Samt'Simm, t. ÎV, p
hors de saison, et lui disputer le cœur du roi au profit cL^ ia cabale ennemie. Mais qui fera germer ces défiances dans son esprit? qui lui insinuera, sans Tofienser, ces doutes impesrtinents sur Teffet de ses grâces jusque-là triomphantes? Comment Tatleindre d'ailleurs dans sa vie tour à tour absorbée par les devoirs de son rang ou emportée par le tourbillon des j plaisirs? Saint-Simon gagne les dames de sa compagnie faini - Hère, les duchesses de Villeroy et de Lévy, et par elles M"* d'O, confidente encore plus intime de la duchesse de Bourgogne « pour de puissantes raisons parmi les dames ». Elles ont Toreille et le cœur de la dauphine ; elles trouveront l'heui© opportune et les délicates façons de dire.
D'autre part, M. et M"* d'O, attachés à la maison du comte de Toulouse, agissent sur lui et sur son frère le duc du Haine, et excitent encore les sentiments hostiles qu'ils nourrissent contre M"® la Duchesse. Notons, en passant, que le duc du Maine ne serait pas fâché de satisfaire à la fois son ressentiment et ses intérêts, et de se faire payer comptant son appui : il essaye d'obtenir la promesse qu'une sœur de Mademoiselle épousera son fils, qui deviendra de cette façon le beaufrère du duc de Berry et profitera de l'union méditée; mais Saint-Simon veille et, à force de dextérité, parvient à déjouer ses vues.
Telle fut la cabale des femmes,. si puissantes dans toutes les cours, particulièrement à la cour de France. Il y eût eu péril à la grossir, le secret étant de rigueur.
La part faite aux futilités, chose si sérieuse, Saint-Simon songe à persuader les personnes graves ; les arguments qu'il emploie varient selon les esprits et les caractères.
« Le scrupule de laisser davantage sans épouse un prince de l'âge et de la santé du duc de Berry » aurait peut-être médiocrement touché la rieuse duchesse de Bourgogne, mais il émeut les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Joignez-y le danger futur de l'Etat, la haine inévitable de deux princes jusqu'à présent si unis par leurs soins, et vous les inclinerez ainsi, par vertu, par charité, par patriotisme, à favoriser le mariage de Mademoiselle. N'oubliez pas surtout de leur répéter ce propos échappé au duc d'Orléans : que l'un de ses premiers soins, s'il est jamais le maître des aflaires, sera de rappeler
l'archevêque de Cambrai. Enfin il y a, même chez les saints, c^I un reste d'humanité ; il s'agit de le faire tressaillir à propos. ,^-,| « Je leur parlai de M""^ la Duchesse et de d'An tin, ouverte* ment leurs ennemis, et je sentis qne je ne parlais pas à des sourds. »
D'Anlin, le fils de M. et de M""® de Monlespan, était un des
personnages les plus actifs de la cabale de Monseigneur.
Les héros sont aussi des hommes, et le maréchal de Bouf-
flers n'a pas oublié que d'Antin est l'ami de Villars, et que,
par ses malignes épigrammes dans les cabinets du roi, il lui
^"^f a cruellement disputé sa part de gloire dans la bataille de
Malplaquet. Les bonnes raisons qu'on lui donne pour le
f/ tourner contre M""^ la Duchesse ne lui semblent pas moins
( solides parce qu'elles s'accordent avec son ressentiment, et
Mademoiselle gagne un champion énergique et décidé qui
n'a pas peur des gros bataillons.
Avec les saints et les héros, Saint-Simon met encore en œuvre les Jésuites ; il exploite avec habileté leurs préventions contre M"* la Duchesse et contre d'Antin, leurs secrètes sympathies pour les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Le père Trévoux, le confesseur du duc d'Orléans, emploie les fréquents loisirs que lui laisse sa charge à persuader le confesseur du roi, le père Tellier, que la Compagnie est intéressée au mariage de Mademoiselle ; mais le père Trévoux a le cerveau un peu étroit et tient de trop près au duc d'Orléans pour que les raisons qu'il fait valoir gardent dans sa bouche leur grâce et leur force. Saint-Simon endoctrine un père d'esprit plus délié, le père Sanadon \ et lui fait plaider la même cause auprès du père Tellier, qu'il enveloppe ainsi sans se découvrir, quoiqu'ils soient ensemble dans les meilleurs termes, estimant qu'un argument vaut double présenté par un tiers en apparence désintéressé.
Ici Saint-Simon s'arrête, se recueille et jette un regard complaisant sur le résultat de ses savantes menées :
Telles furent les machines et les combinaisons de ces machines, que mon amitié pour ceux à qui j'étais attaché, ma haine pour M"' la Duchesse, mon attention sur ma situation présente et
1 . Le P. Sanadon avait dirigé Téducalion religieuse de Saint-Simon enfant. (Notice sur la Vie et les Mémoires de Saint-Simon ^ par Ch^ruel.)
ulure, surent découvrir, agencer, faire marcher d'un mouvement juste et compassé, avec un accord exact et uqe force de levier que Tespace du carême commença et perfectionna, dont je savais toutes les démarches, les embarras et les progrès, par tous ces divers côtés qui me répondaient, et que tous les jours aussi je remontais en cadence réciproque.
Toutes ces forces une fois rassemblées, une vive escarmouche engagée par les troupes légères ouvre la campagne. La duchesse de Bourgogne était volontiers étourdie avec réflexion, et elle redoublait reflet de ses saillies par les airs étonnés dont elle les faisait suivre. Mademoiselle venait de quitter la chambre de iM™** de Mainlenon, où par hasard se trouvait Monseigneur. La duchesse de Bourgogne, qui ne lui avait pas ménagé les louanges, hasarda de dire « que c'était là une vraie femme pour M. le duc de Berry ».
A ce mot, Monseigneur rougit de colère et répondit vivement que ce serait fort à propos pour récompenser le duc d*Orléans de ses affaires d'Espagne. En achevant ces paroles, il sortit brusquement, et laissa la compagnie bien étonnée, qui ne s'attendait à rien moins d'un prince d'ordinaire si indifférent et toujours si mesuré. M™® la duchesse de Bourgogne, qui n'avait parlé de la sorte que pour tâter Monseigneur en présence, fut habile et hardie jusqu'au bout ; se tournant d'un air effarouché vers M"** de Maintenon : € Ma tante, lui dit-elle, ai-je dit une sottise? » Le roi, piqué, répondit pour M"® de Maintenon, et dit avec feu que si M"*® la Duchesse le prenait sur ce ton-là et entreprenait d'cmpaumer Monseigneur, elle compterait avec lui. M™* de Mainlenon aigrit la chose adroitement, en raisonnant sur cette vivacité si peu ordinaire à Monseigneur, et dit que M°® la Duchesse lui en ferait faire bien d'autres, puisqu'elle en était déjà venue jusque-là.
Les langues vont bien, comme on le voit, pour le saint temps de carême, et la Dauphine s'entend merveilleusement à les délier.
Saint-Simon, qui est aux écoutes, souffle vite sur le feu qui s allume. Monseigneur a fait paraître un semblant de volonté ; Saint-Simon s'efl'raye et jette un cri d'alarme. On a changé ce prince si débonnaire, on l'excite, on l'exalte; jusqu'où s'emportera-t-il, ainsi aiguillonné par la fureur ambitieuse de M"« la Duchesse ? C'est fait de l'autorité du roi et de toute faveur qui émane de cette autorité.
J*eii fis faire toute la peur à M"* la duchesse de Bourgo|jne, et pour elle-même encore, par la duchesse de Villeroy et par AI™" de Lévy; à Ma^ Je duc de Bourgogne par M. de Beauvilliers ; à M™* de Maintenon par le maréchal de Boufflers; au roi lui-même par le P. Tellier, et toutes ces batteries réussirent.
Cependant que fait M"« la Duchesse ? Elle est tellement sûre du succès, qu'elle songe uniquement à conserver les avantages acquis. Elle obtient la laveur de conduire ses filles à Marly, les fait bourdonner autour de Monseigneur, voltiger sous les yeux du roi, et croit être au cœur de la place : elle s'amuse aux bagatelles. Il y a des bagatelles utiles, il y en a de superflues et même de nuisibles. Saint-Simon, on Ta remarqué, ne néglige pas les premières, mais il abandonne les autres à son adversaire et tient pour plus prudent de ne pas exposer Mademoiselle aux malignes observations de la cour.
L'important et le difficile est de ne pas troubler la quiétude de M""® la Duchesse endormie dans ses douces illusions, ce et de bâcler les choses si court, qu'elle n'ait pas le temps de se tourner ». La conspiration matrimoniale doit cheminer ou plutôt glisser inaperçue à travers une foule oisive, curieuse, perspicace et maligne. Saint-Simon fait mille efforts pour envelopper d'une froide indifférence l'activité qui le dévore. Que de fois il maudit le regard inquisiteur de celui-ci, Tallusion pressante de celui-là ! Si l'affaire traîne tant soit peu, elle transpire ; M"® la Duchesse, qui a bec et ongles, se réveille, laisse là les jeux et les ris, se jette dans la lutte, et tout est compromis. Il gourmande, il presse l'indolence du duc d'Orléans; il faut absolument qu'il parle au roi, et au plus tôt. S'il ne sait que dire, il faut qu'il écrive ; s'il ne sait qu'écrire, on lui fournira les idées, le style de la lettre, et de plus l'occasion de la remettre, pour qu'il ne la promène pas éternellement dans sa poche ; on le poussera au besoin par les épaules jusque dans le cabinet du roi. C'est ce que fit littéralement Saint-Simon un jour où tout s'annonçait favorablement. Le roi avait été gaillard à son lever; M"* de Maintenon ne devait point aller à Saint-Cyr ; le père Tellier se trouvait à Marly ; la sentinelle avancée de M"^ la Duchesse, d'Antin, était parti pour Paris. Saint-Simon, qui, depuis trois quarts d'heure, bataillait sourdement avec le père de Mademoiselle toujours
» LA XAIS05 DE FRAHCE.
indécis, toujours reculant, choisit le moment oà k roi sort de chez M"^ de Maintenon.
Enfin le roi passa de chez M** de Maintenon chez loi et le salon se vida dans le petit salon eiitre-deux et dans sa chambre. Alors je pressai M. le duc d'Orléans de toute ma force d*aller donner sa lettre. Il s'avançait vers le petit salon, puis tournait le dos à la mangeoire. Moi, toujours l'exhortant, je le serrais de Tépaole Tersle petit salon, je faisais le tour de lui pour le remettre entre ce petit salon et iBOi quand il s'en était écarté, et ce manège se Gt à tant de reprises, que j'étais sur les épines de ce peu de gens du commun restés dans l^ grand salon et des courtisans qui, du petit, nous pouvaient yoi^ pirouettant de la sorte à travers la grande porte vitrée. Toutefois j^ lis tant, qu'à force de propos, de tours et d'épaule, je le pouS" sai dans le petit salon, et de là encore avec peine jusqu'à ^^ porte de la chamhre du roi, tout ouverte. Alors il n'y eut plus ^^ relirouss<;r, il fallut pousser jusque dans le cabinet.
Mais osera-t-il donner la lettre? Il Fosa, et Sainl-Simo^^^ (iulîti respire. Il respire plus librement encore lorsqu'il appreT^^-^ qij<î le roi se montre favorable au mariage et qu'il n'y a pl^^ ^ d'obstacle que du côté de Monseigneur : mais, se contena^^^ toujours, il jouit secrètement et délicieusement de laparfaî*-^ HfiVMv'iUi de M** la Duchesse et des siens, « tandis que la mlï»^ se chargeait sous leurs pieds, sans qu'ils s'en aperçussent, qi le feu était déjà au saucisson, et que l'effet ne pouvait et que fort peu éloigné ».
Pour hâter cet effet, en émoussanl la résistance de Monseî^ gneur, il imagine un rapprochement entre M"* Choin et I^ duc ai la duchesse d'Orléans, et, surmontant la répugnance qa^ lui inspirait une telle démarche, il la fait prier, en son propre nom, de consentir à un rendez-vous avec la duchesse d'Orléans- Avances et humiliations superflues : la prudente mattress^ de Monseigneur refuse l'entrevue proposée. Par une brusque volte-face, Saint-Simon tourne ce refus même au profit du mariage et presse le duc d'Orléans de l'exploiter auprès de la duchesse de Bourgogne et de M^'de Maintenon, pour les effrayer du concert et de l'audace de la cabale, et les décider à précipiter le dénoûment.
II y adans toute affaire engagée une heure décisive, un moment critique qu'il faut saisir pour décider le succès. Ce moment est venu pour le mariage de Mademoiselle.
Là maison de FRANCE. 27
Je leur inculquai le plus fortement qu'il me fut possible que si, dans ce reste de Marly, ils ne venaient à bout du mariage, jamais il ne se ferait, parce que Tardeur du roi diminuerait, son embarras sur Monseigneur augmenterait, les impressions de la lettre qui avaient déterminé Je roi s'éloigneraient et s'elfaceraient, Monseigneur, par M*"*^ la Duchesse et par les Meudons, où la Choin était toujours, se fortifierait, Taffaire ainsi éloignée s'évanouirait par insensible transpiration; que par cela même qu'ils seraient, eux, justement fâchés, touchés, mécontents, ils deviendraient à charge au roi, qui, embarrassé avec eux de ses ouvertures, et outré qu'ils vissent à découvert qu'il n'osait parler, ni exiger de Monseigneur, s'éloignerait absolument d'eux, tellement que, mal pour le présent, ils devaient penser ce qu'ils pourraient devenir pour l'avenir, surtout si la même faiblesse d'une part, et la même force de cabale de l'autre, emportaient le mariage de M"*' de Bourbon, comme il y avait peu à en douter.
Le duc d'Orléans, convaincu par cette logique pressante et passionnée, fit une dernière démarche auprès du roi. Celui-ci, piqué contre lui-même de ses retards et de son impuissance apparente, saisit Monseigneur dans ses cabinets et lui proposa le mariage d'un ton de père mêlé de roi et de maître. « Monseigneur hésita, balbutia; le roi pressa, profitant de son trouble. > Saint-Simon n'entre pas dans de plus grands détails, parce que, dit-il, il n'en sait pas davantage. Y en eut-il davantage? On peut raisonnablement en douter, du caractère dont était Monseigneur. Ce qui est certain, c'est que le roi obtint son consentement, à la condition de suspendre encore la déclaration et de lui donner un temps illimité pour se vaincre. Monseigneur, habitué à ce genre de victoire, n'abusa pas de la patience royale et triompha de lui-même en vingt-quatre heures, mais d'une façon si complète, qu'en recevant la visite du duc et de la duchesse d'Orléans, il les étonna par la cordialité de son accueil. Il était à table, revenant de la chasse. Il aurait pu se contenter d'être gai, il fut épanoui ; il embrassa les visiteurs à leur arrivée et les fit embrasser par les personnages les plus considérables de la tablé. C'était peu :
Il fît asseoir M""* la duchesse d'Orléans près de lui, lui prit les mains à sept ou huit reprises, l'embrassa cinq ou six autres, but au beau-père, à la belle-mère, à la belle-fille sous ses noms, porta leurs santés à la compagnie, et quoique M. et M™* d'Orléans ne fussent pas à table, les fit boire à lui et faire raison aux autres.
Saint-Simon ajoute une réllexion spirituellement cruelle pour rhéritier du trône : « On ne vit jamais Monseigneur si gai, si occupé, si rempli de quelque chose. « N'est-il pas plaisant de voir un prince si indiiïérent, si apathique, prendre surtout à cœur la chose qui liii répugnait le plus la veille, et, lorsqu'elle est toute décidée, y travailler à sa manière par de larges libations? Cette vaste et puissante intrigue se termine par une réunion de famille d'une jovialité toute bourgeoise, où se détend même la gravité du duc de Bourgogne. « Il fut si aise du mariage et de le voir si bien pris, qu'il en haussa le coude jusqu'à tenir des propos si joyeux qu'il ne pouvait les croire le lendemain. »
Une entrevue moins cordiale et moins prolongée fut celle de la duchesse d'Orléans et de M"" la Duchesse, l'une triomphante et facilement généreuse, l'autre vaincue, irritée, amère. a De sa vie , écrivait Madame en 1746, M"* la Duchesse n'a eu un moment d'humeur *. » Madame, évidemment, n'assistait pas à cette entrevue. M™" la Duchesse promenait sa rage dans les riants jardins de Marly, lorsqu'elle aperçut sa sœur qui venait lui faire part deTheureuse nouvelle, ens'excusant de ne l'avoir pu faire plus tôt. « Le remercîment fut d'un froid à glacer. » La duchesse d'Orléans, redoublant de bonne grâce et se conformant d'ailleurs à une promesse faite par le duc d'Orléans dans sa lettre au roi, fit allusion à un mariage possible entre leurs enfants, qui leur rendrait commune une alliance si honorable. M"* la Duchesse se donna le plaisir impertinent de trouver mille obstacles à cette union, de brouiller l'âge de leurs enfants, d'exagérer la pauvreté de son fils, finalement de refuser net, petite vengeance qui servit de nouvel assaisonnement à la joie de la duchesse d'Orléans. S'il en avait coûté à son indolence de s'engager dans une entreprise matrimoniale aussi ardue, elle était bien payée de toutes ses fatigues par l'agréable spectacle d'un aussi violent dépit.
Et les jeunes époux? demandera quelque indiscret ; n'ont-ils pas quelque part à leur mariage ? Saint-Simon, dans un récit (le plus de cent pages, consacre quelques lignes au duc de Berry. Leduc et la duchesse de Bourgogne le préviennent contre M"* de Bourbon, l'inclinent vers Mademoiselle ; il se laisse