LES LYONNE
I. élévation (\o la bourgeoisie et causes de celte élévation. — Pouvoir, faveur et distinctions honorifiques des secrétaires d*État. — Premier exemple d'un mariage entre un secrétaire d'État et une fille noble. — Nicolas de Neufville, fondateur de la grandeur des Villeroy ; son petit-fils, le premier maréchal de Villeroy, épouse une Créquy-Lesdiguières. — Le maréchal de Créquy éprouve pour cette alliance un dégoût qui lui sied mal. — Tempérament politique du premier maréchal de Villeroy. — Élégance, fatuité et incapacité du second maréchal de ce nom. — Caractère et extérieur de sa femme, née Brissac. — Leur entente difficile et tardive. — Vertus et fierté de M"® d'Armagnac, née Villeroy.
H. Origine des Gesvres. — Méchanceté et causticité du duc de Gesvres. — Il raille cruellement les grands airs de Villeroy. — Hauteur de sa femme.
— Une vengeance de M"° de Sévigné. — Apparition de la vieille duchesse de Gesvres à Trianon. — Sa franchise redoutée. — Sa mort. — Second et ridicule mariage du duc de Gesvres.
IH. Talents et faste d'Abel Servien. — Esprit et débauches de ses fils. — Grâces décentes de sa fille, la duchesse de Sully. — Son petit-tils, le duc de Sully, patron de Voltaire. — Mérites divers et caractère indécis du duc de Sully. — Son mariage secret avec une fille de M™« Guyon.
IV. Génie, politesse et tempérament passionné de Lyonne. — Mœurs débordées de sa femme. — La marquise de Cœuvres associée à l'infamie de sa mère. — Misérable fortune de ses fils. — Extinction de son nom et de sa race. — Destinée meilleure des descendants de Fouquet. — L'un de ses fils entre par un mariage d'amour dans la maison de Lévy. — Ambition o mérites de ses petits-fils, le comte et le chevalier de Belle-Isle. — Originalité séduisante d'un autre petit-fils du surintendant, le duc de Charost
— Les Fouquet relevés par la famille qui avait précipité leur aïeul.
« Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et a\ix aiïaires publiques, mais à leurs propres aiïaires; qu'ils ignorent Téconomie et la science d'un père 'de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance ; qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux *, d'aller chez Thaïs ou chez Phryné, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un rovaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un État, songent à se mieux placer; se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent : heureux s'ils deviennent leurs gendres *! »
La Bruyère ne pouvait, même en les nommant, désigner plus clairement les secrétaires d'État. Saint-Simon, dans un sentiment tout opposé, constate avec plus d'énergie encore l'élévation de la bourgeoisie et les causes de cette élévation. Certes, il ne ménage aux secrétaires d'Etat ni les sarcasmes ni les insultes; il rappelle avec une pitié superbe le peu qu'ils étaient à l'origine et les accable du tilre d'anciens notaires du roi ; mais il faut bien qu'il suive, cette fois avec un dédain amer et irrité, le progrès irrésistible de leur puissance :
Dopuis que ravilissement et la confusion ont prévalu par maximo do gouvernement, par là les secrétaires crÉtat ont commencé à devenir des métis, puis des singes, des fantômes, des espèces de gens de la cour et de condition, enfin admis et associés en toute parité aux gens de qualité.
1. On avait donné ce nom à trois grands soigneurs, gourmots raffinés, qui no voulaient boire d'autre vin de Champagne que relui qui venait do certains coteaux dos environs do Reims. (Voyez îioiloaii , le fiepas ridicule.)
± La Bruyère, Des (jrnnds.
C*en est fait, les pygmées sont devenus géants ; les notaires du roi sont les rois de France :
Les choses sont arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon à personne et qu'en mille façons différentes il dépend du plus vil roturier.
Il reprend de plus haut que la Bruyère les fautes et les vices qui ont abaissé la noblesse et élevé le tiers état; son esprit turbulent, séditieux, qui n'a cessé d'effrayer la royauté et l'a poussée vers une classe docile et soumise ; son ignorance, sa légèreté, son inapplication, « qui la rendent bonne seulement à se faire tuer et à croupir dans une mortelle inutilité ». Pénétré de Tesprit de sa caste, Saint-Simon travaille à lui assurer une éclatante revanche pour les jours qui suivront le « long règne de vile bourgeoisie », et, dans son ardeur de représailles, au lieu de faire concourir toutes les forces vives de la France à la grandeur de TEtat, il ne songe qu'à tuer les unes pour ressusciter les autres. Ce mélange de mépris et de colère, ces regrets amers du passé, ces protestations violentes contre le présent, ces vues chimériques pour l'avenir, marquent avec force la rapide et victorieuse ascension du tiers justifiée par son application au travail, par l'étendue de ses lumières, par le nombre et l'éclat de ses services.
Saint-Simon arrivait trop tard ; le mal était fait, si mal il y avait, et il était trop invétéré pour pouvoir être guéri. Les bourgeois étaient à la tête de l'administration, et de plus, par leur commerce de tous les jours avec le roi, ils étaient h, la source même de la faveur ; ils pouvaient, mieux encore que les plus fins courtisans, étudier, ménager, gouverner son humeur, saisir ou faire naître l'occasion propice : l'ambition des grands, avides de places, d'honneurs, de pensions, de privilèges, était à la merci de leur bon vouloir. Le roi trouvait un plaisir superbe et sans péril à communiquer sa grandeur à ces élus de sa grâce, qu'il avait tirés du néant et qu'il pouvait y rejeter sur l'heure, h. les faire respecter des plus hauts comme les représentants de ses augustes volontés et presque comme une partie de lui-même. Les ministres obtiennent les honneurs militaires, exigent le mou seigneur de tout ce qui n'est pas prince, duc ou officier do la couronne ; leurs femmes entrent dans les
tm IV\S FAMII.LKS DES SECRÉTAIRES D'ÉTAT.
(*arross4^s du roi, inangonl à sa table* : Ils ont h la fois la réalité et l'éclat (le la puissance.
L'orgueil seigneurial, obligé de s'avouer vaincu, voulut du moins avoir le bénéfice de son humiliation : les plus grandes maisons recherchèrent Talliance de ces ^parvenus investis d'une si haute et si efficace autorité. Ceux-ci répondirent avec empressement à ces avances qui flattaient leur roture et qui leur offraient mieux encore que des satisfactions d'amour-propre. Leur pouvoir était étendu et redoutable, mais éphémère; le jour où il chancelle, où Tappui du roi semble se retirer d'eux, ces grands, devenus leurs alliés, qu'ils ont élevés en dignités et en faveur, peuvent les soutenir à leur tour, prévenir, ajourner ou du moins adoucir leur chute, et en atténuer les effets pour eux et leur descendance : on cesse d'être ministre, on reste gendre ou beaupère d'un duc ou d'un marquis fort bien en cour.
Saint-Simon enregistre avec douleur le premier mariage qu'il rencontre dans l'histoire d'une fille noble avec un secrétaire d'État, mais il éprouve une sorte de consolation à faire ressoi'lir les circonstances atténuantes de ce mariage. M"* de Tiennes, Jeanne d'Halluyn, et le maréchal de Montmorency, lils aîné du connétable, s'aimaient et s'étaient promis de s'épouser; mais le connétable entendait disposer de ses enfants ])0ur le plus grand bien de sa maison. Une bâtarde légitimée de lUmri II, mariée au duc de Castro, devint veuve ; Henri demanda au connétable son fils pour sa fille : il le lui accorda sur l'heure. Les deux amants firent une longue, touchante, mais inutile résistance : M"* de Piennes fut mise au couvent : le maréchal de Montmorencv, forcé d aller à Rome solliciter la dispense de sa promesse de mariage. En même temps Henri II fit un édit contre les mariages clandestins, avec clause rétroactive pour le cas en question. Les deux pères eurent l'aison de l'amour du maréchal, qui dut se résigner à devenir le gendre du roi de France. ]\r'° de Piennes vécut longtemps triste et solitaire; son éclatante aventure, sans entamer son hoiineur, n'était pas faite pour attirer les prétendants. Elle était, dit Saint-Simon, fort difficile à marier, ce fut un secré-