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Chapitre De la cour

3M LES FAMILLES DES SECRËTilKES D'£TAT.

M. de Noailles, d'une valeur brillante, d'uB esprit charmantfl d'une ambition hardie, que son mérite, soutenu de l'alliance avec M"" de Maintenon, semblait devoir porter si haut. Un accès de goutte avait arrêté l'essor de cette grande fortune. Il en fut atteint chez une lille qu'il entretenait àParis (distraction habituelle des mariages d'ambition); il ne put être transporté chez lui, et il expira dans le logis de sa maîtresse, sa femme présente '. Sans fortune, chargée d'une troupe d'enfants, garçons et filles, M"" de Mailly fut ravie du désintéressement de la Vrillière sur le chapitre de la dot. Sa fille ne partagea pas son contentement, et se prêta de la plus mauvaise grâce du monde à faire, à ses dépens, un secrétaire d'État.

La Vrillière, avec de l'esprit et du mérite, ne se distinguait pas par les avantages extérieurs. « C'était un homme dont la taille différait peu d'un nain, grosset, monté sur de hauts talons, d'une figure assez ridicule. » Mais ce que lui reprochait M"* de Mailly, c'était moins sa mine que sa naissance. Il est curieux de surprendre ici le développement précoce de l'infatuation nobiliaire : cette fillette, qui n'avait pas douze ans, déjà sentait sa race et s'enllait de dédain à l'idée d'une mésalliance.

Elle se mit i pleurer et à crier qu'elle était bien malheareusc ; qu'on lui donnât un homme pauvre, si l'on voulait, pourvu qu'il fût g-cnlilhomine, et non pas un petit bourgeois pour faire sa fortune ; elle étail en furie contre sa mère et contre M"' de Maintenon.

On la laissa exhaler sa fureur, faire la grimace à son fiancé et à sa future famille, et le marché passé fut exécuté dès qu'elle eut douze ans accomplis : les fiançailles avaient été célébrées quinze jours après la mort de M^ de ChàteauneuF; la Vrillière avait bénévolement reconnu dans le contrat avoir reçu 200000 francs, aimable fiction qui eût été du goût de bien des mères de famille ; mais combien peu de gendres leur en donnaient la surprise ' I

La petite fille devint jeune femme, et son dépit ne passa pas. Elle était «jolie comme les amours et en avait toutes les

i. Sainl-Simon, t. [J, p. i, 91.

grâces », et pour se venger du bourgeois qui avait fait d'elle rinstrument de sa fortune, elle se montra fort tendre pour les gens de qualité. Elle s'attaqua au beau Nangis, le favori des dames, même des plus hautes, conquit ce cœur si disputé et défendit sa conquête contre les regards engageants de la duchesse de Bourgogne. Mais tout en se vengeant de son mari, elle n'en restait pas moins M™* de la Vrillière; elle résolut à la fin de se débarrasser de l'odieuse marque de roture, et sa vanité surexcitée ne s'arrêta pas au choix des moyens. La baronne de Platen, ancienne maîtresse de l'électeur de Hanovre, roi d'Angleterre, avait une fille belle, bien faite, d'âge sorlable, mais sans biens. M""® de la Vrillière imagina de marier cette fille avec son fils. Une Allemande du rang de M"* de Platen, même pauvre, ne pouvait épouser un homme non titré, même riche et fils de secrétaire d'État. Si le roi d'Angleterre, par considération pour son ancienne maîtresse, obtenait l'élévation du secrétaire d'État à la dignité de duc et pair, toutes les difficultés s'aplanissaient. M""* de la Vrillière se met à l'œuvre : elle était belle encore et savait le pouvoir de sa beauté; elle enveloppe et fascine un certain Schaub, d'esprit délié et rusé, agent secret et confident intime du ministère anglais, par cela même très-compte du cardinal Dubois; elle lui communique son dessein, ses vues, et le décide sans peine à les servir. L'habile Schaub prend Dubois à part, donne à l'entretien l'air et l'importance d'une communication diplomatique, vante le crédit de la comtesse de Platen sur le roi et les ministres de l'Angleterre, les avantages d'un mariage qui ne pouvait manquer de rapprocher les deux couronnes, et insiste sur la nécessité de lever l'unique obstacle à ce mariage en faisant la Vrillière duc et pair. Il revient peu après à la charge, et présente la promotion de ce nouveau duc comme désirée par le roi et par les principaux ministres d'Angleterre. Dubois avait toutes sortes de motifs pour favoriser un projet qui s'appuyait de tels patrons et pour désirer plaire à M"*' de la Vrillière. Le président Hénault insinue même qu'effrayé de l'influence de j|me dç priç gm- M le Duc, il voulut lui substituer M"" de la Vrillière, et que celle-ci, dans Timpatience de son ambition, était prête à sacrifier le beau Nangis au plus disgracieux des amants.

Le projet fut soumis au duc d'Orléahs, qui le trouva passablement ridicule ; mais pressé et entratné par le cardinal, il donna des espérances à la Vrillière. Les deux époux, ne se sentant plus de joie, s'oublièrent, laissèrent échapper leur secret : grave imprudence. Un greffier du roi, un homme de plume duc et pair! Saint-Simon bondit à cette nouvelle; il court au Régent, lui représente Ténormité de ce scandale avec une abondance d'arguments et une verve d'indignation qui l'ébranlent. Il dénonce bruyamment cet ouvrage de ténèbres ; il anime, il soulève tous les intéressés, souffle et déchaîne une tempête de récriminations. Au milieu de la tempête, les quolibets voltigent, tintent à Poreille du Régent, si sensible à l'ironie; on s'égaye de la façon dont est bâti la Vrillière, on s'étonne de si hautes prétentions dans un si petit homme. Court et gros, il était vif et pétulant, et ses mouvements tenaient de la marionnette, a M. le prince de Conti allait disant tout haut qu'il avait envoyé prendre les mesures du petit fauteuil de Polichinelle pour en faire un dessus pour la Vrillière quand il serait duc et pair, et qu'ail le viendrait voir. » On est un peu surpris de trouver le prince de Conti à la tête des rieurs ; mais sa naissance lui donnait le droit d'être laid jusqu'au grotesque et de ne pas s'en apercevoir.

La Vrillière, du reste, se donnait des ridicules pires que ceux dont on se moquait. Exalté par l'opposition violente et railleuse à laquelle se heurtait son ambition, il confond l'intérêt du royaume avec celui de son amour-propre, invoque la raison d'État, proteste que son affaire n'est plus la sienne, mais celle du roi d'Angleterre; qu'il faut choisir entre la guerre ou sa promotion, et qu'il se lave les mains de tout ce qui peut arriver. En même temps il s'échappe contre ses ennemis, déclare qu'il a pris bonne note de leurs noms et de leurs injures, et promet de le leur faire payer plus cher qu'au marché. Plus cher qu'au marché/ Quelle faconde s'exprimer pour un candidat à la pairie I Mais quoi, le hareng sent toujours la caque, remarque Saint-Simon, mis en goût de langue bourgeoise et charmé de donner ce pendant au mot de la Vrillière. Le malheureux secrétaire d'État avait la maladresse de tenir ces jolis propos à un parent même de Saint-Simon, et Dieu sait si celui-ci, qui les recueillait tout chauds, en faisait un malin

usage. La Vrillière finit par passer pour un homme à peu près fou, et Ton se remémora charitablement son oncle paternel et son frère aîné enfermés dans les petites-maisons. Cependant son affaire, tenue pour ainsi dire en échec par la clameur publique, n'avançait point : bientôt Dubois tomba malade; la maladie tourna vite à la mort, et le Régent, délivré de la pression du premier ministre, céda volontiers à celle de l'opinion. L'orgueilleuse fille de la comtesse de Mailly resta M"" de la Vrillière connue devant, et l'Angleterre ne déclara pas la guerre à la France.

La mort de son mari devait rallumer ses ambitieuses espérances. A force d'argent, d'intrigues et d'aventures, elle réussit à faire sa proie d'un duc besoigneux et avide qui touchait à la tombe. En 1731, elle épousa «le cadavre mourant» dé M. deMazarin, qui venait de perdre sa femme, née Duras, et sa mère se démit en sa faveur de la charge de dame d'atour de la reine. Deux mois après cette folie, M. de Mazarin s'éteignait, et sa femme, rehaussant ses attraits vivaces de la grâce sévère d'un gmnd habit de veuve, semblait se jouer des ans et passait encore pour la plus charmante personne de la cour *.

On sait la rapide fortune de Chamillart, fils d'un maitre des requêtes, et simple conseiller au Parlement ; son habileté au jeu, particulièrement' au jeu de billard, le fait connaître et apprécier de M. le Grand, du maréchal de Villeroy, du roi luimême, lui vaut une place de maître des requêtes et, par une faveur inouïe, même unique, un logement à Versailles. Il devient bientôt intendant de Rouen, puis intendant des finances. Le billard passe de mode ; Chamillart continue de se faire goûter pour lui-même, pour sa douceur, sa modestie et son application, à défaut de talent. M"'' de Maintenon, séduite, le nomme administrateur de Saint-Cyr: cette place le met en rap-

i. Saint-Simon, t. III, p. 117 et suiv.; t. XHI, p. 38 et suiv. — Addition à Dangeau, 17 septembre 1715. —M. Marais, lettres du 22 août et du U septembre 1731. — La duchesse de Mazarin mourut le 11 septembre 1742, :\^ée de cinquante-cinq ans.

port avec M. de Chevreuse, qui avait beaucoup de terres enclavées dans celles de cette maison ; il gagne son amitié, et du même coup celle de M. deBeauvilliers. Le courtisan épargne le nouveau favori, le protège même, rassuré par ses façons modestes. Cependant le chancelier Boucherat vient à mourir; le roi le remplace par le contrôleur général des finances Pontchartrain, et, saisissant l'occasion de satisfaire son goût el celui de U'^^ de Maintenon, il fait Chamillart contrôleur général. Cette charge valait plus de 200 000 livres de rente *, et donnait rimmense crédit que nous avons déjà relevé, parce qu'elle était la source de toutes les grâces pécuniaires '. L'élite de la cour s'empresse autour de l'ancien conseiller. La comtesse de Roucy déserte les Pontchartrain pour passer aux Chamillart. Un soir, après dîner, on veut la retenir auprès de sa charmante belle-sœur, qui gardait le lit ; elle prétexte une affaire pressante, s'échappe ; on la suit : elle courait porter ses hommages à M*"' Chamillart. Il natt des parents au nouveau ministre : M"' Chamillart, née le Rebours, appartenait, à son insu, à une branche des Montmorency.

M'"^' de Hoquelaure a mis la main sur elle pour la mener, pour la gouverner, pour la conseiller : elle a trouvé qu'elle était sa parente fort proche ; on s'en moque sans miséricorde, et M""* la chance- Hère plus que personne, qui prie tout le monde de lui démêler et de lui prouver cette parenté.

M"** de Roquelaure, intimidée par les rieurs, s'abstint trois jours entiers de paraître chez sa nouvelle parente ^. Les Pontchartrain étaient émus, indignés de sa conduite, comme si leur avènement n'avait pas été salué de pareilles bassesses I Il leur suffisait, pour se consoler, de se souvenir et d'attendre.

Chamillart avait marié sa fille aînée l'année précédente : avec un peu plus de patience, il l'eût faite duchesse; mais comme il était homme de mœurs simples et droites, il ne

1. Dangeau, 5 septembre 1699. — Un fait donnera l'idée des bénéfices énormes attachés à cette place : le contrôleur général, à chaque renouvellement des fermes, touchait de droit 350000 livres. (Saint-Simony t. VIH, p. 231.)

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