Saint-Simon, i. I, p. 257 ci suiv
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obtenir la récompense. Il fut en effet nommé lient^fiant général ; il serait même devenu maréchal de France, et jamsds le bâton n*eût été mieux gagné, mais il était parti de trop loin ; il était vieux, cassé, lorsqu'il put aspirer à cet honneur suprême.
Tout épuisé qu'il était, il voulut tenir la mer jusqu'au bout, commander Tescadre qui assiégeait Barcelone (1 714). Il soufirait déjà du mal qui devait l'emporter. Le roi le pressait de demeurer; il n'écouta ni son mal ni le roi, et partit plein d'ardeur. Ses forces le trahirent avant la fin de la campagne ; il fut obligé de demander un congé et revint mourir en France (ni5). Trois ans auparavant, il avait sauvé les finances de l'Espagne en ramenant les galions d*or de F Amérique à travers les flottes ennemies, et Philippe V, dans un généreux élan de reconnaissance, Tavait décoré de la Toison d'or, « au prodigieux scandale universel », écrit un contemporain de du Casse. Qui écrit cela? Saint-Simon lui-même, Saint-Simon qui le tient dans la plus haute estime, qui loue tout en lui, la capacité, la bravoure, le caractère, Tesprit et les façons mêmes, et qui ne prononce jamais son nom qu'en l'admirant sans réserve.
(Tétait un grand homme maigre, qui, avec l'air d'un corsaire et beaucoup de feu et de vivacité, était doux, poli, respectueux, affable, et qui ne se méconnut jamais. Il était fort obligeant et avait beaucoup d'esprit avec une sorte d'éloquence naturelle, et même hors des choses de son métier, il y avait plaisir et profit à l'entendre raisonner. Il aimait l'État et le bien pour le bien, qui est chose devenue bien
rare C'était un homme d'une grande valeur, de beaucoup de tête
et de sang-froid et de grandes entreprises, et fort aimé dans la marine
par la Hbéralité avec laquelle il faisait part de tout C'était un des
meilleurs citoyens et un des meilleurs et des plus généreux hommes que j'aie connus
Quelle force avait donc le préjugé aristocratique pour tenir bon, même contre l'éclat avoué du plus pur mérite, et valait-il mieux, pour complaire à ce préjugé, honorer la Toison d'or ou l'ordre du Saint-Esprit par le hasard de sa naissance, en les déshonorant par son incapacité, comme ce comte de Brionne qui s'éteignait dans le temps même où du Casse sauvait la couronne d'Espagne, et que Saint-Simon ne peut s'empêcher de rapprocher de l'héroïque manant?
Il mourut en ce même temps un homme de meilleure maison, mais d'un mérite qui se serait borné aux jambons s'il fût né d'un père qui en eût vendu. Il était chevalier de l'Ordre de 1688 et le premier dangeur de son temps, quoique médiocrement grand et assez gros ; c'était un assez honnête homme, mais si court et si plat, que rien n'était au-dessous.
A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle enterrer les gens comme ils le méritent et dire vigoureusement son fait au sot héritier d'un illustre nom. Ici le duc et pair s'oublie et se découvre à nous sous un aspect inattendu^ avec l'insolente ironie d'an Beaumarchais. Ah! si Saint-Simon était né à l'autre bout de l'échelle, dans la boutique d'un horloger * !
Du caractère du chevalier de Roucy et de M"* du Casse, les Mémoires ne disent rien; des mérites et des attraits de la jeune M"'"' de Pontchartrain, ils auraient tant à dire, qu'ils nous renvoient à ces fameuses pièces encore ensevelies dans le ministère des affaires étrangères. Une addition au Journal de Dangeau nous laisse entrevoir ce que fut cette charmante femme, morte à vingt-sept ans, et nous fait regretter davantage de ne pouvoir la connaître tout entière. Sa haute naissance était encore le moindre de ses mérites.
M*"* de Pontchartrain était tout à la fois le modèle et la coqueluche de la cour, l'esclave et la victime d'un mari barbare et l'adoration de son beau-père le chancelier et de sa belle-mère, qui ne s'en consolèrent jamais ; la vertu la plus universelle, la bienséance la plus accomplie, l'esprit le plus sensé, le plus naturel, le plus aisé, la sagesse la plus exacte et la plus gaie, la sensibilité la plus retenue, la modestie la plus respectée, la sainteté la plus soutenue, la plus aimable, la plus aimée, la femme la plus universellement regrettée qui ait paru à la cour. Sa seule considération empêcha par deux fois son mari d'être chassé... Ce fut un honneur particulier que le roi fit au chancelier de lui envoyer faire compliment à cette occasion, qu'il savait lui être vraiment cruelle 2.
Son mari, dans les premiers transports d'une douleur mêlée sans doute de quelques remords, voulut se démettre de sa charge, renoncer au monde, s'ensevelir dans une retraite étemelle ; son père, ses amis, conjurèrent non sans peine cette
i. Saint-Simon, t. III, p. 32; t. VI, p. 286 et sniv.; t. VII, p. 38, 63, 322. 2. Dangeau, 23 juin 1708.
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résolution désespérée. Cinq ans phis laid, il se ranariait avec M** de Yerderonne, née rAubespine, ccHnme la mère de Saint- Simon. Les biens étaient considérables : 400000 firancs de dot, 200000 antres assurés, un seul firère non marié, et la fotune de la maison estimée à 50000 liTres de rente. JP* de Yerderonne avait vingt-trois ans; Pontcbartrain ', veof aTec trois garçons, en avait trente-neuf, et les années ne l'avaient pas rendu plus aimable. € Sa figure hideuse et dégoûtante à Texcès, agréable et même charmante en comparaison de tout le reste, n'empêcha pas la séduction et l'éblouissement de sa place. > Le jour où il demanda au roi la permission d'époos» M"' de Yerderonne, il ne l'avait pas encore vue; il allait le soir même à Paris pour lui faire visite' : avait-on jugé prudent de conclure le mariage avant de montrer le mari ?
M"* de Yerderonne ne voulut apparemment considérer en lui que le ministre, et déjà le ministre était menacé dansée pouvoir qui faisait tout son prestige. L*un des convives de la noce, qui n'y était venu qu'en résistant et sur les instantes prières du chancelier^, nourrissait contre lui une haine acharnée et épiait Toccasion de le perdre. Pontchartrain avait en l'imprudence d'empiéter sur les attributions du gouverneur de Blaye, en soustrayant à son autorité des officiers gardes-côtes de nouvelle création; il était l'obligé de Saint-Simon, qui, bien que prévenu contre lui, l'avait, par amitié pour son père, défendu contre les plaintes dont il était Tobjet. La mesure qu'il avait prise était-elle exigée par l'intérêt du service maritime*? N'aurait-il pu l'accompagner de procédés plus courtois et surtout plus loyaux ? Nous ne savons ; mais ce qui est certain, c'est que Saint-Simon cria à l'ingratitude, à la perfidie, à la noirceur, et jura de se venger de labonne façon. Il tint parole. Un peu avant la mort du roi, lorsqu'il travaille avec le duc
1. Les Mémoires désignent par ce nom Pontchartrain fils, et appellent le père « le chancelier ».