Lellre du 24 novembre
3. DangeaUy 27 septembre 1699. « M'"*' de Pompone, née dans la robe, était, dit Saint-Simon, une femme avare et obscure qu'on ne voyait guère. »
vigne. Son mari aurait pu épouser une femme plus riche, non plus honnête et plus digne de son affection. Du reste, Torcy, ministre d'État, grand trésorier de Tordre du Saint-Esprit, plus lard surintendant des postes , suppléa par les grâces royales à ce qui pouvait lui manquer du côté de la fortune. Son mérite, sa sagesse, lui assurèrent une faveur durable. Une fois seulement, une ombre passa sur cette faveur. Sa femme essuya une rude boutade du roi, que Saint-Simon, quoique leur ami, raconte avec grand plaisir et force détails, et que nous ne pouvons omettre parce qu'elle a trait au mélange et au conflit des classes noble et bourgeoise. A un dîner à Marly, M""** de Torcy, placée auprès de Madame, voit arriver la jeune duchesse de Duras et lui offre sa place ; celle-ci l'efuse, se met au-dessous d'elle et tout se passe en compliments. Le roi arrive, remarque ce désordre, paraît surpris et sérieux. M"** de Torcy insiste encore, mais en vain, auprès de M"® de Duras. Le roi, pendant tout le repas, ne dit presque mot et ne cessa de regarder avec colère du côté des deux voisines de Madame. Après le dîner, il passa comme à l'ordinaire chez M™* de Maintenon, et il éclala :
A peine le roi y fui établi dans sa chaise, qu'il dit à M*"® de Maintenon qu'il venait d'être témoin d'une insolence (ce fut le terme dont il se servit) incroyable, et qui l'avait mis dans une telle colère qu'elle l'avait empêché de manger, et raconla ce qu'il avait vu de ces deux places; qu'une telle entreprise aurait été insupportable d'une femme de qualité, de quelque haute naissance qu'elle fût, mais que d'une petite bourgeoise, Glle de Pompone, qui s'appelait Arnauld, mariée à un Colbert, il avouait qu'il avait été dix fois sur le point de la faire sortir de table, et qu'il ne s'en était retenu que par la considération de son mari. Enfilant là-dessus la généalogie des Arnaulds, qu'il eut bientôt épuisée, il passa à celle des Colberts, qu'il déchiffra de même, s'étendit , sur leur folie d'avoir voulu descendre d'un roi d'Ecosse ; que M. Colbert l'avait tant tourmenté de lui en faire chercher les titres par le roi d'Angleterre, qu'il avait eu la faiblesse de lui en écrire ; que la réponse ne venant point, et Colbert ne lui donnant sur cela aucun repos, il avait écrit une seconde fois, sur quoi enfin le roi d'Angleterre lui avait mandé que, par politesse, il n'avait pas voulu lui répondre, mais que puisqu'il le voulait, qu'il sût donc que, par pure complaisance, il avait fait chercher soigneusement en Ecosse, sans avoir rien trouvé, sinon quelque nom approchant de celui de Colbert dans le plus pelit peuple, qu'il l'assurait que son ministre était trompé par son orgueil, et qu'il n'y donnât pas davantage. Ce récit, fait en colère,
fut accompagné de fâcheuses épithètes, jusqu'à s'en donner à lai-méme sur sa facilité d'avoir ainsi écrit ; après quoi il passa tout de suite à un autre discours, plus surprenant encore à qui l'a connu. Il se mit à dire qu'il trouvait bien sot à M"* de Duras (car ce fut son terme) de n'avoir pas fait sortir de cette place M"*^ de Torcy par le bras, et s'échauffa si bien là-dessus que M"® la duchesse de Bourgogne, et les princesses à son exemple, ayant peur qu'il ne lui en fit une sortie, se prirent à l'excuser sur sa jeunesse, et à dire qu'il seyait bien toujours à une personne de son âge d'être douce et facile, et d'éviter de faire peine à personne. Là-dessus le roi reprit qu'il fallait qu'elle fût donc bien douce et bien facile en effet de l'avoir souffert de qui que ce fût sans titre, plus encore de cette petite bourgeoise, et que toutes deux ignorassent bien fort, l'une ce qui lui était dû, l'autre le respect (ce fut encore son terme) qu'elle devait porter à la dignité et à la naissance ; qu'elle devait se sentir bien honorée d'être admise à sa table et soufferte parmi les femmes de qualité ; qu'il avait vu les secrétaires d'État bien éloignes d'une confusion semblable ; que sa bonté et la sottise des gens de qualité les avait laissés mêler parmi eux ; que ce honteux mélange devait bien leur suffire à ne pas entreprendre ce que la femme de la plus haute naissance n'eût pas osé songer d'attenter (ce fut encore l'expression dont il se servit), mais encore pour respecter les femmes de qualité sans titre, et ne pas abuser de l'honneur étrange et si nouveau de se trouver comme l'une d'elles, et se bien souvenir de l'extrême différence qu'il y avait et qui y serait toujours ; qu'on voyait bien à cette impertinence (ce fut le mot dont il se servit) le peu d'où elle était sortie, et que les femmes de secrétaires d'État qui avaient de la naissance se gardaient bien de sortir de leurs bornes, comme par exemple M™* de Pontchar train, qui par sa naissance se pouvait mêler davantage avec les femmes de qualité, prenait tellement les dernières places, et cela si nalurellement et avec tant de politesse, que cette conduite ajoutait infiniment à sa considération, et lui procurait aussi des honnêtetés qui, depuis son mariage, étaient bien loin de lui être dues.
Après ce panégyrique de M™*^ de Pontchartrain, sur lequel le roi prit plaisir à s'étendre, il acheva de combler l'assistance d'étonnement; car reprenant sa première colère, que le long discours semblait ' avoir amortie, il se mit à exalter la dignité des ducs et fit connaître pour la première fois de sa vie qu'il n'en ignorait ni la grandeur, ni la connexilé de cette grandeur à celle de sa couronne et de sa propre majesté. 11 dit que cette dignité était la première de l'Etat, la plus grande qu'il pût donner à son propre sang, le comble de l'honneur et de la récompense de la plus haute noblesse. Il s'abaissa jusqu'à avouer que si la nécessité de ses affaires et de grandes raisons l'avaient quelquefois obligé d'élever à ce faîte de grandeur (ce fut encore sa propre expression) quelques personnes d'une naissance peu proportionnée, c'avait été avec regret, mais que la dignité en soi n'en était point avilie, ni en rien diminuée de tout ce qu'elle était, qu'elle demeurait toujours la môme, et tout aussi respectable à chacun, aussi en-
lière, etc., etc. {Saint-Simon ne nous fait pas grâce d'une épithète laudative^ et force nous est d'abréger Vamplification du rot, ou peutêtre la sienne.) De là, passant à la noblesse de la maison de Boiirnonville, dont était la duchesse de Duras, et à celle de la maison de son mari, sur lesquelles il s'étendit à plaisir, il vint à déplorer le malheur des temps qui avait réduit tant de ducs à la mésalliance et se mit à nommer toutes les duchesses de peu; puis, renouvelant de plus belle en sa colère, il dit qu'il ne îallait pas que les femmes de la plus haute qualité par leurs maris et par elles-mêmes prissent occasion de la naissance de ces duchesses de leur rendre quoi que ce fût moins qu'à celles dont la condition répondait à leur dignité, laquelle méritait en toutes, qui qu'elles fussent par elles-mêmes, le même respect (ce fut encore son terme), puisque leur rang était le même et que ce qui leur était dû ne leur était dû que par leur dignité, qui ne pouvait être avilie par leurs personnes, rien ne pouvait excuser aucun manquement qu'on pouvait faire à leur égard ; et cela avec des termes si forts et si injurieux, qu'il semblait que le roi ne fût pas le même, et encore par la véhémence dont il parlait. Pour conclusion, le roi demanda qui des princesses se voulait charger de dire à M""® de Torcy à quel point il l'avait trouvée impertinente : toutes se regardèrent, et pas une ne se proposa, sur quoi le roi, se fâchant davantage, dit que si fallait-il pourtant qu'elle le sût, et là-dessus s'en alla chez lui'.
On s'attendait à quelque coup de foudre jaillissant de cette tempête si agi^éable au cœur de Saint-Simon ; il n'en fut rien : la tempête s'était dissipée en paroles. Torcy calma le roi par une lettre sage, modeste, respectueuse, et disculpa sa femme d'un tort fortuit et involontaire. C'était le premier gentilhomme du royaume qui s'était emporté contre la bourgeoisie «n hautaines et amères récriminations; le roi de France continua d'agir en politique et de s'inspirer des besoins de l'État. Les ducs durent se contenter d'une grandeur tout honorifique, grandeur pleine d'attraits pour les filles à marier, particulièrement pour les filles de secrétaires d'État, qu'elle élevait subitement au-dessus des femmes de qualité. La sœur aînée de Torcy y aspira sans y atteindre ; elle attendit pendant de longues années le duc que ses cousines germaines avaient trouvé sans le moindre effort. Elle pétillait d'esprit et de verve, et ses chansons égalaient, en malice celles de M"" la Duchesse, chez laquelle elle passait sa vie; mais elle avait contre elle sa
l. Saint-Simon, t. IV, p. 50 et suiv.
312 LES FABfILLES DES SECRÉTAIRES D*ËTAT.
figure, « une figure hideuse ». A défaut de duc, il vint un simple gentilhomme d'Auvergne, colonel du Royal-Piémont, qui ne s'arrêta pas au visage. M"* de Croissy, qui tournait à la vieille fille, se décida de bonne grâce à devenir M""" de Bouzols. Elle fut fort comptée à la cour; son esprit caustique lui valut un respect qu'on n'accordait pas toujours aux femmes qui n'étaient que titrées *.
Sa cadette n'arriva au tabouret qu'en deux étapes. Elle épousa d'abord le marquis de Resnel, de la maison de Clermont d'Amboise; le père était mort lieutenant général, le fils était capitaine de chevau-légers et riche de 22000 livres de rente. Il mourut l'année suivante, laissant sa femme grosse; le roi donna son gouvernement de Chaumont à l'enfant attendu, si c'était un fils : les petits-fils de secrétaires d'État n'avaient plus, eux aussi, qu'à se donner la peine de naitre.
Dix-huit mois plus tard, la marquise de Resnel devenait duchesse de Saint-Pierre, par la grâce de ce mari dont les bruits de cour avaient un instant menacé M"^ d'Armagnac. Génois d'origine, de la maison de Spinola, grand d'Espagne, prince de Sabionnette, le duc de Saint-Pierre joignait à ses titres de grands biens, de l'esprit, mais il était vieux et avait toutes les misères de la vieillesse : on le disait jaloux, avare, plein d'infirmités. L'avarice ne se trahit pas.dans le cadeau de noces : 100000 écusen or génois. L'amour rend généreux : M. de Saint-Pierre était amoureux, amoureux impatient, incapable d'attendre pour se marier l'autorisation du roi d'Espagne. Son impatience avait peut-être encore une autre cause. M""* de Resnel, spirituelle et jolie, lui plaisait fort, et fort aussi M. de Torcy, le fin et heureux négociateur. 11 avait acheté la principauté de Piombino^, et l'acquisition faite, l'empereurs'en était emparé sans façon. 11 voulait naturellement rentrer dans sa principauté ou dans son argent, et n'était pas fâché de mettre dans ses intérêts les talents et l'influence du ministre des affaires étrangères. Le mariage eut lieu en 1704; en 1721, le duc de Saint-Pierre vivait toujours, mais sa femme avait eu l'art de le guérir de sa jalousie et de son avarice, sinon du reste : le reste ne l'emporta qu'en 1727. Sa veuve, quoique