Saint-Simon, t. VllI, p. 42i
2. Voici un exemple des aménités qui s*échangcaient parfois entre la noblesse et la robe : « La duchesse de la Ferté alla lui demander l'audience (au premier président) et, comme tout le monde, essuya son humeur. En s*en allant, elle s'en plaignait à son homme d'affaires, et traita le premier président de vieux singe ; il la suivait et ne dit mot. A la fm elle s'en aperçut, mais elle espéra qu'il ne l'avait pas entendue; et lui, sans en faire aucun semblant, il la mit dans son carrosse. A peu de temps de là, sa cause fut appelée, et tout de suite gagnée. Elle accourt chez le premier président et lui fait toutes sortes de remercîments ; lui, humble et modeste, se plonge en révérences, puis la regardant entre deux yeux : « Madame, lui répond-il tout haut devant tout le monde, je suis bien aise qu'un vieux singe ait pu faire quelque plaisir à une vieille guenon. » Et de là, tout humblement, sans plus dire un mot, se met à la conduire, car c'était sa façon de se défaire des gens, d'aller toujours et les laisser là d'une porte à l'autre. La duchesse de la Ferlé eût voulu le tuer ou être morte; elle ne sut plus ce qu'elle lui disait, et ne put jamais s'en défaire, lui toujours en profond silence, en respect et les yeux baissés, jusqu'à ce qu'elle fiH montée en carrosse. » {Saint-Simon, t. 111, p. 403.)
Jm LA ROBE.
même le grand seigueur se sert de ses charges de cour pour venger à Versailles les désagréments qu'il a essuyés au Palais et infliger au magistrat un affront public. Dans le temps où le roi, récemment opéré de sa fistule, commençait à recevoir dans son lit, le premier président Novion fait avertir de son arrivée le duc d'Aumont, gentilhomme de la chambre. Celui-ci le laisse longtemps se morfondre dans l'antichambre, fait entrer tout ce qui pouvait entrer, et à la fin le fait appeler. Novion, ne pouvant se mettre en vue, attend que le monde s'écoule et s approche alors du balustre.
Le duc d'Aumont, qui l'observait, l'y laissa entrer deux pas pour qu'il ne pût s'en dédire, et le tira après fort rudement par sa robe, et lui dit rudement aussi : c Où allez-vous ? sortez ; des gens comme vous n'entrent pas dans le balustre, si le roi ne les appelle pour leur parler. > Novion, déjà outré de sa longue attente dans l'antichambre, fut si confondu qu'il n'eut pas un mot à répondre. Il se retira plein de honle et de rage <.
Il entrait dansées insolences et ces brutalités encore plus de colère que de mépris, et Novion expiait le pouvoir importun de la robe, ce pouvoir qui mettait à tous moments Saint-Simon hors de lui et qui le jetait dans des transports de fureur ou de joie, selon qu il lui paraissait croître ou diminuer. Peut-on imaginer une volupté plus profonde et plus intense que celle qu'il ressentit le jour où le Parlement, dans le lit de justice tenu par le Régent en 1718, entenditannuler l'arrêt qu'il avait rendu contre un édit sur les monnaies, et lire la déclaration qui dégradait les princes légitimés des honneurs que leuravait accordés Louis XIV, déclaration qui frappait plus particulièrement le duc du Maine, et dans le duc du Maine sa créature et son serviteur dévoué, le premier président, M. de Mesmes. Le garde des sceaux d'Argenson donne lecture des considérants (le l'édit qui casse l'arrêt du Parlement et .lui interdit de sortir do ses attributions pour s'immiscer dans les affaires do l'État.
Une douleur amère, écrit Saint-Simon, et qu'on voyait pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La honte et la confii-