‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 139 sur 318 · Saint-Simon, t. II, p. 415; t. III, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. II, p. 415; t. III, p

3. Elle épousa le second fils du duc de Clicvrousc. (DangeaUy 23 janvier 1701.)

■i. DandcaUy 15 avril 1701.

LA MArSON DE NOAILLES. Ud

charges, c*est qu'en revanche cette famille possédait ce qu'il regardait comme le trésor par excellence. Cette alliance était la seule qui embrassât toutes les cours et tous les âges, qui fût un soutien pour tous les temps, et c'était là pour lui un invincible attrait. Jamais homme, en eflfet, n'aima plus démesurément la faveur, ne la rechercha d'une poursuite plus ardente, plus obstinée. Le portrait du plus consommé des cx>urtisans a sa place marquée ici, à l'occasion d'un mariage qui satisfaisait si pleinement la passion de toute sa vie.

Il avait la douleur d'être le seul fils légitime de M™* de Montespan, et il usa la meilleure partie de sa vie à se faire pardonner sa naissance. « Adresses, souplesses, flatteries sans mesure, bassesses infinies, rien ne lui coûta vingt ans durant. )> Son caractère, ses goùtSj ses habitudes, il sut les plier, les tendre vers un but unique : gagner le cœur du roi. Il était brutal par tempérament, il devint doux, poli par application. Sa femme menait une vie peu régulière, mais elle était la petite-fille de M. de Montausier; il ne vit rien, ne sut rien, et lui témoigna toujours la même considération. S'il jouait gros jeu, s'il y gagnait trop souvent, au point d'être accusé d'aider la fortune, c'était pour entretenir sa table, ses équipages et le grand train qui plaisait au roi. Il crut, pendant un temps, lui plaire davantage en renonçant au jeu, il y renonça. La nature l'avait doué d'un vigoureux appétit qui s'accommodait mal des pieuses abstinences , il le mata et jeûna pour l'amour du roi. Quand il revint à son ancien genre de vie, ce n'est point qu'il fût las de se vaincre lui-même, c'est qu'il perdait son temps à s'amender, et que ses vertus ne lui rapportaient rien. Il y eut pourtant une faiblesse de sa nature dont il ne put triompher : il était né poltron et n'avait de mâle que la beauté, il essaya d'avoir du courage pour faire sa cour; il servit longtemps, espérant que le courage lui viendrait ; il ne lui vint que des affronts. Le prince de Conti, la Feuillade, le plaisantaient sur sa lâcheté. M. le Duc, au siège de Bruxelles, faisait simuler de fausses sorties pour s'amuser à le voir pâlir ; cela passait « doux comme lait ». Bientôt il devint honteux d'insulter d'Ântin.

Quand il ne fallait que de l'esprit, il reprenait tous ses avantages :

Personne n'avait ni plos d'agréments, de mémoire, de lumières, de connaissance des hommes et de chacun, d'art et de ménagements pour savoir les prendre, plaire, s'insinuer et parler toutes sortes de langages.

Lorsqu'il eut la bonne fortune de recevoir le roi et M** de Maintenon dans sa maison de Petit-Bourg*, son accueil ne brilla pas moins par la grftce que par le faste. Si le roi fut émerveillé de ne plus apercevoir en se réveillant une allée de marronniers qui Tavait offusqué la veille, M** de Maintenon dut être agréablement émue de la délicate flatterie de son hôte, en retrouvant à Petit-Bourg sa chambre de Versailles exactement copiée, ses meubles dans la même disposition, ses livres favoris rangés dans le même Qrdre et marqués aux mômes pages. Ce soin délicat dans la flatterie est son trait dislinctif ; il le garda toute sa vie. Lorsque le czar Pierre vint en France, le marquis de Nesie, qu'on avait attaché à sa personne, chanf geait d'habit tous les jours, croyant lui plaire. « En vérité, dit le czar, je plains M. de NesIe d'avoir un si mauvais tailleur qu'il ne puisse trouver un habit à sa guise. » D'Ântin fit autrement. Il trouva le moyen de se procurer un portrait très-ressemblant de la czarine, et le jour où il eut l'honneur de recevoir le czar, il le plaça sur la cheminée de la salle à manger, avec des vers à la louange de l'original : Pierre le Grand goùla plus l'esprit de M. d'Antin que les habits de M. de Nesle.

II y avait en lui l'étoiïe de plusieurs courtisans. « Quatre corps n'auraient pu suffire à sa vie de tous les jours. » Il se ménageait auprès des partis les plus opposés, et se les conci* liait, même au moment où ils étaient le plus vivement engagés les uns contre les autres. Il avait l'arl de plaire à la cabale de Monseigneur sans déplaire à celle de la duchesse de Bourgogne. Monseigneur était l'avenir prochain, la duchesse de Bourgogne l'avenir lointain. Mais le destin a ses caprices, et sa prévoyance comptait avec les caprices du destin. Ses grâces respectueuses savaient oser à propos, et la hardiesse mesurée d'un favori beau comme le jour, même lorsqu'elle ne touchait pas, offensait moins encore : c'est ainsi qu'il hasarda

1 . Le château de Petit-Bourg, près de Gorbeil, avait été construit par le financier Galland, rebâti par l'abbé de la Rivière, favori de Gaston d*Orléans, et acheté par M""® de Montespan, qui le laissa au duc d'Antin,

de marcher légèrement sur les traces de l'abbé de Polignac, fort assidu auprès de la Dauphine. M*"® la Duchesse, toute à Monseigneur et au duc de Vendôme, en prit de vifs ombrages. Que fit d'Antin? le môme personnage caressant et léger. Il glissa, badina, mais ne se détourna pas. L'irritation de sa sœur s'accrut : il eut peur, mais ne changea rien à sa conduite que les apparences, et tâcha de l'apaiser par un empressement moindre pour la duchesse de Bourgogne. Saint-Simon ajoute : a II fut peut-être assez adroit pour le faire valoir à toutes les deux. » Trait d'une finesse charmante, qui éveille notre imagination et nous montre d'Antin près de la Dauphine, mêlant à dessein la politique et l'amour, et se feignant si fort épris de ses intérêts relevés de tant de séductions, qu'il tremble de la compromettre et s'éloigne pour la mieux servir ^

La mort déconcerta ses plus lointaines prévisions, ens'acharnant sur tous les appuis qu*il s'était ménagés: il vit disparaître Monseigneur et le duc de Bourgogne; la fin imminente du roi sembla devoir porter un coup mortel à son ambition. Écoutonsle lui-même nous peignant l'état de son âme dans cette situation critique :

Huit jours avant la mort du roi, je voyais tout le monde courir au soleil levant, les gens attachés à M. le duc d'Orléans épanouissaient leur visage... On venait, ou s'assemblait, on réglait tout, on partageait tout. Je demeurais comme une bête sans mouvement, ne me croyant pas permis d'avoir une autre conduite à l'agonie de ce cher maître que celle que j'avais eue de son vivant.

D'Antin parait comme étonné de lui-même : on venait, on s'assemblait, on réglait, on partageait tout, et il n'était pas du partage! Ce ne fut qu'une défaillance d'un moment : sa robuste constitution de courtisan en sortit victorieuse, et il ne fut pas besoin de le beaucoup prier pour le faire entrer au conseil de régence, avec le titre de chef du conseil des affaires intérieures. D'Antin était, selon le mot célèbre du duc d'Orléans, le type du courtisan accompli, san$ humeur et sans honneur.

A l'époque où il maria son fils, il cherchait encore le cœur

1. Saint-Simon, t. IV, ch. i, v, xi, xvii; t. IX, p. 228, 235.

25^ LA NOBLKSSi: DK RACE.

du roi; cette faveur, qu'il ue devait plus lâcher, une fois sais/^^ fuyait toujours devant lui, et Ton comprend le chaime qui l'attira vers la maison où elle était comme fixée. Les Noailles, de leur c<>té, parurent vouloir faire un effort généreux pour répondœ à Téclat de cette alliance ; leur fille, outre la place de dame du palais que lui céda sa belle-sœur, la comtesse d'Aven, eut une dot <ie 300009 francs inscrite au contrat, 240000 francs d'effets, 80000 francs de pierreries, meubles et nourriture (notons ce nouveau couple assis à la table paternelle pour huit ou dix ans). La dot était le double des dots ordinaires, mais en réalité ce fut la moins lourde, car elle ne fut pas payée. Lorsque d'Antin, quelques ïnois après le mariage, la réclama de la maréchale, celle-ci prétendit n'en rien devoir, par une contre-lettre qu'elle avait de M"*® de Montespan. Cela fit une brouille qui se dissipa sans doute; quelque contrariété que d'Antin éprouvât, sa belle humeur reprenait vite le dessus. D'ailleurs sa réputation de délicatesse était mal établie ; et précisément à la mort de sa mère, arrivée peu avant ce débat, on n'avait jamais pu retrouver le testament qu'elle avait, affirmait-on, apporté avec elle aux eaux de Bourbon.

Il aurait eu mauvaise grâce à protester trop longtemps contre la pièce qu'on lui opposait. Les Noailles avaient mieux que des écus à lui donner. Si la mort de M"' de Montespan avait fondu l'indifférence glacée du roi pour son fils, et avait été suivie quelques mois plus tard de la visite à Petit-Bourg, l'alliance avec les Noailles n'avail-elle été pour rien dans ce changement de dispositions et dans les conséquences de cette visite fortunée? Le roi, ravi des façons de son hôte, lui avait donné avec le gouvernement d'Amboise celui d'Orléans, qui était l'un des douze grands gouvernements du royaume : le don valait 10000 livres de rente. « Me voilà dégelé! » s'était écrié d'Antin, sous ce premier et vif rayon de la faveur royale, et il avait pris hardiment son vol, prêta s'abattre sur quelque nouvelle proie. La surintendance des bâtiments vint à vaquer par la mort de Mansart, un favori subalterne. D'Antin versa des larmes, non sur la mort du surintendant, mais sur le chagrin qu'allait donner au roi la mort d'un homme de ce mérite, et, sans doute pour le niioux consoler, il demanda la place du défunt.

Les candidats étaient nombreux et influents; mais d'Antin ^vail pour lui Monseigneur, les bâtards et l'énergique concours des Noailles, excités par Fintérêt de leur gendre, par leur intérêt propre et peut-être aussi par le désir de faire oublier au père du marquis de Gondrin la surprise de la contre-leltre : d'Antin l'emporta, et obtint la succession de Mansart, amoindrie, il est vrai, mais encore fort bonne à prendre. La surintendance devenait la direction des bâtiments * ; les avantages pécuniaires étaient réduits de 50000 éciis h 50000 francs; mais quelque chose d'un prix inestimable demeurait intact: un commerce de tous les jours avec le maître. Enfin, en 1711, le roi couronna toutes ces grâces en le faisant duc et pair. Son fils, le marquis de Gondrin, ne put profiter de sa faveur : il mourut à vingt-trois ans. Mais elle ne fut pas perdue pour ses petitsfils : il obtint à l'aîné, sous la Régence, la survivance de son gouvernement d'Orléans; au second, celle de sa lieulcnance générale d'Alsace; quant à la surviv«nnce des bâtiments, elle était promise au frère cadet de M. de Gondrin, M. de Bellegarde, que nous retrouverons ailleurs ^.

La marquise de Gondrin aimait son mari; lorsiju'elle devint veuve, elle était grosse: elle tomba gravement malade de douleur, et sa maladie prit un tel caractère de gravité, qu'un moment on la crut perdue. La maréchale de Noailles, (|ui l'aimait passionnément, était au désespoir. Agenouillée au pied de son lit, elle priait à haute voix, demandait à Dieu de la prendre elle et tous ses enfants en place de sa fille. A ces mots, la Yallière, qui était présent avec toute la famille, se leva doucement, iilla à elle et lui dit tout haut d'un air fort pitoyable : « Madame, les gendres en sont-ils? » Tout le monde éclata de rire, et la maréc'.iale avec tout le monde. Heureusement M'"* de Gondrin ne mourut pas ; même elle se remaria, et fit un grand mariage, qui fut en même temps un mariage d'amour.

En 1723, à trente-cinq ans, elle épousa, non plus un petitfils, mais un fils de M*"" de Montespan, le comte de Toulouse, ce dernier enfant de ses amours avec le roi, dont la naissance

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