‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 167 sur 318 · Principauté située sur la côte de Toscane · texte numérisé non relu

Principauté située sur la côte de Toscane

dame du palais de la reine d'Espagne, ne put se résigner à se fixer pour toujours à l'étranger ; son charmant esprit ne pouvait s'y acclimater, avait la nostalgie de la France. Ayant obtenu la permission de faire un voyage à Paris, elle s'y attarda si volontiers, qu'elle oublia de retourner à Madrid. Libre, riche, titrée, elle avait retiré de son mariage tous les avantages qu'elle s'en était promis ; elle aurait bien voulu retenir encore ses appointements de dame du palais et garder ce lien avec Madridy mais la reine, après s'être laissé quelque temps amuser par ses promesses de retour, finit par se lasser de ce jeu et lui donna un congé définitif et sans traitement.

Torcy eut une sœur assise, mais il ne put obtenir pour ses tilles cet honneur dont jouissaient presque toutes les tilles de ministres. Son aînée n'épousa qu'un duc d'Avignon, un duc fait par le pape, « moins que rien », dit Saint-Simon : point de rang à Versailles, ni même à Rome; seulement quelques distinctions chez le vice-légat d'Avignon.

LesCaderousse, issus du Comtat, gens d'esprit, mais joueurs, mondains, oisifs, n'avaient pu arriver à rien ; une sorle de paresse héréditaire pesait sur eux. Le grand-père avait passé son temps dans le commerce de la meilleure compagnie, à causer, à dogmatiser, à jouer, à emprunter sans rendre et surtout à charmer les dames. Le fils tàtadu service, fut aide de camp du maréchal de Boufflers, mais le maréchal l'eut bientôt mis sur les dents. Excédé de cette vie, on le vint éveiller un matin à cinq heures et lui dire que le maréchal était déjà achevai. « Comment, dit-il, à cheval, et je n'y suis pas! Tire mon rideau, je ne suis pas digne de voir le jour. » Et il se rendormit de plus belle. Le petit-fils, M. d'Ancezune, demanda M"'' de Torcy : l'apathie de cette race sentait le besoin de s'allier à l'activité des Colbert, de se soutenir par elle. Les Caderousse, malgré leur ruineuse existence, étaient riches encore de biens substitués. Torcy ne repoussa pas un gendre qui pouvait compter sur 70 000 livres de rente. S'il avait pensé l'avancer, il fut déçu. M. d'Ancezune ne fit rien et ne fut rien, malgré son beau-père et malgré sa femme. Celle-ci était laide, mais elle avait beaucoup d'esprit, de grâce, de manège, d'agaceries, et elle eut un moment le don de plaire : tout cela en vain; la paresse des Caderousse persista et l'emporta. Ce ma-

riage fut stérile de toutes façons : M. d'Ancczune n'eut pas d*enfants dont le grand-père pût pousser la fortune. Saint- Simon dit qu'il n*en pouvait avoir et qu*on proposa à sa femme de casser le mariage : M"' de Torcy eut le bon goùl de résister à de pareils conseils et de ne pas afficher dans son gendre une incapacité de plus K

Torcy fut le dernier des secrétaires d'État de sa maison ; son fils atné fut d'épée et mourut lieutenant général.

ni

Les le Tellier, hommes nouveaux, même dans la robe, avaient sur les Colbert l'avantage de ne point méconnaître leur origine. Petit-fils d'un maître des comptes, fils d'un conseiller h la cour des aydes, Michel le Tellier traverse divers emplois de la robe, et enfin, distingué, patronné, soulevé par Mazarin, il passe de l'intendance de Piémont à la charge de secrétaire d'État (1643). « Délié, adroit, souple, rusé, modeste, toujours entre deux eaux, toujours à son but, plein d'esprit, de force et en même temps d'agrément, de douceur, de prévoyance » , il avait le caractère et les talents les plus propres à séduire et à attacher son illustre patron. Sa haute fortune n'enfla pas sa vanité, et il sembla prononcer lui-même son exclusion de la pairie lorsqu'il dit au roi, à l'occasion du chancelier Séguier, qui voulait être duc, « que ces grandes dignités ne convenaient point h des gens de robe et qu'il était de la politique de ne les accorder qu'à la vertu militaire-. » Quelque modeste qu'il

1. Saint-Simon, t. lïl, p. 32; t. VII, p. 291 ; t. XII, p. 129.

2. Saint-Simon, Addition à Dangeau, du 31 octobre 1685. — Mémoires de Vabbéde Choisy, livre II. — Histoirede Loxivois, par Rousset, 1. 1, eh. i. — Servien, d'après Saint-Simon, servit aussi de patron à Michel le Tellier, mais seulement dans sa carrière d'homme de robe, et sans pressentir l'essor qu'il allait prendre. « Qui lui eût dit que le procureur du roi au Châtelet le Tellier, qui le venait amuser les soirs, dans sa première fortune, des contes de la ville, et qu'il poussa par là à l'intendance de l'armée d'Italie, surpasserait la sienne de si loin, et qu'il aurait un fils plus puissant encore que l'un et l'autre, qui achèterait Mcudon du sien, et qui, par les millions qu'il jetterait en ce lieu, sans endommager la fortune de ses enfants, la porterait où ils sont parvenus à Meudon, au point des plus belles maisons royales, en sorte qu'il n'y aurait après lui que le roi en état de la posséder. » (Addition à Dangeau^ du 29 juin 1710.)

se monli4t, quelque médiocre que fût sa naissance et celle de sa femme *, ses enfants n'en contractèrent pas moins de brillantes alliances. Sa iille s'unit au marquis de Villequier, bientôt duc d'Aumont et premier gentilhomme de la chambre. Son fils, le marquis de Louvois, décoré avant Tâge de quatorze ans de sa survivance, autorisé à vingt et un ans (le 24 février 1662) à signer comme secrétaire d'État, épouse, un mois après, Anne de Souvré, fille unique de Charles de Souvré, marquis de Courtenvaux.

L'illustration des Souvré, sans être ancienne, était incontestable ; elle avait sa source dans les mérites et les emplois de Gilles de Souvré, Tarrière-grand-pèrc d'Anne, l'un des héros de Coutras, choisi par Henri IV pour gouverneur de son fils, plus renommé pour sa sagesse que pour son érudition 2, fait par son élève maréchal de France, premier gentilhomme de sa chambre, charge qui passa à son fils aîné avec son gouvernement de Touraine. Un autre de ses fils, grand prieur de France, soutint avec éclat le renom de la bravoure paternelle. Le maréchal eut aussi deux filles qui figurèrent brillamment à divers titres : M°*** de Lansac, gouvernante de Louis XIV, et la spirituelle »!•"« de Sablé.

Cette maison n'en était pas à sa première alliance avec une famille de secrétaires d'État. Le frère aîné de M"*^" de Lansac et

de Sablé avait épousé une sœur du premier maréchal de Villeroy, et ce mariage eut son influence sur la destinée d'Anne de Souvré, sa petite-fille; née après la mort de son père, elle eut pour tuteur ce maréchal de Villeroy, son grand-oncle. Les partis les plus distingués par la naissance recherchaient sa main ; le tuteur, en homme avisé, ne se laissa pas éblouir par leurs avances. Il voulait bien parfois se moquer en grand seigneur des bourgeois devenus ministres, mais, dans les occasions décisives, il les estimait à leur prix ; il donna la préférence à M. de Louvois, a au grand scandale de toute la France », assure Saint-Simon, qui, n'étant pas encore né, ne put prendre sa part de l'émotion publique. Anne de Souvré n'était pas seulement distinguée par la naissance et la richesse, « elle avait la plus grande mine

1. Elle 8*appelait Elisabeth Turpin et était fille d'un conseiller d*État.

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