Dangeau f 3 novembre
2. Ibid., 5 août 1686, 31 mars 1690, 22 mars 1700. — Saint-Simcn, t. ÏI, p. 69.
3. Il eut de son mariage avec M"® de Nogent vingt-six enfants, dont plusieurs, il est vrai, moururent en bas âge.
le prix et le charme d'une allianœ illustre. Quant à Biron, il fax touché des grands biens et des intentions libérales de son collègue de la marine. M. de Bonrepaus assurait à l'épousée 20000 livres de rente sur 'ce qu'il possédait M. de Bonac en avait autant de son cùté '• La noce Ait magnifique; mais c'est Lanzun, grand-oncle de M** de Biron, qui en fit les frais. Bonrepaus donna le logement aux époux et la nourriture jusqu'au départ pour Constantinople. Biron aurait eu mauvaise grâce à se dire incommodé par l'établissement de sa fille.
Cette année, du reste, lui fut propice : son fils atné, Gontaut, quelques jours après le mariage de sa sœur, épousa une fille du duc de Guiche, une petite-fille des maréchaux de Gramont et de Noailles. Le régent l'avait récemment exilé pour une rivalité de galanterie, et le rappela pour ce mariage. Gontaut, las de la province, revint en poste épouser une fille « belle, spirituelle, bien apparentée > et dotée de 200000 livres'.
M. de Biron, en acceptant pour gendre un mince gentilhomme comme M. de Bonac, avait du moins mis un honnête homme dans sa maison : plût à Dieu qu'il n'eût jamais fait de plus mauvais choix! « La nécessité pousse quelquefois à d'étranges choses. » Biron, pour entrer plus avant dans la faveur du régent, imita ses goûts, partagea, égaya ses soupers, et se fit roué à cinquante ans ! Il fit pis encore. En 1706, un des régiments qui faisaient campagne en Italie était commandé par un cadet de bonne maison, plein de talent, d'esprit, de grâces, mais dépensier, débauché, sans foi ni conscience. Il fit un emploi tellement irrégulier des contributions de guerre, que Chamillart lui demanda des comptes. Bonneval offrit de payer la dépense contestée, plutôt que de la soumettre a à la révision des gens de plume ». Chamillart châtia son insolence de ces flétrissantes paroles :
Comme vous n*êtes pas assez grand seigneur pour faire des présents au roi, il me paraît que vous ne voulez éviter de compter avec les gens de plume que parce qu'ils savent trop bien compter.
1. Saint-Simon, t. ï, p. 304; t. Vlïl, p. 317; t. XI, p. 136. — Dmgeau, 25 novembre et 2i décembre 1715.
2. Saint-Simon, t. Vlïl, p. 318. Il faut lire 200 000 livres au lieu de 20 0(K) livres données en dot à M"« de Guiche. — Voy. Dangeau, 8 décembre
ni5.
MAISONS diverses/ 215
Le gentilhomme rebondit sous Tinsulte, et donna trois mois au ministre pour recevoir de lui raisonnable satisfaction, en lui déclarant que passé ce terme, il irait au service de l'Empereur, « où tous les ministres, ajoutait-il, sont gens de qualité et savent comment il faut traiter leurs semblables ». En attendanty il. se retira à Venise. « Le pillage, prétend Saint-Simon, n'est pas chose qui effarouche les Allemands. )> Ils lui firent des propositions qui le séduisirent : il passa à Tennemi, et, pour son début, prit une part active à la bataille de Turin; il mena l'attaque du centre, qui décida la déroule de Tarmée française. Il fut jugé, condamné à mort et exécuté en effigie sur la place de Grève. C'est ce pillard^ ce déserteur, qui devint en 1717 le gendre de M. de Biron, lieutenant général, membre du conseil de guerre.
M. de Bonneval était devenu aussi lieutenant général au service de l'ennemi, et favori du prince Eugène, qui le logeait et le défrayait de tout. Il avait largement recueilli le prix de sa trahison ; il songeait à en effacer la marque, a Soit esprit de retour, soit désir de se nettoyer d'une fâcheuse tare, soit dessein d'espionnage et de se donner moyen de se faire valoir chez l'empereur, il désira des lettres d'abolition. » Cependant Biron, dont la famille s'accroissait toujours, désirait un mari pour sa seconde fille. Bonneval était célibataire, Biron pouvait tout sur l'esprit du régent : ils s'entendirent. Vers la fin de l'année 1716, Bonneval prit un congé et vint en France. On lit dans le Journal de Dangeau, à la date de janvier 1717 :
Le 18, M. de Bonneval parut au parlement sur la sellette comme criminel, pour avoir déserté du service du roi, et le parlement ordonna que les lettres d'abolition et de rémission qui lui avaient été accordées
au mois de septembre 1716 seront registrées au greffe de la cour
pour jouir par ledit Claude-Alexandre de Bonneval de l'effet contenu en icelles et être exécutées selon leur forme et teneur. Fait en parlement le 18 janvier.
Le 7 mai suivant, Biron lui donnait sa fille sans bourse délier : c'était l'honneur du gentilhomme et du soldat qui payait pour le père de famille et faisait les frais de ce mariage. M. de Bonneval avait une mère très-riche, qui l'avantagea fort au contrat, ne pouvant se défendre d'un faible pour ce
cadet. Une fois sa honte bien lavée, il parut partout la tête haute. Il vit le roi, le régent, et tout le monde. Biron le présenta à Saint-Simon, Tun des rares membres du conseil de régence qui se fussent opposés aux lettres d'abolition. Jamais SaintrSimon ne vit un homme moins embarrassé. Dix ou douze jours après la noce, il partit pour Vienne, ayant fort bien employé son congé, et gagna cette année même la bataille de Peterwardein. Quant à sa femme, il la laissa à Paris et ne la revit jamais. C'est à peine s'il lui écrivit quelques rares lettres qu'elle n'obtenait qu'en suppliant, et cependant jamais femme plus pure^ plus tendre, plus généreuse, ne fut associée à un être plus indigne d'estime.
Je me suis attachée à vous en bien peu de temps, de bonne foi, lui écrivait-elle en 1721 ; je suis sincère; cette tendresse m*a été un sujet de beaucoup de peines, mais elles n'ont point efiacé une prévention qui me fera toujours également désirer votre amitié comme la seule chose qui puisse me rendre heureuse.
Et ailleurs :
Je vous prie seulement de dire une fois tous les huit jours à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime, et qui demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé.
Tandis qu'elle épanche dans ses lettres à son mari l'ardente passion qui la consume, elle garde avec ceux qui l'entourent une attitude pleine de dignité, et renferme fièrement en elle le secret de ses souffrances.
Ne croyez pas cependant, ajoute-t-elle après avoir fait tristement allusion à sa malheureuse étoile, que je pense devoir envier le sort de mes sœurs : je les trouve très-bien mariées ; mais quand on porte de certains noms et qu'on est née avec la gloire de le sentir, on prend patience sur les choses auxquelles il n'y a pas de remède.
Les victoires de Bonneval font tressaillir en elle la fibre héroïque de sa race ; les dernières et étranges vicissitudes de sa carrière ne peuvent lui arracher le désaveu de sa tendresse. Bonneval n'était pas, en effet, au bout de ses aventures et de ses infamies. Il se brouilla pour des galanteries avec le prince Eugène, le poursuivit de ses vers satiriques, dut s'enfuir de nouveau h Venise, s'offrit à qui voulut de lui, et finit par passer
^X3x Turcs avec le plan des places de Hongrie. Il changea de ^oi, de nom, fit la guerre aux chrétiens comme il l'avait faite ^\jx infidèles, remplaça probablement sa femme par un sérail, ^1 mourut en 1747, le jour de la naissance de Mahomet, comme ^n témoigne son épitaphe à Constantinople *.
Les tètes les plus légères, les plus éventées, retrouvaient à propos un certain sens pratique, quand il s'agissait de marier des filles d'un placement malaisé. La duchesse de la Ferlé semblait la mère la plus incapable d'établir les siennes. Peu de fortune, des mœurs plus que libres, un caractère versatile, une parole spirituellement impétueuse et incohérente, à fatiguer [attention la plus bienveillante et la plus alerte. M"*** de Sévigné et M""* de Staal * ont peint et raillé de façon charmante cette manière de tourbillon. Celte folle duchesse n'en décide pas moins le mariage de sa première fille avec une habileté hardie qui excite une envie mêlée d'admiration, et conclut celui de la cadette avec une prévoyance cynique qui promettait d'être fructueuse, si la maie chance ne s'en était mêlée.
Sa fille aînée avait à peine douze ans qu'elle « jette le coussinet^ » pour elle sur un tout jeune homme sans défense, le marquis deMirepoix, de la grande et riche maison de Lévy. La franchise étourdie et précipitée de son allure, la sert merveilleusement en cette circonstance ; elle a l'air de suivre son naturel, et elle fait d'excellente besogne; le tourbillon enveloppe, saisit, entraîne à l'autel le gendre convoité, et M. de Mirepoix se trouve marié avant d'avoir pu se reconnaître.
Après avoir su assez en l'air que la proposition avait été reçue, elle en a parlé au roi ; cela finit et abrège tout. Le roi lui dit : c Madame, votre fille est bien jeune. — Il est vrai, Sire, mais cela presse, parce
1. Saint-Simon^ i. III, p. 265; t. IX, p. iO.— Mémoire du prince de Ligne 9ur le comte de Bonneval (1817). — Sainte-Beuve, Causeries du lundi (22 mars 1852).