‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 159 sur 318 · I. Saint-Simon, t. VI, p. 3i · texte numérisé non relu

I. Saint-Simon, t. VI, p. 3i

grande, noble, aisée, accueillante avec discernement, dont elle savait tenir sa maison, où la cour et les étrangers qualiûés abondaient à dîner*.

Ces trois sœurs, qui rassemblaient en elles la fleur delà politesse de cour, ne faisaient-elles pas plus d'honneur à leur père que ce preux duxiii* siècle clandestinement transporté d'Ecosse en Champagne?

Golbert ne veilla pas avec un soin moins jaloux à rétablissement de ses fils. Marie d'Alègre, d'une ancienne maison d'Auvergne, qu'on regardait comme la plus riche héritière de France, avait à peine huit ans, qu'il la choisit pour la future femme de son fils aîné, le marquis de Seignelay, et que, fort dé l'appui de son maître, il écarte les obstacles que rencontre ce choix. Orpheline de père, elle était sous la tutelle de son oncle, le comte d'Alègre; le cardinal de Vendôme songeait à la demander pour son fils aîné, qui devait plus tard épouser M"* d'Enghien, et les d'Alègre souriaient sans doute à l'idée de s'allier au descendant d'un bâtard de la maison de France. Mais le roi intervient impérieusement dans une lettre adressée au marquis de Mortemart, père de M*"** de Montespan, et probablement lié d'amitié avec le comte d'Alègre ; il écarte les Vendôme et fait intimer sa volonté formelle h l'oncle de l'enfant si ardemment disputée :

Vous reverrez ledit comte et lui faisant mesme voir, cette lettre qui l'éclairera assez à fond de toutes mes intentions, vous lui témoignerez que je ne serais pas bien aise et que je n'attends pas aussi qu'il vienne ici les mains vides ou dans la pensée de me faire changer de sentimonts par aucunes prières ou remontrances, sçachant mieux qu'euxmêmes ce qui convient au bien de la fille et de leur famille '^.

Le mariage, décidé en 1668, s'accomplit en 1675; trois ans plus tard, l'ouvrage du tout-puissant ministre était subitement brisé, ses espérances détruites : sa belle-fille mourait grosse d'un garçon. M™^ de Sévigné s'étonne avec une éloquente ironie de cette irrévérence de la fortune :

1. Saint-Simon, t. VII, p. 127. — C'est à la p^i^^e de M""* de Beauvilliers que Fénelon composa son Traité de Véducation des filles. •2. P. Clément, Lettres, instriiclinns et mémoires de Colbert, t. Vî, p. 282.

La for lune a fait là un coup bien hardi d'oser fâcher M. Colbert. Lui et toute sa famille sont inconsolables. Voilà un beau sujet de méditation. Celte grande héritière tant souhaitée et prise enfln avec tant de circonstances est morte à dix-huit ans ^

Seignelay ne pouvait rester longtemps veuf; en même temps qu'on racontait les magnifiques funérailles faites à la défunte, on nommait déjà celles qui avaient des chances de la remplacer : M"*' de Piennes, de Vardes, de Mazarin. Bussy ne peut digérer ce dernier nom; toujours jaloux et hautain, il se fait l'écho sarcastique de préjugés depuis longtemps vaincus :

Encore que M^^^ d'Âlègre fût pour le moins d'aussi bonne maison que M"« Mazarin, ce mariage-ci avec M. de Seignelay surprendrait encore bien plus que l'autre. Il ne me paraît pas qu'il y ait assez longtemps que M. Colbert était intendant du cardinal Mazarin pour que son fils épouse la petite- nièce de son maître 2.

L'année suivante, Seignelay épousait la belle et fière M"' de Matignon, dont la maison était alliée à celles de Bretagne, d'Orléans-Longueville et même à la maison de France : Charles de Matignon s'était marié en 1596 à la fille du duc de Longueville et d'une cousine germaine d'Antoine, roi de Navarre, père de Henri IV. M"' de Matignon ne se plaignit pas d'être mésalliée, comme l'avait fait, parait-il. M"' d'Alègre. Seignelay pouvait mieux que personne charmer et contenter son âme ambitieuse : i I avait la faveur et la puissance soutenues de merveilleux talents ; il avait de la hauteur et de l'honneur, une valeur bouillante, de la noblesse dans les goûts, du faste dans la dépense: il n'était pas jusqu'à l'ardeur indomptée de ses passions qui ne fit de lui un grand seigneur achevé. Lui-même avait fini par s'y tromper, et, malgré la passion du vrai que lui attribue Boileau^ il n'hésita pas à se rattacher à ses aïeux d'outre-mer; des lettres patentes de Jacques 11, qui avait de bonnes raisons . pour lui être agréable, le confirmèrent dans sa foi, qu'il communiqua sans peine à toute sa famille, excepté pourtant

1. Sévigné à Dussy-Iiabutin, 18 mars 1678. ± Bussy à M"'" de Seneville, 28 avril 1078. 3. Epître IX au marquis de Seùjiielay.

à cette incrédule duchesse de Mortemart, qui s'obstinait à rire des chevaliers d'Écosse*.

Tout lui sourit d'ailleurs dans sa courte carrière, et Fombre de la disgrâce paternelle, qui semble un instant l'envelopper, se dissipe sans laisser de trace. Il dispute de faveur, d'activité, de génie avec Louvois. En 1684, à la tête de Tescadre de Toulon, il bombarde et foudroie Gênes, qui s'était déclarée pour l'Espagne, oblige son propre rival à louer ses succès * et partage avec lui l'honneur d'amener le doge aux pieds de Louis XIV. L'année suivante, il eiïace la magnificence de la fête que Louvois venait de donner au roi dans le château de Meudon par les splendeurs qu'il déploie dans sa résidence de Sceaux. Ses jardins, les plus beaux de l'Europe, s'animent du charme fantastique d'une fête de nuit. Vers de Racine, musique de Lulli, concert de violons et de hautbois de l'Opéra, souper sur le bord d'une fontaine jaillissante par une soirée tiède et sereine (à Meudon il avait plu tout le temps), au milieu d'ombrages embrasés de mille feux, Seignelay prodigue à son maître, comme à l'auteur de sa fortune, les enchantements de tout genre, et le maître daigne se déclarer satisfait^.

En 1689, il paye libéralement au roi détrôné Jacques II ses lettres de noblesse ; il met au service de sa cause une flotte nombreuse et puissante et en va prendre le commandement en personne. Le maréchal d'Estrées *, déchu de l'honneur qui revenait à son titre, sinon à son mérite, descend à terre, ne

1. Addition à Dangeau, 2 novembre 1690. La foi de Seignelay avait cependant été mise un jour à une dure épreuve par une brutale sortie de Colbert lui-même, que raconte Tabbé de Choisy. « Un ministre m'a dit que M. Colbert, en frappant son fils avec les pincettes de son feu (ce qui lui est arrivé plus d'une fois), lui disait en colère : « Coquin, tu n*es qu'un petit » bourgeois; et si nous trompons le public, je veux au moins que tu saches » qui tu es. »

2. Histoire de Louvois^ par G. Roussel, Lettre de Louvois au maréchal de Créquy, du 1" juin 1684.

3. Dangeau, 1" juillet 1685. — Sévignéy lettre du 22 juillet 1685. — Le Mercure de juillet.— H est vrai qu'à la fin de l'année suivante, Louvois reprenait l'avantage sur Seignelay dans une occasion solennelle, lorsque Louis XIV se fit opérer de sa fistule: il tint la main du roi pendant tout le temps de l'opération. « Grand témoignage d'amitié et de confiance à M. de Louvois, écrit le marquis de Sourchcs, qui donna une cruelle jalousie à M. de Seignelay, son émule. » (Novembre 1686.)

i. Jean, comte et second maréchal <l'Estrées, père du troisième maréchal, gendre des Noailles.

reçoit plus que les secondes visites, tandis que le jeune secrétaire d'Étal exerce à son bord une'fastueuse hospitalité. « C'est Bacchus jeune et heureux qui va conquérir les Indes », écrit M"' de Sévigné éblouie. Les vents contraires lui dérobent sa proie, la gloire de vaincre en personne lui échappe; mais l'année suivante la flotte rassemblée par ses soins, commandée par Tourville, dont il a deviné le génie, remporte sur les flottes anglaise et hollandaise une brillante victoire (1690). Ilélas ! à ce moment même un mal sans remède le consumait : l'ardeur du travail et l'ardeur des plaisirs avaient dévoré sa vie; riche, généreux jusqu'à la prodigalité, Seignelay n'avait guère trouvé de résistance à ses passions; « tout ce qui, à la cour, aimait l'argent plus que l'honneur avait passé par ses mains ». On ne pouvait être longtemps un grand ministre et un gi'and débauché, Colbert et Lauzun tout ensemble. Seignelay s'éteignit à trente-neuf ans, à l'apogée de sa fortune et de sa gloire : Bacchus était frappé au milieu de son triomphe, a Quelle jeunesse ! quelle fortune! quels établissements! Uien ne manquait à sa fortune ; il nous semble que c'est la splendeur qui est morte*. »

C'est cette splendeur que pleura amèrement M*"® de Seignelay et dont elle se montra la veuve presque inconsolable. Son second mariage avec un prince de la maison de Lorraine ne lui rendit pas Téclat de sa première vie, et la femme du ministre parut se trouver amoindrie en n'étant plus que princesse, a M. de Marsan fait toujours souvenir sa femme qu'elle n'est plus M"* de Seignelay, et que n'étant que M"** de Marsan, il faut bien qu'elle s'accommode de tous ses amis, de quelque taille et de quelque rang qu'ils soient, et qu'elle vive avec les vivants -. » C'est Coulanges qui fait cette piquante remarque, Coulanges, le spirituel commensal de toutes les gi*andes familles et l'un des meilleurs juges de leurs divers degrés de magnificence. 11 avait été atteint, lui aussi, par la mort du ministre et l'avait pleuré à sa façon :

I/on ne peut pas être plus affligé «(uo je le suis de la luort de M. (\o Seignelay, écrivait-il à M. de Lainoignon : c'est une perle pu-

1. Sévigné, lettres du 20 juillet et du 21 août 1080, du 13 novembre 1690.

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