‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 204 sur 318 · Dangeau,^[ février 168G · texte numérisé non relu

Dangeau,^[ février 168G

en autorisant, moyennant une redevance annuelle, la transmission héréditaire des charges, sous la réserve d'un examen de pure forme, fait des offices de judicature une sorte de patrimoine, et de la justice le monopole d'une caste. La Paulette est abolie en 1709, mais l'hérédité se maintient sous la forme de survivance, toutes les fois que l'âge des enfants le permet.

Ajoutez à tous ces titres la considération qui vient de la grandeur et de la solidité des biens. La valeur vénale des offices de judicature tend à s'accroître à mesure qu'ils de* viennent un bien plus sûr, plus stable, et la fixation d'un maximum est nécessaire pour arrêter le progrès des offres; mais ce progrès entraîne bientôt l'élévation du maximum. En 1665, le prix d'une charge de président à mortier était fixé à 350000 livres * ; il est ensuite porté à 500000 livres. On en tirait souvent davantage au moyen de secrets accords, de riches pots-de-vin. En 1707, lorsque le roi nomme premier président M. Pelletier, président à mortier, il lui dit « qu'il n'avait choisi personne pour remplir la charge qu'il quittait, qu'il lui laissait la liberté de la vendre à qui il lui plaira, qu'il ne doutait pas qu'il ne lui donnât un bon sujet, et qu'il était bien persuadé qu'il ne songerait pas à en tirer plus que le prix de la fixation, qui est 500000 francs. » L'éloge que le roi donne au désintéressement de M. Pelletier permet de supposer qu'il n'avait pas aussi bonne opinion de tous les magistrats.

Lorsque la suppression de la Paulette entraîne celle du maximum, le trafic se fait au grand jour :

M. de Ménars vend sa charge de président à mortier à M. de Maupeou, qui lui en donne 750 000 francs, dont 250 000 présentement et 500000 francs après la mort de M. de Ménars, pour ses héritiers ; on dit qu'outre cela il y a un pot-de-vin de 20000 francs. M. de Ménars jouira de sa charge jusqu'à sa mort, à moins qu'il ne veuille la céder plus tôt, en prenant les 500 000 francs, ou qu'il ne meure quelqu'un des présidents à mortier, car en ce cas, ou en cas qu'aucun d'eux vende, M. de Ménars cédera sa charge, afin que personne ne soit reçu avant M. de Maupeou^.

1. Journal d^Olivier Lefèvre d'Ormessoriy 12 décembre 1665. :2. Dangeau, 19 avril 1707, 8 avril 1717.

38i!| LA nOBE.

Par celle ingénieuse combinaison, M. de Ménars avait réussi à tirer de sa charge, toul en en gardant la jouissance, un bénéfice immédiat de 250000 francs.

C'était de Tai^gent bien placé que celui qu'on mettait dans les charges de judicature, et si les magistrats n'avaient que des gages modiques et irrégulièrement payés, en revanche ils puisaient largement et continuellement dans la bourse des plaideurs. « Combien de fois, disait Fléchier, dans l'oraison funèbre de Guillaume de Lamoignon, a-t-il essayé de bannir du Palais ces lenteurs aiïectées et ces détours presque infmis que l'avarice a inventés afin de faire durer les procès par les lois mêmes qu'on a faites pour les finir, et de profiter en même temps des dépouilles de celui qui perd et de celui qui gagne sa cause. »

c Je temporise, dit le juge peiul par Rabelais, attendant la maturité du procès et sa perfection en tous membres : ce sont escriptures et

sacs Un procès, à sa naissance première, me semble informe et

imperfaict. Comme un ours naissant n*a pieds, ne mains, peau, poil ne teste : ce n'est qu'une pièce de chair, rude et informe. L'ourse, à force de leicher, la met en perfection des membres *. »

Les successeurs de Bridoye continuent de temporiser, de lécher le procès naissant, et les requêtes, enquêtes, dupliques, Iripliques, compulsoires , déclinatoires, etc., que Rabelais entassait dans son PantagrueP/ ïoisonneni également dans les Plaideurs de Racine, sans choquer la vraisemblance.

Nous laissons de côté les séductions extraordinaires, les dons énormes, proportionnés à la grandeur des intérêts en jeu et des périls courus, qui corrompaient les âmes avides et grossissaient les fortunes en ruinant les consciences; nous ne parlons que des tentations quotidiennes de la profession, nous n'avons en vue que les juges a dont le devoir était de rendre la justice, le métier de la différer, qui savaient leur devoir et faisaient leur métier ^ » . L'auteur anonyme de notes rédigées à la demande de Fouquet sur les membres des parle-

1. Pantagruely livre III, ch. xlii, édit. Burgaud des Marets et Rathery.

2. Pantagruel, livre III, ch. xxxix. — Voyez aussi Molière , Fourberies de Scapm, acte II, se. vni.

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