Saint'Simoriy i. IX, p
i. Il avait lui-même épousé la fille de M. de TAubespiac, qui avait deux charges de secrétaire d'État, et qui lui en céda un»». M. de l'Aubespine, dans los bureaux duquel il travaillait, avait apprécié son esprit ot sa capacité. (Addilion à DatufeaUj 12 février I09i.)
i08 LES FAMILLES DES SECRÉTAIRES D'ÉTAT.
neur du Dauphiné, il commandait dans la Provence, il estimait à son prix le gouvernement du Lyonnais, qui louchait au sien, et dont le marquis de Villeroy avait la survivance : c'est au pelit-fils du secrétaire d'État qu'il donna la préférence sur tous les autres prétendants. Le maréchal de Créquy regimba, essaya de résister. Le bonhomme Villeroy vivait encore, et le maréchal avait marié une aulre^fille au marquis de Rosny, (ils du célèbre Sully qui avait toujours traité lo secrétaire d'Etat avec d'autant plus de hauteur qu'il était jaloux de son influence sur Henri IV ; mais le connétable voulait bien ce qu'il voulait, et le mariage s'accomplit en dépit des obstacles.
Le coiinélable aurait eu du reste mauvaise grâce a regarder do trop près à l'origine des gens. Veuf de Claudine de Bérenger, de la maison du Guast, il s'était remarié à sa maîtresse, Marie Vignon, fille d'un fourreur et veuve d'un drapier. Il en avait eu deux filles, du vivant du drapier. On prétendait même que Mario Vignon avait hâté son veuvage en faisant assassiner son mari par l'un de ses galants, et qu'il en avait coûté cher au connétable, d'ailleurs innocent du crime, pour apaiser les scrupules de la justice. Le connétable se trouvait avoir trois filles, l'une légitime, de Claudine Bérenger, les deux autres bâtardes, de Marie Vignon. Le maréchal de Créquy épousa d'abord la légitime, puis, devenu veuf, l'aînée des bâtardes; il avait marié la cadette à son propre fils, François de Bonne, comte de Sault. L'homme qui consentait à ces étranges unions était le mémo qui ne trouvait pas les Villeroy d'assez bonne souche. Rome n'en avait jamais fini d'accorder des dispenses a cette maison, et le saint-père disait qu'il eût fallu un pape tout entier pour satisfaire à ses demandes. C'est au prix de telles alliances que tous les biens du connétable passèrent aux Créquy avec son nom. Ilàtons-nous de dire que les filles de Marie Vignon n'eurent pas de postérité, et que le sang du marchand de fourrures ne corrompit pas celui des Créquy-Lesdiguières.
Le maréchal et son fils devinrent par leurs mariages beauxfrères des deux (illes dont le drapier était le véritable père, et celles-ci durent sans doute h cette parenté leurs brillants élablissomeuls : la seconde, trois fois mariée, le fut chaque
LES VILLEUOY, LES GESMIES, LEvS SEKMEN, ETC. 200
>;s à un gentilhomme; le dernier avait nom marquis de iauillac*.
Ouant au marquis de Villeroy, sa femme était issue du premier mariage du maréchal de Créquy ; sa naissance était sans lâche, et Saint-Simon n'a pu la jeter à la tête des secrétaires d'État.
Les Villeroy se dégagent rapidement de leurs origines : le gendre du maréchal de Créquy justifie les pressentiments et la préférence du connétable de Lesdiguières ; il devient gouverneur de Louis XIV et maréchal de France en 4046, chevalier de Tordre en 4662, duc et pair en 4663. Le vieux secrétaire d'État, en le voyant s'allier aux Créquy, avait salué avec joie cette gi'andeur qui entrait dans sa famille. « Qu'eût-il dit s'il eût pu savoir le torrent d'autres dont elle fut suivie ? » Son petit-fils avait de l'esprit, un esprit pénétrant et caustique (|uand la pénétration et la causticité étaient sans péril, mais plus souvent souple, officieux, ménager de la faveur. En 4648, au conseil tenu par la régente, lorsque l'émeute soulevée par l'arrestation de Broussel gronde autour du Palais-Royal, Retz nous montre le premier maréchal de Villeroy voyant clair tout bas et s'aveuglant tout haut pour flatter Mazarin : a II faisait le gai pour faire sa cour au ministre, et il m'avouait en particulier, les larmes aux yeux, que l'Etat était sur le bord du précipice^. » Un trait à relever dans ce grand seigneur de fraîche date, c'est qu'il aflecle de prendre les idées et presque les dédains de la caste dans laquelle il vient à peine d'entrer: l'ingrat médit des ministres roturiers ! « Il disait qu'il aimerait toujours mieux avoir affaire à un ministre homme de qualité, son ennemi, qu'à un ministre bourgeois, son ami. » Il donnait même, sur la façon de les traiter quand ils étaient à terre, des conseils d'un tour si gaulois, qu'il est difficile de les répéter^. Voulait-il, par ces boutades, se faire pardonner son origine ou se déilommager de n'être pas lui-même parvenu au ministère,
1. Sainl-SimoHj t. Il, p. 177 et suiv. — Talleimnt des Réaux, {.IJeConiieslable de iEsdiguièresel M . de Créquy.
i. mémoires du cardinal de Ileliy !i« partie, cli. iv.
!). Addition à lJanyeau,'iH novembre 1685. Il ne faisait que répéter le iHot d'un lioromc de robe, du président Chevry, sur les favoris, eu rappliquant aux ministres. (TaHeniant, t. 1, i». H\.)
Colbert lui avant abandonné le vain titre de chef du conseil des finances, en se réservant Tessentiel de la charge?
(^hez son lils, le second maréchal de Villeroy, la péuétratiou héréditaire s'émousse, la vanité se gonfle, les brillants et légers mérites de cour remplacent les solides et utiles qualités. H danse à ravir, aussi bien que le comte de Brionne, un iils de prince ; il danse de façon à troubler le cœur de la première Dauphine et à éveiller les inquiétudes, sinon de Tapathique Monseigneur, au moins du roi son père. 11 vole de conquête en conquête ; son nom est dans toutes les bouches. Ce n*est plus le marquis de Villeroy, c'est le Charmant: on IsLiniSLii, même infidèle. Saint-Simon décrit à merveille les titres de Villeroy à la faveur des dames; ses avantages extérieurs, ses grâces frivoles, et surtout ce genre d'esprit qui sera toujours à la mode chez une race galante et légère, mais qui n'aura jamais plus d'éclat et de prestige que dans Tancienne cour. 11 qualifie cet esprit, il le mesure, il le borne avec une mordante ironie, et nous fait toucher sous Tappareate séduction le vide parfait et le pur néant :
(réiait un grand homme bien fait, avec un visage fort agréable, fort vigoureux, sain, qui sans s'incommoder faisait tout ce qu'il voulait de son corps. Quinze et seize heures à cheval ne lui étaient rien, les veilles pas davantage. Tpute sa vie nourri et vivant dans le plus grand monde ; fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, dans sa familiarité dès leur première jeunesse, galant de profession, parfaitement au fait des intrigues galantes de la cour et de la ville, dont il savait amuser le roi, qu'il connaissait à fond, et des faiblesses duquel il sut profiter et se maintenir en osier de cour dans les contre-temps qu'il essuya avant que je fusse dans le monde. Il était magnifique en tout, fort noble dans toutes ses manières, grand et beau joueur sans se soucier du jeu, point méchant gratuitement, tout le langage et les
façons d'un grand seigneur et d'un homme pétri de la cour II
avait cet esprit de cour et du monde que le grand usage donne, et que les intrigues et les vues aiguisent, avec ce jargon qu'on y apprend, qui n'a que le tuf, mais qui éblouit les sots, et que l'habitude de la familiarité du roi, de la faveur, des distinctions, du commandement rendait plus hri liant, et dont la fatuité suprême faisait tout le fond. C'était un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être le jngc d'un carrousel, et, s'il avait eu de la voix^, pour
I. S'il arnil eu ih' la roiv i\6i cliaiiiuuit : lo pciiilro a peur d'exagérer le uicritc de rorigiiial, et il se liàlc do faire dos réserves.
LES VILLEROY, LES GESVKËS, LES SERVlEiN, ETC. "271
cliauter à TOpéra les rôles de roi et de héros ; fort propre encore à donner les modes, et à rien du tout au delà.
Son infatuation se trahit dans sa démarche, dans ses airs de tête: il ne s'avance pas, il piall'e; il ne respire pas, il absorbe Pair ; il fait le vide autour de lui : le petit et grêle duc de Saint- Simon, lorsqu'il se trouve dans la même chambre que Villeroy, s'enfuit pour n'être pas asphyxié. Qui reconnaîtrait dans le plus fat des grands seigneurs le descendant de ce bourgeois, fils de ses œuvres, qui mérita d'être appelé le plus habile homme de son siècle ? Dans le conseil, au rapport de Torcy, le roi parlait avant le maréchal pour lui faire bien entendre de quoi il s'agissait, et il n'en était pas moins en hutte de sa part à des questions tellement ineptes, qu'il en rougissait pour son favori et baissait la tête. Il est vrai qu'au sermon le favori prenait sa revanche; lorsque le prédicateur faisait Téloge du roi, il pleurait ostensiblement. Un jour, cependant, le père Séraphin, prêchant devant la cour, choisit un texte qui égaya l'auditoire à ses dépens : Sans Dieu, point de cervelle ! s'écria le prédicateur. Le mot était presque hardi, prononcé devant un prince qui croyait donner avec les emplois le talent de les remplir : tout le monde, comme entraîné, regarda le maréchal de Villeroy,
Ce qui lui faisait en effet le plus défaut, c'était ce que le père Séraphin désignait d'une appellation familière, et sa fatuité gâtait encore le peu qu'il en avait. Sa fatuité, qui fait son succès à la cour, le perd dans l'action et dans le conseil. Il se croit un grand capitaine, et ses combinaisons militaires aboutissent à Kamillies. Sous la régence, il se prend pour un fin politique ; il harcèle le duc d'Orléans et Dubois, et ses folles provocations le font enfermer à Villeroy, puis interner dans son gouvernement de Lyon. Le cœur du moins chez lui valait mieux que la tète : il était brave, loyal, probe ; il tenait sa parole, il risquait volontiers sa vie sur un champ de bataille ; il avait pu disposer de tous les trésors de Lyon, et il mourut les mains nettes. Saint-Simon, qui lui reconnaît ces mérites, les résume mal dans cette expression dédaigneuse : « Il avait une croûte légère de probité et d'honneur *. »