La Bruyère, De quelques usages
ments, à côté de magistrats attachés à la vertu, à l'honneur (et c'est le plus grand nombre), aimant le cabinet, l'étude, les belles-lettres, l'antiquité grecque et latine, en nomme d'autres qui aiment surtout le sac, le sac du rapporteur, une mine d'or * ! Lamoignon pensait que les juges pouvaient tirer de leurs offices le juste revenu du prix qu'ils avaient payé pour les acquérir*: certains conseillers rapporteurs, plus hardis, osaient toucher jusqu'à 25 000 ou 30 000 livres d'épices par an, et leur charge ne leur avait coûté que 100000 livres \ Saint-Simon parle avec un suprême dégoût « des gages, taxations de vacations, d'épices et de toutes les ordures d'un produit auquel tous, depuis le premier président jusqu'au dernier du Parlement, tendent journellement la main et y reçoivent le salaire de chaque heure de travail ou de prétendu tel * ». Toutes ces ordures réunies composaient aux filles de la robe de fort jolies dots que ne dédaignaient pas les gens de qualité. Tandis que la représentation, le faste, la débauche, entament ou détruisent les fortunes patrimoniales de la noblesse, celles de la robe sont longtemps protégées par la simplicité et l'égalité des mœurs traditionnelles, et lorsque ces mœurs commencent à s'altérer par la contagion et l'émulation des modes de cour, le mal n'est ni aussi répandu, ni aussi intense que dans la caste supérieure ; il trouve un obstacle dans la gravité et l'activité des devoirs professionnels ; la tradition, même aiïaiblie, résiste encore. Les successions considérables laissées par des magistrats et enregistrées, non sans respect, par le Journal de Dangeau, attestent l'état florissant des familles de robe.
1. Correspondance administrativey etc., t. II. M. Dcpping donne ces notes comme envoyées par les intendants des provinces à Colbert, sur sa demande. M. Paulin Paris, dans son Commentaire sur Tallemant des Réaux (t. IV, p. 22), rectifie ce titre : a Les notes, dit-il, sont faites dans rintérôt opposé à celui du roi et de Colbert, pour Tusage de Fouquet, déjà préoccupé du soin do rendre sa disgrâce impossible. »
2. Fustel de Coulanges, De Vorganisation de la justice dans l'antiquité et leê temps modernes. (Revue des deux mondes du 1*' octobre 1871).
3. Le chancelier de Pontchartrain reproche aux officiers du présidial de Néracde ne se rendre aux audiences que lorsqu'il y a quelques procès à rapporter, parce qu'il y a des épices. {Depping^ t. II, p. 438.)