Saint-Simon, t. 1, i». 48; i. V, p
LES VILLEnOY, LES GESVRES, LES SEnVlEN,ETC. 273
n'alla guère au delà de la bienséance, ce qui s'explique par la rnson que nous venons de dire, et aussi par la disproportion de la naissance, de Tesprit, des manières : c'était là le point sensible, douloureux, qu'un rien enflammait. Le maréchal enlevait volontiers sa perruque lorsqu'il était chez sa femme, et celle-ci souffrait intérieurement de ce manque de respect. Un jour, étant à table à Versailles avec beaucoup de monde, il lui arriva de dire à un Cossé-Brissac, parent de la maréchale, en lui oflrant d'un plat : « Cossé, en voulez-vous ? — Comment, Cossé ! reprit la maréchale furieuse, il est bien Monsieur pour un petit compagnon comme vous *. » Ses enfants essuyaient souvent aussi des rebuffades de ce genre. Mais peu à peu sa raison mûrit, sa piété s'accrut ; elle voulut se punir par où elle avait péché ; elle pensa plus doucement aux ancêtres de son mari, s'y accoutuma, leur fit meilleure mine. Elle disait à Saint-Simon, en riant il est vrai, et dans le tête-à-téte, « que les Villeroy n'étaient pas aussi mauvais qu'il le croyait », Saint-Simon trouvait la concession très-chrétienne et riait aussi comme la maréchale. Elle avait trop aimé l'esprit; elle se retrancha les vifs et piquants entretiens, devint volontairement pesante, silencieuse ; elle prit son mari en patience et en pénitence, et souffrit avec une muette résignation ses ridicules, ses échecs, sa disgrâce ^. Pas une distraction ne trouva grâce devant son austérité. Elle avait le goût du jeu, elle cessa de jouer, sous le prétexte qu'elle perdait la vue. Elle était tombée entre des mains saintement brutales, qui comprimèrent sans pitié sa charmante et expansive nature, et, ne croyant tuer que ses défauts, la tuèrent elle-même à soixante ans (1708) 3.
Que les Villeroy fussent plus ou moins mauvais, selon qu'on les regardait d'un œil plus ou moins chrétien, leur crédit et leurs biens faisaient entrer leurs enfants dans les premières
1. t Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage. » (Molière, le Misanthrope^ II, 5.)
3. La bataille de Ramillies (1706) mit en fureur jusqu'aux harengères de Paris; le vendredi qui suivit l'annonce de cette défaite, elles refusèrent de vendre de la marée aux gens de M"" de Villeroy, et les poursuivirent par les rues. {Lettres adressées à la marquise de la cour de Balleroijy t. I, p. 13.)
3. Saint-^Simony t. IV, p. 241 et suiv. — Addition à DangeaUy 19 octobre
i74 LKS FAMILLKS DES SËCKÉTAIUËS D*ÊTAT.
maisons du royaume. Une sœur du maréchal de Villei'o\ n'épouse rien moins que M. le Grand et donne des princes k la maison de Lorraine. Elle s'était elle-même improvisée princesse avec une facilité merveilleuse, et n'avait eu nullement besoin d'une longue suite d'aïeux pour se distinguer par ses façons altières. Il n'était pas jusqu'aux ministres qui ne dussent plier devant les descendants de Nicolas de Neufville, et M. le Grand faisait comme les ministres :
C'était une femme haute, altiére, entreprenante, avec peu d'esprit toutefois et de manège, qui de sa vie n'a donné la main ni un fauteuil chez elle à pas une femme de qualité, qui menait haut à la main les ministres et leurs femmes, qui passait sa vie chez elle à tenir le plus {^raud état de la cour, qui la faisait assez peu, et qui ne visitait presque jamais personne qu'aux occasions. Toute occupée de son domestique, également avare et magnifique, elle menait son mari comme elle voulait, qui ne se mêlait ni d'affaires, ni de dépense, ni ite la grande écurie que pour le service, et elle de tout despotiquemcnt ; impérieuse et dure, tirait la quintessence de la charge, du gouvernement et des biens de son mari, traitait ses enfants comme des nègres et leur refusait tout, excepté ses filles, dont la beauté l'avait apprivoisée, sur laquelle elle ne les tint pas de fort près, ayant conservé et mérité toute sa vie elle-même une réputation sans ombre sur la vertu.
Sa hauteur du moins n'avait rien de commun avec l'enflure du maréchal de Yilleroy, pas plus que ses mœurs et sa mise ne rappelaient celles du volage et élégant petit-maître :
C'était, avec une vilaine taille grosse et courte, la plus belle femme de France jusqu'à sa mort, à soixante-huit ans ; sans rouge, sans rubans, sans dentelles, sans or ni argent, ni aucune sorte d'ajustement, vêtue de noir ou de gris en tout temps, en habit troussé comme une espèce de sage-femme, une cornette ronde, ses cheveux couchés sans poudre ni frisure, un collet de taffetas noir et une petite coiffe courte et plate, chez elle comme chez le roi, et en tout temps ^
Le duc de Gesvres n'était pas de meilleure souche (|ue le duc de Villeroy. Son grand-père avait travaillé dans les bureaux de Nicolas de Neufville, le secrétaire d'Etat, avant de devenir
Iv Sainl-Simon, t. IV, p. 74.
lui-même secrétaire d'Etat en 1589. Il était fils d'un conseiller au Parlement, petit-fîls d'un prévôt des marchands, arrièrepetit-fils d'un général des monnaies^, « au delà duquel on ne voyait plus rien ». Son influence et son énorme fortune lui tiennent lieu d'ancêtres. René Potier^ son fils, épouse la fille du premier duc de Piney, de la maison de Luxembourg, et d'une sœur des ducs d'Aumale; elle n'avait qu un frère : si ce frère venait à mourir, le duché de Piney étant femelle, elle faisait son mari duc. Saint-Simon, cent ans plus tard, ne peut digérer une telle alliance, quoiqu'elle n'eût point produit l'effet tant redouté, et que ce premier duc de Piney fût, comme il se platt à le remarquer, un assez pauvre homme :
Quel qu'il fût, s*écrie-t-il, on ne s'accoutume point, en remonlanl à ces temps-là, à ne lui voir qu'un fils et une fille (car Tautre fille, qui était cadette, fut religieuse et abbesse de Notre-Dame de Troyes, où elle mourut en 1602), on ne s'accoutume point, dis-je, à lui voir marier sa seule fille à René Potier, et une fille de cette naissance, et qui, par la mort de son frère unique sans enfants, pouvait apporter tous les biens de cette grande maison et la dignité de duc et pair, si rare encore, à son mari ^.
Ce frère unique n'étant point mort, René Potier dut travailler de ses propres mains à sa fortune. Il devint chambellan du roi, gouverneur de Châlons, acheta de ses écus à M. de Praslin la charge de capitaine des gardes du corps. Sa terre fut érigée d'abord en comté et enfin en duché-pairie (1663) : le royaume comptait un grand de plus. Son fils, Léon Potier, vendit à Lauzun la charge de capitaine des gardes et acheta celle de premier gentilhomme de la chambre, qui lui valut en 1687 le gouvernement de Paris. Nous avons dit comment il apprit au roi la mort du gouverneur en ouvrant ses rideaux, et comment le roi lui donna la place du défunt^ pour ainsi dire, au saut du lit^. Ces deux charges passèrent à sa postérité.
Ce second duc de Gesvres valut peu comme mari, comme
1. Les généraux des monnaies étaient les conseillers de la 6'our dt& monnaies y créée dès le temps de Charles VI et chargée de juger tous les procès relatifs aux monnaies. (Chéruel, Dictionnaire des institutions, etc.)