I. Journal de Dangeau, Notice sur la vie de Dangeau
à celui de comtes. M"" de Lœwenslein était du même rang que la Dauphine^ mais les lois établies par l'orgueil de race avaient effacé les droits du sang. La superbe naïve de Dangeau s'était heurtée à l'implacable fierté d'une princesse allemande, rendue plus hautaine encore par son alliance avec l'héritier du trône; elle fut brisée, et la cour rit de bon cœur de voir lui échapper la plus grande félicité de son mariage. « Vous m'avouerez qu'à un homme gonflé de cette vision, c'est une chose plaisante que dès le premier pas retourner en arrière. Vous pouvez penser comme les courtisans charitables sont touchés de cette aventure. » Dangeau cependant ne se rendit pas tout à fait et se dédommagea comme il put : les parents de sa femme le désavouaient de leur vivant; morts, ils ne purent l'empêcher de les pleurer, et de se pavaner dans sa douleur et dans ses vêtements de deuil ^
11 n'eut de ce mariage qu'un fils, qui fut, lui aussi, l'époux d'une beauté charmante. Tous deux ne se ressemblèrent qu'en ce point. Dangeau louait et approuvait toujours. Courcillon avait l'esprit frondeur, osé, cynique; il raillait ce qu'adorait son père. Saint-Simon nous le montre se jouant, presque en face, de M"" de Maintenon. Malade des suites de ses débauches, il était soigné par sa mère : M""* de Maintenon, avec quelques autres dames, tenait tous les jours compagnie à M"** de Dangeau. Courcillon égaya l'ennui que lui infligeait un tel honneur en simulant l'homme désabusé des plaisirs du monde, pénétré de tous les sentiments qui pouvaient ravir l'illustre gardémalade, pendant que quelques grimaces expressives donnaient à des dévotes un peu moins austères, à M"*® d'Heudicourt par exemple, le mot de la comédie. M°* de Maintenon reçut de son repentir de si fortes impressions, qu'elle les fit partager au roi, et Courcillon rétabli était déjà retourné à tous ses vices qu'elle publiait encore le récit de ses vertus liouvellps.
Grièvement blessé à Malplaquet, amputé de la cuisse, en péril de mort, il gardait encore son esprit facétieux et sceptique. Son père le pressait de se confesser; il demanda un confesseur qui avait toutes les vertus, hors celle de plaire au
1. Sainl-Simon, t. I, p. !2 17 et suiv.; t. XI, p. 331 et suiv. — Sévignéf lettres du 29 juillet 1070, des 3 et 29 avril 1086. — Dangeau, \ mai 1685 , 30 avril 1686. — Souvenirs de .l/"'^ de Caylus.
roi, le père de la Tour, général de l'Oratoire, et celui-là ou personne autre. Dangeau frémit à ce nom: il lui fallait hasarder sa faveur ou Tàme de son fils ; il préféra mettre sa faveur en sûreté, et ne souffla plus mot de confession, ce que Courcillon avait prévu. Qu'il parle ou qu'il agisse, qu'il raille, qu'il se batte, qu'il fasse la débauche, c'est un emporté ; il ne peut ou ne veut se contenir. Tout amputé qu'il est, il cherche avec la même ardeur le plaisir ou la bataille. En 1709, il faut que le roi lui défende de partir pour la Flandre, où il veut à toute force frapper quelque bon coup sur l'ennemi.
Il s'était marié en 1708, avant d'être estropié, mais sa réputation de débauché était depuis longtemps faite, et sa santé h demi ruinée. M"* de Pompadour avait treize ans, et sa beauté s'annonçait avec éclat. Ses parents s'étaient mariés par amour, ils la marièrent par calcul. Ils étaient riches, mais obérés, incapables de donner immédiatement une grosse dot; Dangeau était fort h Taise et pouvait attendre. Ils avaient tous deux de l'esprit, de l'ambition; mais malgré leur naissance, leurs alliances (M. de Pompadour était le neveu de M. de Montau- «ier ; sa femme était NavailliBS, sœur de la duchesse d'Ëlbœuf la douairière et tante de la duchesse de Mantoue), ils n'avaient pu réussir h s'avancer; ils avaient l'ennui de l'obscurité et la rage de la cour. Dangeau avait, pour les pousser, de la faveur de reste; ils lui vendirent leur fille, et, pour aller à Marly, la jetèrent dans les bras d'un libertin.
Dangeau, de son côté, trouvait l'alliance honomble et avantageuse; il avait intérêt à établir son fils le plus promplement possible. M"*' de Mainlenon et le roi vieillissaient, il fallait se hâter de mettre à profit leurs dernières bontés. Tous deux le comblèrent de grâces à celte occasion. Dangeau fut autorisé à céder sa place de menin * auprès de Monseigneur à M. de Pompadour, et son gouvernement de Touraine à Courcillon; le beau-père et le gendre avaient chacun leur lot. M"*" de Dangeau se démit de la place de dame du palais en faveur de sa bellefille, et le roi lui maintint la pension de 0000 livres attachée
1. Nobles altacliés spéciali^nicnt au Dauphin. Ce nom avait été emprunté à l'Kspaj^nc, où l'on appelle //leumoi- de jeunes nobles élevés avec les princes. (Chérucl, Dictionnaire des iuslituUonSj mœurs el coutumes de la France.)
à cette place, en des termes flalteui's que le Journal^ doucement ému, reproduit fidèlement :
M"« de Dangeau, qui ne s'attendait point à cette dernière grâce-là et qui n'aurait pas même osé la demander, lui dit : c Ah ! Sire, vous me rendez honteuse par vos bontés. » Et le roi lui dit : c Vous les avez bien méritées > ; et puis lui fit des questions si sa belle-fille était aussi jolie qu'on le disait, et qu'il se réjouissait pour l'amour de nous de ce qu'il en entendait dire.
On vit M. et M""® de Pompadour « naître à la cour comme des champignons ». Tous deux étaient ravis et fondaient en respects et en adoration devant Dangeau. Courcillon lui-même pouvait tout se permettre, il ne parvenait pas à les offenser; ils se contentaient de sourire de ce qu'ils appelaient les espiègleries de leur gendre. Eut-il le don de charmer au même point M"" de Pompadour? Saint-Simon est muet là-dessus. Elle fut d'ailleurs assez promptement délivrée de cet étrange époux ; il mourut à trente-deux ans, emporté par la petite vérole. Ses parents le pleurèrent amèrement. Sa femme fut plus facile à consoler ; ses grâces et sa belle humeur survécurent à son deuil *.
Le roi, Monseigneur, Monsieur, les princes de la famille royale, sont mêlés fort souvent, et quelquefois de fort près, à ces mariages de la noblesse. La faveur, voilà la voie de salut ouverte aux filles peu ou point dotées. C'est la faveur qui marie M"" de Biron, petite-nièce du maréchal décapité.
A trente-cinq ans, elle était encore tille. Attachée au service de la Dauphine, très-mêlée au monde, aux divertissements de la cour, elle n'y avait pas rencontré ce qu'elle y cherchait sans doute, un mari ; ce fut Monseigneur qui le lui trouva. Elle avait su, par son esprit adroit et insinuant, gagner son amitié. Il avait récemment disgracié le marquis de Nogaret, fils de la marquise de Cauvisson; il mit pour condition à son retour en grâce son mariage avec M"® de Biron. M™" de Cauvisson, ambitieuse et pleine de vues, avait rêvé pour ce fils unique un plus brillant parti. M. de Cauvisson, lieutenant général de
1. Saint'Simony t. IIÏ, p. 335; t. IV, p. 144; t. V, p. 159; t. XF, p. 17i, — DangeaUy l^'ct 5 juin 1708.
BERTIN. t^
Languedoc, voulut du moins qu'on lui accordât sa survivance. Le roi refusa la survivance, mais sur les instances de Monseigneur, il promit de donner à la mariée 100 000 francs de dot et 2000 écus de pension ; ajoutez les 14 000 francs que reçurent les filles d'honneur de la Dauphine en quittant leur charge qu'on venait de supprimer. Quant à la dot paternelle, Dangeau n'en dit rien, et pour cause ; M. de Biron se reposait entièrement sur la générosité royale.
Le mariage tratnant en longueur, le roi pressa M. et M°® de Cauvisson de répondre par oui ou par non; la réponse ne pouvait être douteuse. M"" de Biron eut un mari. C'était ce jeune officier, négligent et vaniteux, qui fut un jour si vertement tancé par Louvois * ; on ne l'appelait au camp que Son Impertinence. Pour un fat, ce mariage était cruel, a On disait que M"® de Biron avait été belle », écrit méchamment M"* de Caylus. Saint-Simon, qui la peint d'ailleurs beaucoup plus lard, dit crûment et sans malice qu'elle était laide et grosse, mais il ajoute que sa physionomie réparait tout. De rares qualités corrigeaient mieux encore le défaut des traits et de la taille.
C'était une femme de beaucoup d'esprit, de finesse et de délicatesse, sous un air simple et naturel, de la meilleure compagnie du monde, et qui, n*aimanl rien, ne laissait pas d'avoir des amis. Elle n'était pas méchante et avait tout ce qu'il fallait pour l'être et pour se faire fort craindre. Mais, avec un très-bon esprit, elle aima mieux se faire aimer.
M"® de Nogaret ne réussit pourtant pas à gagner le cœur de son mari; leur union ne fut pas heureuse, mais du moins elle dura peu : M. de Nogaret mourut à la bataille deFleurus(1690). M"' de Biron, mariée si tard, devint veuve moins de deux ans après son mariage; son époux ne lui laissa que son nom, son bien retournant à sa famille; elle le soutint dignement, et
1. « M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret : — Monsieur, Votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — Il faut le savoir, dit M. de Louvois; Tavez-vous vue? — Non, dit Nogaret. — Il faudrait l'avoir vue, Monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné. Il faut prendre parti, Monsieur: ou se déclarer courtisan, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier. » (Sévignéy \ février 1680.)
mérita d'élre choisie par M™* de Mainlenon pour dame du palais de la duchesse de Bourgogne.
Quant à M°' de Cauvisson, la mort de son fils la mit hors d'elle-même. M"® de Sévigné nous fait entendre le cri de son orgueilleuse douleur :
Ce fils, ce cher fils, dojit les moindres intérêts la faisaient monter aux nues, marié contre son gré ; une stérilité dont elle, était inconsolable : le voilà mort, que deviendra-t-elle ? On pourra bien dire d'elle Forsennata gridava^; Tair sera rempli de ses clameurs. Elle me fait pitié, et à vous aussi, j'en suis bien assurée.
M""* de Sévigné, malgré sa pitié profonde, ajoute aussitôt en grand'mère vigilante :
Voilà sa jolie fille un grand parti ; donnons-la au marquis (de Grignan) ^.
Elle n'avait pas du reste attendu que le marquis de Nogaret fôt mort pour s'aviser de la chance qui s'offrait; à la première nouvelle d'une blessure qu'il avait reçue en Flandre l'année précédente, elle écrivait à M*"* de Grignan :
Il y a eu une sotte occasion dans l'armée du maréchal d*Humiéres où Nogaret a été dangereusement blessé ; s'il mourait, je voudrais reprendre l'ancienne alliance par ce côté-là et que le marquis épousât cette héritière si jolie 3.
Mais sa vigilance fut déçue ; son imagination avait travaillé en pure perte : les biens du défunt étaient substitués ; ils passaient à l'oncle de M"* de Cauvisson. Celle-ci, pour ne les pas perdre, épousa courageusement son oncle, malgré son âge et sa très- vilaine figure; il est vrai qu'il corrigeait ces désavantages par beaucoup d'esprit, de lecture et de monde. Frère et gendre de son atné, il obtint à sa mort sa lieutenance de Lan-
1. Hors d*elle-inôme, elle criait. aC*est le commencement de la stance xl du XVI' chant de la Jérusalem délivrée. Il s'agit d*Armide que Renaud vient d'abandonner. » {Note de Tédition Hachette.)