Saint-Simon, t. Il, p. 391; t. V, p. 187 et suiv
incartade qu'il s*élail permise chez le garde des sceaux; un aulre jour il lient léle à toute la paroisse Sainl-Euslache ameutée contre son beau-père à propos du choix d'un curé ; il charge la foule, et délivre le suisse de Thôtel Séguier, qu'avaient enlevé les femmes de la halle : Témeute était dissipée quand arriva la compagnie des gardes envoyée par la reine. Non- seulement le chancelier cessa de bouder son gendre, mais il lui voua une sincère alTection et ne chercha plus qu'à lui en donner des marques : il allait lui acheter quelque grande charge, lorsqu'il eut la douleur de le perdre. Guy de Laval périt au siège de Dunkerque (1646), victime de sa bravoure héroïque. Il voulut par une attaque de nuit se rendre maître de la contrescarpe que des assauts réitérés n'avaient pu emporter tout entière. Un coup de mousquet le frappa mortellement à demi vainqueur, et anéantit peut-être une grande destinée militaire. Il était maréchal de camp et avait vingtquatre ans h peine. « Au siège de Dunkerque, dit Tallemant, il avait acquis tant de réputation que M. d'Enghien le regardait comme un appui de sa grandeur. » Séguier le pleura comme son enfant et eut cent fois plus de déplaisir de sa perte qu'il n'en avait eu de son mariage. Deux gendres, dont il eût fait la fortune, lui échappaient presque coup sur coup. Marie Séguier fut, en effet, deux fois veuve en moins de six ans; mais son second époux, même mort, continua de posséder son cœur. On ne la vit plus faire la coquette, comme au temps de son premier veuvage; elle se nourrissait du souvenir de M. de Laval, restait jalouse de toutes celles qu'il avait aimées, et confessait qu'il lui tardait de les voir vieillir. Elle n'avait eu de cette seconde union qu'une (ille, qui fut la belle et piquante maréchale de Rocheforl, cousine de M"'^ de Louvois et quelque chose de plus à M. de Louvois.
Charlotte Séguier, sa sœur cadette, qui la surpassait en beauté et surtout en esprit, fit deux grands mariages où l'ambition semble avoir eu plus de part que l'amour. Ses parents ne songèrent d'abord à rien moins qu'à la marier à un prince, à M. de Nemours, l'aîné de celui qui fut tué en duel par M. de Beaufort. Le chancelier alla faire part de ce projet au cardinal de Richelieu, en se disant envoyé par sa femme ; il reçut cette réponse narquoise : « En effet, cela serait fort sortable que Victor-Amédée
de Savoie épousât Charlotte Séguier : dites à Marie Fabri qu'elle rêve. » La vanité rebutée de Marie Fabri se consola par le mariage de sa fille avec le duc de Sully, prince d'Enrichemont, petit-fils du surintendant. Elle fut ravie de pouvoir dire : « Allez savoir comment ma fille la princesse a passé la nuit. » Le surintendant fut moins charmé de cette alliance avec le prince des Chicaneaux ; c'était sa façon de définir le chancelier de France. Les deux beaux-pères ne parlaient pas tout à fait la même langue : « Nos familles », disait bonnement Séguier par un reste d'habitude ; <( Ma maison » , répliquait fièrement le vieux duc. Si ce dernier eût pu vivre jusqu'aux troubles de la Fronde, il n'aurait certes pas désavoué pour sa petite-fille la duchesse de Sully, qui, par sa mâle conduite, honora tout à la fois la famille de son père et la maison de sou époux. Le lendemain de l'arrestation de Broussel, lorsque le chancelier voulut se rendre au Palais, à travers l'émeute déchaînée, pour y présider le Parlement, sa fille, « belle, jeune, courageuse, » se jeta malgré lui dans son carrosse, partagea intrépidement ses périls, essuya le feu du peuple, et fut blessée au bras d'un coup de mousquet. Veuve du duc de Sully en 1661, elle épousa en secondes noces, en 1668, le duc de Verneuil, une façon de prince du sang, un bâtard de Henri IV et de M"'» d'Entragues. M"*» d'Entragues était fille de Marie Touchet^ laquelle, avant d'épouser M. d'Entragues, avait eu de Charles LX un fils naturel, le duc d'Angoulême : c'étaient autant de liens avec la maison de France, des liens d'autant plus précieux que l'éloile des bâtards allait devenir de plus en plus brillante. « Son rang croît tous les jours », écrivait en 1680 M"* de Sévigné qui lui enviait d'ailleurs beaucoup moins sa principauté que l'abondance de ses biens. Le jour du mariage de M"' de Blois avec le duc de Chartres, elle fut définitivement de la famille et prit place immédiatement après les deux bâtards du roi. Les ducs étaient furieux d'une telle distinction, moins parce qu'elle était accordée à la veuve d'un bâtard que recueillie par une fille de robe. Le duc d'Uzès, qui savait encore moins que son
1. Tallemant, 1. 1, Henry quatriesme. — Marie Toucliet, fiUe d*un boulanger d*Orléans, selon Tallcmant, d*un apolhicaire, suivant Brantùme, élait, d*aprèâ des pièces aulhenliques, fille d*un lieutenant particulier au bailliage d'Orléans.
é:SO LA ROBE.
beaU'përe, M. de Montaosier, cacher ses seotiments, se mit à marcher devant elle en criant tant qu'il pooTiil : c Place, phce à M** Charlotte .Séguier. > Saint-Simon a soin de remarqoer qu*on la renvoya à Paris dès le lendemain matin « troovaDt qu'elle en avait sa suffisance ». Un dernier hoDDear loi éuit réservé par delà la mort : le roi porta son deail qnioie joors, comme pour une princesse du sang.
Elle n'eut d'enfants que de son premier mariage. Son flb épousa, nous l'avons dit, une fille du surintendant Senrien et passa son temps à chasser dans ses terres ; sa fille fut mariée au galant comte de Guiche, puis au duc du Lnde, grand maître de rartillerie: c'est cette duchesse du Lude qui fut si désolée de voir son neveu, le duc de Sully, descendre jusqu'à la vertueuse et séduisante fille de M"* de Guyon. Ses contemporains ont loué ses attraits, sa douceur, sa vertu qui ne songea point à punir le comte de Guiche de ses bruyantes infidélités, donna des larmes à sa mort, et brilla dans ses deux mariages du même éclat que sa beauté. Saint-Simon relève en elle un goût marqué pour la considération et la faveur. Sa maison était hospitalière, sa table délicate et recherchée; elle voulait avoir des amis, des places, des respects ; elle eut ce qu'elle désirait, fui dame du palais de la reine, plus tard dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne. Elle avait épousé son second mari, le duc du liUde, un homme fort à la mode, par inclination pour son titre autant (|uc pour sa personne ; elle vécut bien avec lui, et le perdit sans en avoir eu d'enfants, non plus que du comte de Guiche. Ce nouveau deuil ne troubla pas sa vie, et les honneurs dont elle fut comblée suffirent à remplir son coîur. L'esprit ambitieux et souple du chancelier, que nous elKîrchions en vain dans la descendance de sa fille aînée, se rcitrouvait dans la branche cadette, mais il était tombé en quenouille; (;t réduit à se contenter des distinctions de cour K
La branche cadette de la maison de Béthune ne s'allia pas moins élroilement à la robe que la branche aînée. Sully, malgré ses hautaines boutades, ne dédaignait pas lès dots bour-
1. Tîillcmant, t. I, M. de Sullij; t. III, Le chancellier Séguier; t. V, 3/. de Laval. - Journal d'Olivier d'OrmessoUj 29 cl 30 janvier I6ii. — Lettres de M'"" de Sévifjnéy du 8 et du 25 décembre 1G73, du 2G mars 1680. — Saint- Simon, t. 1,1). 20, 218; t. III, p. 72.
geoises : ce fut lui qui poussa son neveu, le comte de Charost, à épouser la fille d'un riche président à mortier, d'une vieille Tamille de robe de Paris, les Lescalopier. Tallemant a consacré quelques pages aux galanteries d'une présidente Lescalopier, qui n'est pas la mère de la comtesse de Charost, mais la femme de son frère. Il se tait sur les Charost. Les ménages heureux n'ont pas d'histoire ni d'historiette. Le comte de Charost se chargea même de réprimer les désordres de sa belle-sœur : tandis que le mari s'enfonçait et s absorbait dans la lecture de Tacite, il obtenait un arrêt du conseil et faisait enfermer la femme aux Feuillantines. La noblesse obligée de faire la police des mœurs de la robe ! le cas est original et digne de remarque. Le souvenir de ces alliances avec la magistrature s'effaçait vite sous les noms et les titres éclatants que prenait la fille de robe, et à la génération suivante il était tout au plus l'occasion d'une innocente plaisanterie. Le petit-neveu de Sully aimait h aller juger. « Il a du Lescalopier », disait en riant le cardinal d'Estrées ^
La noblesse se moque mais elle épouse, et parfois il arrive que l'alliance qu'elle contracte par intérêt tourne à sa propre confusion. Le marquis de Gesvres, le petit-fils de ce duc narquois que nous avons dépeint, épouse M"* Mascrani, fille d'un mattre des requêtes et d'une sœur de Caumarlin; elle n'avait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, et possédait 1 750 000 livres ; il crut avoir fait un coup de maître, l'avenir le détrompa. La jeune marquise, d'humeur vive et indépendante, ennuyée d'être gouvernée par la famille de son mari, s'enfuit chez la vieille Verlamont, sa grand'mère maternelle, qui l'avait élevée et en était idolâtre, et de cet asile fit signifier une demande de cassation de son mariage pour cause d'impuissance. L'affaire portée à l'officialilé (tribunal de l'évêque) suivit son cours a avec la honte et les dérisions qui sont la suite de pareilles aventures »» Les gens du monde allaient s'en divertir aux audiences ; on y retenait les places dès le grand matin, on s'y portait en foule ; de là des récits qui défrayaient toutes les conversations. Les mémoires des avocats ajoutaient encore h reflet de leurs plaidoiries.
1. Tallemant, t. V, La présidente Lescalopier. -— Addition à DangeaUj 19 décembre 1714.
EdFid, la marquise de GesvTes, qui avait beaucoup d*esprit, se lassa de cet infime Tacarme, et domia on désistemeol en bouie forme de ce TÎlain procès aa cardinal de Noailles moyennant on accommodement, aussi bien assuré, de n'avoir plus de dépendance, de loger avec son mari dans une maison particulière, eux deux smls, qu'elle ne pourrait élre à la campagne qu'avec lui, qu'on lui enlretiendrait chevaux, carrosses, femmes de chambre et laquais pour sortir et aller où il lui plairait, et 8000 livres par an, bien payées i elle, pour ses habits et ses menus plaisirs ^
La fille du président Barentin, sans nom, mais richement dotée, se marie successivement au frère et au fils atné de M"*" de Sablé, au marquis de Courtenvaux et au marquis de Bois- Dauphin. I^ fille née du premier mariage est M"* de Louvois; les deux fils du second lit meurent sur le champ de bataille et terminent la branche des Montmorency-Layal, seigneurs de Bois-Dauphin. Marguerite de Barentin se trouvait alliée avec ce qu'il y avait de plus puissant et de plus illustre en France. Elle fut elle-même une fort grande dame devant laquelle Louvois et ses enfants contenaient la rudesse de leur humeur : une boime part de leurs richesses leur vint de ce côté ; M** de Louvois, restée enfant unique, hérita d'elle 60000 livres de rente *.
Le père du maréchal de Luxembourg, Nontmorency-Boute* ville, avait épousé la fille d'une nouvelle famille do robe de Paris, M"* de Vienne, qui fut une femme d'une grande vertu, et devenue veuve très-jeune, se retira pour toujours du mondée
Celte gouvernante ou plutôt celte reine de* Bretagne, adorée de ses peuples, la duchesse de Chaulnes, si grande dame eu ses façons malgré ses apparences viriles, était la fille d'un simple conseiller au parlement. Veuve du marquis de Saint- Mesgrin, elle s'était remariée en secondes noces à un neveu du connétable de Luynes; ses attraits étaient médiocres, « c'était, pour la figure extérieure, un vrai soldat aux gardes, et même un peu suisse, habillé en femme ; elle en avait le son et la voix », sa dot était de 700000 livres*.
1. Saint-Simon, t. IV, p. 378; t. VI, p. 301; t. VII, p. 153.