de Nassau-Siegen et de la princesse de Liechstenstein, veuve d'un prince de Saxe, sœur encore du comte de Lœwenstein, fait conseiller d'État de l'Empire, gouverneur du Milanais et prince de l'Empire, du prince de Mourbach, etc., etc.