‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 149 sur 318 · Voyez pagc'J · texte numérisé non relu

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père, et aussi (Saint-Simon réprouva) comme ami ; par sou humeur et par son faste, il fut le fléau et la ruine des siens: mais il n'avait rien de la sotte jactance de Villeroy ; il avait Tesprit aiguisé, la verve toujours prête et n'était dupe ni des autres ni de lui-même. Tandis que Villeroy, en entendant célébrer les vertus royales, pleurait presque de vraies larmes, le duc de Gesvrcs faisait son métier de courtisan avec un sens plus rassis. Il disait au jeune duc de Saint-Simon : « Voyezvous, avec rhomme à qui j'ai affaire (c'était le roi), il faut que je me mette bas, bas, bas comme cela (montrant de la main) pour m'élever haut après. » Villeroy, enivré de sa grandeur présente, ne daignait pas se souvenir de ses ancêtres ; Gesvres se rappelait les siens et ceux des autres, et se donnait parfois le plaisir de rafraîchir les mémoires ti'op superbes. \Ulleroy eut le malheur de tomber entre ses grifl'es, et son orgueil en sortit tout saignant :

Un jour que le petit couvert était servi, et que le roi était encore chez M'"^ de Maintenon, où il allait souvent les matins les jours qu'il

n'avait ])oint de conseil les courtisans étaient autour de la table

du roi à Tattendre, et M. de Gesvres pour le servir. Le maréchal de Villeroy arriva, avec ce bruit et ces airs qu'il avait pris de tout temps, et que sa faveur et ses emplois rendaient plus superbes. Je ne sais si cela impatienta ce vieux Gesvres plus qu'à l'ordinaire, mais dès qu'il le vit arriver, derrière un coin du fauteuil du roi, où il se mettait toujours : « Monsieur le maréchal, se prit-il à lui dire tout d'un coup, la table et le fauteuil entre deux, il faut avouer que vous et moi sommes bien heureux. » Lemoréchal, étonné d'un propos que rien n'amenait, en convint avec un air modeste, et, secouant sa tête et sa perruque, voulut le rompre en parlant à quelqu'un; mais l'autre, qui n'avait \ms si bien commencé pour rien, continue, l'apostrophe pour se faire écouter, admire la fortune du Villeroy qui épouse une Créquy et de son père qui épouse une Luxembourg, et de là, des charges, des gouvernements, des dignités, des biens sans nombre ; et les pères (le ces gens-là, des secrétaires d'Etat : « Arrêtons-nous là, monsieur le maréchal, s'écria-t-il, n'allons pas plus loin ; car qui étaient leurs pères, à ces deux secrétaires d'Etat ? de petits commis, et commis eux-mêmes; et de qui venaient-ils? le vôtre, d'un vendeur de marée aux halles, et le mien, d'un porte-balle, et peut-être de pis. Messieurs, s'adressanl à la compagnie tout de suite, est-ce que je n'ai pas raison de trouver nolro fortune prodigieuse, à monsieur lo maréchal et à moi ? N'est-il pas vrai donc, monsieur le maréchal, que nous sommes bien heureux? y> Puis à regarder, à se pavaner et à rire. Le maréchal eût voulu être mort, beaucoup mieux encore l'étrangler;

mais que faire à un homme qui, pour vous dire une cruauté, s'en dit à lui-môme le premier? Tout le monde se tut et baissa la vue ; il y en eut plus d'un qui ne fut pas fâché de regarder le maréchal du coin de Toeil et de voir ses grandes manières si plaisamment humiliées. Le roi vint, et finit le spectacle et l'embarras, mais il ne fit que suspendre : ce fut la matière de la conversation de plusieurs jours, e le divertissement de la malignité et de Tenvie, si ordinaire à la cour *.

M. de Gesvres n'avait sans doute pas aussi crûment étalé ses ancêtres, et iT avait au moins supprimé le porte-balle, lorsqu'il avait demandé la main de la lière M"* de Fontenay- Mareuil. Fille de l'ambassadeur de France à Rome ^, ]\P de Fontenay-Mareuil n'était pas de la première noblesse, mais elle avait de grands biens, et si 31"* de Guémené n avait eu peur de devenir trop tôt grand'mère, elle aurait pu épouser le prince de Montbazon^. A défaut d'un prince, elle eut un duc et pair, et son orgueil eut encore de quoi se donner libre carrière. Elle paraît même avoir senti la hauteur de son rang avec une vivacité blessante pour autrui; certaine marquise qu'on ne froissait pas impunément, Ten punit un jour de bien jolie façon. Les deux dames avaient chacune beaucoup d'esprit, mais la marquise en avait encore à revendre à la duchesse. C'est auprès du lit de Mademoiselle que M*"* de Sévigné exerça ses promptes représailles. La duchesse d'Arpaj on était là, placée, comme il convenait, au-dessus d'elle; écoutons-la conter comment elle mit les deux duchesses aux prises et se servit de Tune pour battre l'aulrc :

Je vis hier une chose clioz iMademoiselle qui mo fit plaisir. La Gesvres arrive, belle, charmante et de bonne grâce ; M"™** d'Arpajon était au-dessus de moi. Je i)onsc qu'elle (la Gesvres) s'attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi, je lui en devais de l'autre jour, je lui payai comptant et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit ; elle fut donc contrainte de se mcUre au bas de l'estrade : cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle; il faut donner la serviette. Je vois M'"® de Gesvres qui dégante sa main maigre ; je pousse M"® d'Arpajon, elle m'entend et se dégante, et, d'une très-bonne grâce, elle avance un pas, coupe la Gesvres, et prend et donne la serviette. La

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