‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 110 sur 318 · Sévigné, lettre du 29 juillet · texte numérisé non relu

Sévigné, lettre du 29 juillet

20i LA NOBLESSE DE RACE.

Ln jolie nymphe avait vraiment dans les veines da sang des dieux, et Dangeau put savourer aussi à longs traits la beauté de son origine. L'amour, dit Tabbé de Choisy, soutenu djan grain d ambition, conclut ce mariage. Un grain d'ambition! L'abbé 80 montre discret. M*"* de Sévigné, de son ironie légère, marque la nuance exacte du sentiment de l'époux.

M endroit le plus sensible était de jouir du nom de Bavière, d'être cousin (le M"*** lu Dauphiae, de porter tous les deuils de l'Europe par parenté ; onOn, rien ne manquait à la suprême beauté de celte circon* fttanco.

Dangeau n*admirait rien tant, en eiïet, que Téclat de la race, et {N)ur s*admirer lui-même davantage, il faisait remonter la hienne jusqu*au temps de Hugues Capet. Saint-Simon dit simplement : « C'était un gentilhomme de Beauce, tout uni ^« »

I/auteur du Journal a été d'une discrétion parfaite sur les sentitniMits intimes que lui inspira M"* de Lœwenstein; il la nonnne même rarement avant leur mariage, quoiqu'elle fut lille d'honneur de M"" la Dauphine, dont il était lui-même le chevalier d'honneur. Une fois cependant il est un peu plus expansif; il se montra frappé, émerveillé de la chance qui Ta favorisée dans une loterie tirée par le roi. « Il y avail, dit-il, trois mille billets dont vingt-quatre bons, vingt de bijoux, (|ualred(^ lots d'argent : les bijoux tombèrent entre différentes mains; mais par un bonheur extraordinaire, M"* de Lœwenstein eut les quatre lots d'argent qui étaient de 500 louis. » Pour un joueur heureux c'était peut-être un attrait de plus.

M"* de Lœwenstein accepta- t-elle de plein gré Dangeau pour époux? Saint-Simon dit qu'elle résista, ce qui surprend et blesse les éditeurs du Journal. Comment le saurait-il, puis- <|u'il n'avait alors que dix ans? Mais nous-mêmes, comment saurions-nous le contraire? Saint-Simon a du moins sur nous l'avantage d'avoir connu les gens qui ont vu l'événement se

1. Ce fut sans doute à ses prétentions plus qu'à sa naissance que Boileau donna satisfaction en lui dédiant sa satire sur la noblesse. Le poëte eut aussi un autre motif. Si la noblesse de Dangeau était un peu courte, le nom de la Rochefoucauld qui vint d'abord à l'esprit du satirique était un peu long, môme pour un alexandrin; il dut l'écarter, et la vanité de Dangeau profita des exigences du vers français.

préparer et s'accomplir, et d'avoir recueilli leurs témoignages. — Mais aucun témoignage parvenu jusqu'à nous ne confirme son assertion. — Aucun non plus ne Tinlirme, et Ton pourrait Tappuyer de raisons plus probantes que la raison alléguée par les Mémoires « M"* de Lœwenstein , avec la hauteur de son pays, vît le tuf à travers tous les ornements qui couvraient Dangeau, et dit qu'elle n'en voulait point. » Ne vit-elle pas encore autre chose que le tuf? les quarante-sept ans de Dangeau, son embonpoint, ou, si l'on aime mieux, sa majesté croissant avec les années, peut-être aussi sa fadeur, enfin tout ce que voyaient les yeux moqueurs de M"' de Sévigné, tout ce qui éveillait ses malignes conjectures. Elle était à la fleur de l'âge, de la beauté, et décidée à rester honnête femme : quoi de plus naturel, de plus vraisemblable que ses hésitations? Mais tout le monde s'en mêla, la raisonna, le cardinal son oncle, M""" la Dauphine, M"*** de Maintenon, le roi lui-même. Savait-elle s'il se présenterait quelque autre époux? Elle avait une infinité de mérites, mais douze sœurs et plusieurs frères. « Celte haute naissance, dit M°* de Caylus, celte figure charmante, et une vertu si rare, n'ont trouvé que M. de Dangeau capable d en connaître le prix. » Dangeau, n'ayant point de rival, finit par être, non préféré, mais agréé, « et se crut électeur palalin ». On lit dans son Journal, à la date du 30 mars 4686 :

A six heures, mes fiançailles se firent chez M™® la Dauphine, où le roi vint. Ce fut M. Tabbé Flédiier, nommé évêque de Lavaur, qui eu fit la cérémonie. 11 y eut le soir appartement, et M"* la Dauphine se fit chanter Topera d'Armide par les acteurs de Paris. A minuit, nous allâmes à la chapelle, où j'épousai la comtesse Sophie de Lœwenstein.

Les sentiments passionnés de l'opéra choisi par la Dauphine, en flattant la flamme de Dangeau, durent, par contre, répandre une fine gaieté dans l'auditoire, et il est permis de supposer que les courtisans trouvèrent un égal plaisir à rapprocher d'Armide M"* de Lœwenstein, et du héros du Tasse le chevalier d'honneur de M"* la Dauphine.

a II en faut croire Molière, » écrivait M"" de Sévigné au président Moulceau, en lui citant ce vers de Sganarelle :

Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !

M""* de Sévigné et Molière eurent tort, aussi bien que les mordantes chansons qui se fredonnèrent à la cour. « M*"* de Dangeau vécut avec son mari comme un ange » ; c'est à peine si un léger sourire lui échappait, lorsqu'il se laissait aller à ses grands airs, et encore fallait-il qu'elle rencontrât à ce moment les yeux de Saint-Simon. Mais le bonheur parfait n'est pas de ce monde ; Dangeau, à peine marié, fut atteint dans la plus douce de ses chimères.

Quelque bonne âme (ce fut M"^ de Ranibures) alla tout courant dire à M"** la Dauphine : « Vraiment, Madame, je viens de voir une » belle chose ! Lœwenstein a été mariée tout comme vous, et le curé » Ta nommée tout haut Sophie de Bavière. — Comment! reprit M"* la > Dauphine, il ne Ta pas nommée comtesse de Lœwenstein? >

Lh-dessus la Dauphine s'écrie, s'emporte, et, selon la Beaumelle, se fait apporter le registre de la paroisse et le lacère. La Beaumelle est une autorité fort suspecte, mais il est possible que la Dauphine ait, non lacéré, mais essayé de brûler le registre, car la trace du feu se voit encore aujourd'hui à l'un des angles * ; ce qui est certain, c'est que l'acte de mariage fut supprimé et refait avec corrections. La Dauphine était grosse; le roi, pour apaiser sa colère, alla trois fois chez elle et lui abandonna les Lœwenstein. Tout fut « effacé, rayé, biffé », aux termes d'une lettre de cachet , par-devant le bailli et le curé de Versailles; les outrageantes pages furent détruites, et avec elles les beaux rêves de Dangeau. Il fallut promettre qu'on ne serait pas Bavière, « ou qu'autrement dit ils ne seraient pas cousins ». Le cardinal de Furstemberg, évêque de Strasbourg, dut « demander pardon et avouer que sa nièce était d'une branche égarée, séparée depuis longtemps et rabaissée par de mauvaises alliances, qui n'a jamais été appelée que Lœwenstein )).

La vérité était que le sixième ascendant de M^'^de Lœwenstein avait fait, en 1462, un maiiage de la main gauche, c'est-à-dire légitime, mais inégal, et que les enfants nés de ce mariage, déchus des droits paternels, étaient tombés du rang de princes

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