‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 123 sur 318 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Portrait de la marécliale de Noailles. — Huit filles à marier. — Un mariage d*aînée. — Lettre autographe du maréchal de Noailles à sa mère. — Sentiments et préoccupations d'un chef de famille. — Origine et faveur des Gramont. — Une noce décente. — Laideur de la seconde fille des Noailles.

— M. de Goetquen prétend l'avoir épousée par suite d'une méprise.

— Mariage de la troisième avec M. d'Estrées. — Un . grand seigneur instruit dans les sciences et dans les lettres. — Rédaction laborieuse du contrat.

II. Alliance des Noailles avec M""' de Maintenon. — Nombreuses et vaines tentatives de mariage de M. d'Aubigné, quoique aidé du crédit de sa sœur. — Il épouse enfin une fille de bourgeois. — Dédains de M"® de Maintenon pour les façons de M™* d'Aubigné. — Ses conseils et admonestations. — Sa tendresse ambitieuse pour sa nièce. — Prix attaché à son alliance. — Conversion et retraite involontaires de M. et de M"« d'Aubigné. — Éclat et solidité du mariage du comte d'Ayen et de M"* d'Aubigné. — La mort de M. d'Aubigné excite une douleur médiocre.

— Le crédit du duc de Noailles survit à celui de M"* de Maintenon. — Mariage de la quatrième fille avec le neveu de M™" de la Vallière. — M"* de la Vallière pleure sa faute ; ses parents et ses alliés en recueillent les fruits. — Mort du marquis de Lavardin, beau-frère des Noailles; ceux-ci sauvent sa lieutenance générale de Bretagne à l'intention du jeune Lavardin, et se ménagent dans leur neveu un gendre pour leur cinquième fille.

III. La sixième fille épouse le marquis de Gondrin, fils du duc d'Antin.

— Portrait de d'Antin, le parfait courtisan : ses bassesses, ses manèges, sa grâce, sa prévoyance, sa ténacité. — Ce qui le séduit dans l'alliance avec les Noailles. — Second et secret mariage de la marquise de Gondrin avec le comte de Toulouse. — Un nouveau gendre pris à l'appât de la lieutenance générale de Bretagne : la septième fille épouse un fils du nian>chal deChâtcaurcnaud. — Mariag(î de la huitième et dernière avec un petit-fils de Louvois. — Énumératiou aduiirat've de Dangeau. — Une neu-

fî6 LA NOBLESSE DE RACE.

vième fille de la maréchale de NoaiUes, sa fille d*adoptioa : ]P< de Bouraonville. — Gr&ces enchanteresses de M"* de BonnioBTÎUe. — Son mariage avec le duc de Duras. — Habileté matrimoniale de la maréchale de Duras. — Mérite supérieur de la maréchale de Moailles.

Laissons les unions scandaleuses, et, pour éclairer dans toutes ses parties le tableau que nous avons entrepris de tracer, voyons ce qu'étaient les alliances dans une grande et puissante maison gouvernée par une bonne mère de famille, comme la maréchale de Noailles ^ Voici la noble et attrayante image que Saint-Simon nous a laissée de la mère de son ennemi le plus détesté :

C'était elle ({ui gouvernait mari, enfants, famille, affaires, manège de cour, avec une gaieté, une liberté d'esprit, comme si elle n'eût jamais rien eu à faire, et qui, à force d'esprit et d'adresse, sans s'étouner ni se rebuter de rien, fit toujours du roi et de M"** de Maintenon tout ce (|u'elle voulut, pareillement de M"** la duchesse de Bourgogne, et gouverna à son gré toutes les princesses, tous les ministres et tous les gens en place, et tout cela sans bassesse ; une femme noble, magnifique, libérale, pleine d'entrailles pour ses enfants, pour sa famille, pour son nom, extrêmement capable d'amitié, qui eut toujours des amis en nombre, et qui en mérita encore davantage ; une femme qui ne disait pas tout ce qu'elle pensait, mais jamais ce qu'elle ne pensait pas ; naturellement bonne, douce, sans humeur, franche autant que la cour le peut permettre avec prudence; à qui aussi il ne fallait pas marcher sur le pied, qui disait alors à qui que ce pût élre son fait, mais ({ui n'était point haineuse. Elle vit encore, pleine de sens, d'esprit et de santé, à quatre-vingt-sept ans, en patriarche de sa nombreuse famille, fort riche et fort donnante, dévote tant qu'elle peut, toujours allante, faisant les délices de ses amis dont elle a encore beaucoup, et conserve ce badinagc avec lequel elle a toujours réussi aux choses môme les plus sérieuses 2.

La maréchale de Noailles eut vingt et un enfants; treize sm*véeurent, dont neuf filles. Le couvent pouvait la délivrer de bien

1. La maison <lo Noailh.'s, dil Moreri^ est Tune des plus anciennes du ijinousin. La trrn^ et le cliàleau de Noailles, dont elle prend son nom, sont siliu'îs juès iU\ Hiivcs et de Turcnne (département actuel de la Corrèze). Un aiT<H (In pailoinonl do Paris, rcndn on 1528, à l'occasion des substitutions de ocUr maison, remonte, pour la filiation des Noailles, jnsqn*au commenceniont du XIII» siècle.

± Sainl'Simont t. IV, p. 243.

LA MAISON DE NOAILLëS. m

des soucis; celte vaillante mère, en vraie chrétienne, ne voulut pas de ces vocations forcées : elle ne fit qu'une seule fille religieuse et entreprit d'établir solidement toutes les autres. L'aînée, qui n*avait pas quinze ans, épousa en 1687 le comte de Guiche, qui n'en avait guère davantage. La maréchale était peut-être excusable de faire aussi grande diligence ; le jour où fut célébré ce mariage, elle accouchait d'une nouvelle fille ^ Les papiers inédits de la famille de Noailles contiennent la lettre où le maréchal annonçait à sa mère, retirée à Châlons-sur- Mame, près de son autre fils, le futur archevêque de Paris, qu'il avait choisi M. de Guiche pour gendre.

Cette lettre est datée du 14 février 1687, une heure un quart après minuit ; le ton en est grave, ému ; la tendresse paternelle, Tesprit chrétien, modèrent et voilent l'ambition du chef de Eamille. Le maréchal se tait sur l'âge des époux, sur leur destinée prématurément fixée ; il loue le prétendu, sa taille, sa douceur, son innocence, qui n'a pas encore eu le temps de se gâter : il ne dit rien de son esprit, peut-êlre parce qu'il n'y avait rien à en dire. Saint-Simon, qui l'a peint sous la régence, assure qu'il en avait « moins qu'il n'est possible de l'imaginer » et qu'il se tirait d'affaire par ses grands airs, son grand usage du monde. M"* de Noailles au contraire en avait beaucoup, du plus vif et du plus fin, et aussi du plus solide. Le maréchal aime à penser qu'il a rencontré la volonté de Dieu et les désirs de son enfant ; il croit avoir interrogé son cœur, répondu à sa secrète préférence; il insiste sur ce point, comme pour mieux rassurer les scrupules de sa pieuse mère et les siens.

Je vous prie de demander à Dieu d'y mettre sa bénédiction. Je n'en ai jamais demandé aucun (mariage) à Dieu particulièrement, mais seulement celui qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le nôtre ; c'est ce qui me fait croire que c'est sa volonté et qu'il bénira mes bonnes intentions. Je vous prie de le bien demander à Dieu. Après avoir proposé à ma fille tous les jeunes gens à marier et même ceux à qui nous ne prétendions pas, elle nous dit, à sa mère et à moi, qu'elle aimait mieux M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et (le ces deux derniers le comte de Guiche ; elle s'est mise à pleurer lorsque nous lui avons dit la chose, el a témoigné une modestie et une honnêteté dont tout le monde a été très-content î vous l'auriea été fort si vous l'aviez vue.

Page 1