‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 131 sur 318 · Uttredu 10 juin · texte numérisé non relu

Uttredu 10 juin

Elle ne pouvait guère s'abuser sur l'étendue de son crédit. M"* de Murcé, fille de son cousin germain, M. de Villette, n'avait pas encore onze ans qu'on la lui demandait tous les jours. Elle aurait pu la donner à M. de Boufflers, déjà lieutenant général avec le bâton en perspective; elle avait préféré l'immoler à sa vertu favorite, la modestie, et avait évincé Boufflérs, en accompagnant son refus de ces flatteuses paroles : « Monsieur, ma nièce n'est pas un assez bon parti pour vous, mais je n'en sens pas moins ce que vous voulez faire pour l'amour de moi, et je vous regarderai à l'avenir comme mon neveu. » Du moins eût-elle dû la marier moins prématurément, lui choisir un époux plus digne d'elle que ne le fut M. de Caylus, et se soucier davantage de son repos en s'in- ((uiétant si peu de sa fortune ^

M. de Murcé, le frère aîné de M"" de Caylus, c aussi disgracié de corps et d'esprit que sar sœur avait l'un et l'autre charmants », avait épousé une fille laide et sotte, mais trèsrichement dotée : une des conditions de cette alliance avait été que M"" de Maintenon rendrait une visite à l'accordée, ce qu'elle avait fait de la meilleure grâce du monde *.

M""* de Sainte-Hermine, une provinciale sans bien, sans esprit, sans grâce, mais fille d'un autre cousin germain de M'"" de Maintenon, avait tenté l'ambition de l'un des plus beaux, des plus spirituels, des plus braves seigneurs de la cour, du comte de Mailly, qui l'épousa malgré ses parents. Il n'avait pas trop espéré de cette alliance : sa femme fut choisie pour dame d'atours de la duchesse de Chartres ; ses frères, engagés dans l'Église, devinrent, l'un archevêque d'Arles, l'autre

1. Saiiit-Siinoii n rnrcinciit peint un couple plus mal assorti que M. ot M"" de Caylus. « Jamais, dit-il de celle-ci, un visage si spirituel, si touchant, si parlant; jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces, ni plus d'esprit; jamais tant de gaieté et d*amusement, jamais de créature plus

séduisante Son mari, hlasé, hébété, depuis plusieurs années, de vin et

deau-dc-vie, était tenu A servir, hiver et été, sur la frontière, pour qu'il n'iipproeliàt ni de sa feunne ni de la cour. Lui aussi ne demandait pas mieux, pnurvu (jn il iVit toujours ivre. » (Saint-Simon, t. III, p. \3'^.)

"1. Saint-Simon, I. III, p. 3^21. - « Elle alla, pour cela, sur le quai d'Alençon (dans rîle Saint-Louis), chez M. Lemoine, qui avait assemblé tous ses parents pour les reiiiire témoins de Thonneur qu'il avait de les recevoir sous son toit. » {.\otcs des (himea de Saint-Cijr, citées par M. Lavallée dans la Correspondiwce générale de .1/'"' de Maintenon^ t. 111, p. 363.)

évêquede Lavaur; lui-même, menin de Monseigneur, maréchal de camp, aimé de M"* de Maintenon, goûté du roi, prenait un vol hardi à la cour et à la guerre; déjà les ministres et les généraux d'armée le comptaient ^ et cependant il n'avait épousé que la nièce à la mode de Bretagne. Â quel parti, si brillant qu'il fût, ne pouvait prétendre la vraie nièce, la bonne M"«d'Aubigné?

Louis XIV, selon Saint-Simon, songea pour elle au prince de Marsillac, le petit-(ils de la Rochefoucauld le favori ; mais ce dernier, avec un courage surprenant dans un courtisan aussi accompli, gardait un attachement hdèle à M'"'' de Montespan disgraciée; de là quelque froideur dans ses rapports avec M"* de Maintenon, et des deux côtés peu de goût pour une commune alliance. M"™** de Maintenon déclara ses préférences pour le comte d'Ayen, et les fit agréer au roi, quoiqu'il fût un peu en garde contre le vif et entreprenant esprit de la maréchale. Son choix d'ailleurs devait être fait depuis longtemps, et n'avait pas échappé à la perspicacité des gens de cour; trois ans avant que le mariage s'accomplit, ils l'annonçaient déjà comme certain^. Tout l'attirait en effet vers les Noailles, sans compter l'ancienne amitié : les mérites du comte d'Ayen, l'illustration et les vertus de sa maison, celles de son oncle l'archevêque de Paris, alors vivement engagé contre le quiétisme ; le désir de s'unir plus étroitement à la bonne cause, et aussi d'avoir plus de part aux affaires de l'Eglise ainsi qu'à la distribution des bénéfices. Les seules qualités du comte d'Ayen auraient suffi à justifier son goût : c'était l'un des plus brillants jeunes hommes de ce temps ; son implacable ennemi a dû lui-même confesser le charme dont il enveloppait les monstruosités morales qu'il lui prête. Saint- Simon le peint de longues années après son mariage, ministre, maréchal de France ; les grâces extérieures, celles que le temps altère le plus vite, sont un peu appesanties ; celles de l'esprit sont restées intactes :

C'est un homme né pour faire la phis grande fortune, quand il ne Taurait pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille assez grande, mais

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