‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 236 sur 318 · Saint-Simon, t. VII, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. VII, p

LES DÂGUESSEÂU, LES LAMOIGNON, ETC. Ui

comte d'Avaux , fui ministre d'Ëtat ci surintendant des finances, mourut sans avoir été marié. Fin diplomate, bel esprit, d'humeur agréable et galante, il fut le correspondant de Voiture, de M"' de Sablé, de M™'' de Montausier, et figura parmi les admirateurs de M""*» de Longue vil le, lorsqu'elle eut rejoint son mari au congrès de Munster (1646). Ses grâces épistolaires, spirituellement affectées, et relevées de citations latines, sentent à la fois Térudit et l'hôte de M*""" de Rambouillet. Il vise, comme la plupart des siens, au grand seigneur, se construit un hôtel, le décore avec magnificence; si les proportions en sont un peu restreintes, si Ton n'y trouve pas un appartement complet, c'est qu'il l'a voulu bâtir rue Sainte-Avoye, sur la terre de ses aïeux. « Voici qui est magnifique, lui disait un jour un prédicateur auquel il faisait les honneurs de sa résidence, mais ce n'est rien auprès de cette maison céleste. » D'Avaux là-dessus lui ouvrit son cœur, lui dit son désir de se retirer dans une partie déserte de la Bretagne, mais un reste de vanité se mêlait encore à ses pieux desseins ; il voulait bâtir quelque couvent, instituer quelque nouvel ordre, illustrer sa pénitence : il mourut auparavant, un mois avant son aîné (1650) *.

Des deux fils de M. d'Irval et d'Anne Courtin, le' plus jeune porta le nom de comte d'Avaux comme son oncle, suivit comme lui la carrière des ambassades, rappela ses talents, son esprity ses vaniteuses faiblesses, et mourut aussi sans avoir été marié (1709); l'aîné, celui que la présidente de Mesmes avait dédaigné pour gendre, recueillit la charge de président à mortier, se maria dans la finance et fut le père de Thomme que Saint-Simon détesta le plus au monde après le duc de Noailles. Le portrait du premier président de Mesmes est tracé dans les Mémoires avec une vigueur ardente et haineuse ; nous en retiendrons certains traits caractéristiques qui ne sauraient être contestés puisqu'ils ont été relevés par tous les contemporains : M. de Mesmes est le type achevé du magistrat petit maître.

La Bruyère écrivait dans son chapitre de la Ville :

1. Tallemant, t. ÏV, M. d'Avaux et son frère le président de Mesmes. — Cousin, La jeunesse deM"^ de LanguevUle, t. I, ch. iv.

ut LA KOBE.

11 y a un certain nombre de jeunes magistrats qae les grands bieus et les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu'on nomme à la cour des pctits-maitres : ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d'être sages et modéi-és. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire : ils s'approprient la vanité, la noblesse, l'intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus» et affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très-méchants originaux.

Toutes les clefs de la Bruvère s'accordent ici à nommer M. de Mesnies : rapprochons de cette description générale la vivante peinture des Mémoires :

C'était un grand et gros homme, de figure colossale, trop marqué de petite vérole, mais dont toute la figure, jusqu'au visage, avait beaucoup de grâces, comme ses manières, et avec Tàge quelque chose de majestueux. Toute son étude fut celle du grand monde, à qui il plut, et fut mêlé dans les meilleures compagnies de la cour et dans les plus gaillardes. D'ailleurs il n'apprit rien, et fut extrêmement débauché, tellement que son père le prit en telle aversion qu'il osait à peine paraître devant lui. Il ne lui épargnait pas les coups de bâton, et lui jetait quelquefois des assiettes à la tète, ayant bonne compagnie à sa table, qui se mettait entre-deux et tâchait de les raccommoder souvent; mais le fils était incorrigible, et ne songeait qu'à se divertir ot a dépenser.

Voilà, ce nous semble, pris sur le vif, le conflit des mœurs anciennes avec les nouvelles, ella vieille magistrature rudoyant les rubans et les grâces de la jeune avec une énergie dont les mercuriales des procureurs généraux ne nous donnent pas la mesure.

Les goùls et les vices de M. de Mesmes le portaient vers les gens (le qualité; il n'avait pas besoin de faille beaucoup de pas pour les rencontrer; il les trouvait dans sa propre famille, et prenait sans efl'ort leurs mœurs et leur ton : les alliances de sa race achevaient en lui, l'ambition et l'amour-propre aidant, le personnage (jue la nature avait comme ébauché, le seigneur (l(î robe :

Devenu président à mortier par la mort de son père, il ne changea f»iière (le vie, mais il se persuada qu'il était un seigneur, et vécut à la Jurande. Li^s «^ens distingués qui fréquentaient la maison de son père,

les alliances proches de M. de la Tremoille, de M. d'Elbœuf, et des enfants de M°® de Yivonne qui vivait et les liait, le lentaient de se croire de la même espèce, gâté qu'il était par la môme sorte de gens avec qui il avait toujours vécu. Il n'oublia pas de lier avec les courtisans qu'il put atteindre : d'Antin fut de ce nombre par ses cousines; et par ces degrés, il parvint jusqu'à M. et M™*' du Maine, qui, dans leurs projets, avaient besoin de créatures principales dans le Parlement, et qui ne négligèrent pas de s'attacher un président îi mortier. Celui-ci, ravi de s'en voir si bien reçu, songea à se faire une protection puissante du fils favori du roi, et se dévoua jusqu'à la dernière indécence à toutes les fantaisies de M"® du Maine. Il y introduisit son frère le chevalier; ils furent de toutes les fêtes de Sceaux, de toutes les nuits blanches. Le chevalier n'eut pas honte de jouer aux comédies, ni le président d'y faire le baladin, à huis-clos, entre une vingtaine de personnes. Il en devint l'esclave à n'oser ne pas tout quitter pour s'y rendre, et à se laisser peindre travesti, dans un tableau historique de ces gentillesses, avec des valets de Sceaux, à côté du suisse en livrée.

Il dépense des sommes énormes en fêtes, en festins, en meubles, en bijoux, mais son luxe est relevé d'un goût exquis qui le fait l'arbitre du grand monde en ces sortes de choses, et d'Antin lui-même attache du prix à son approbation. Avec des habitudes aussi fastueuses, il a le bon esprit de prendre sa femme dans la robe, où se trouvaient les dots solides, et en cela même il imite encore les mieux avisés des grands seigneurs. M"® Feydeau de Brou, (ille d'un président au grand conseil, lui apporte 350000 francs en argent comptant et 50 000 francs en habits et pierreries. La noce se fait à l'hôtel de Hesmes, une noce quasi-princière : le Mercure célèbre avec enthousiasme les magnificences et les délicatesses qui charmèrent les convives :

Oh passa jusqu'à huit heures à recevoir tous les conviés. M. le Duc visita dans ce temps-là M"® de Mesmes, et après le compliment ordinaire, on se rendit dans l'appartement à l'italienne, où toute la compagnie fut régalée d'un excellent concert de musique. Sur les neuf heures on monta dans une grande salle où le souper se trouva servi. Cette salle était éclairée par un grand nombre de lustres et de bougies. Il y avait deux tables de grandeur égale, de trente couverts chacune, et un buffet d'une extrême magnificence. La mariée et toutes les damés se mirent à une même table, et tous les hommes à l'autre, avec cette circonstance que cette table se trouvant plus remplie qu'il ne fallait, M. de Mesmes en fit dresser une troisième, où il se mit avec M. le duc d'Elbœuf et deux ou trois autres personnes. Les viandes furent

Ui LA ROBE.

servies par quarante Suisses divisés eu quatre quadrilles, distinguées par quatre différentes couleurs ; quatre niaitres d*hôtel avaient soin de servir chaque table et quarante valets de chambre étaient occupés à donner à boire, sans qu'il y eût une seule personne de livrée dans la salle. Le repas fut composé de tout ce qu'il y avait de plus délicat pour la saison, mais l'ordre et la propreté fut ce qu'il y a de plus admirable : dés qu'on fut à table, on entendit dans une salle voisine toute la symphonie de l'Opéra qui ne discontinua point pendant ce rejpas.

Relevons un dernier détaildans la description du Mercure^: la foule envahit l'hôtel du président, malgré les efforts des Suisses qui défendent les portes, poussée par Taffection autant que par la curiosité ; princes et manants se rencontrent à cette fête des Mesmes, et témoignent de leur prestige à la fois aris* tocratique et populaire.

Lorsqu'il avance en ancienneté parmi les présidents à mortier, M. de Mesmes commence à mêler adroitement Thomme de robe et Thomme du monde, afin de donner à son ambition un nouveau point d'appui ; il fréquente davantage le Palais et la magistrature, se dépouille de sa morgue avec les avocats, les procureurs, les greffiers les plus distingués, apprend la routine du Palais, étudie et démêle les faiblesses des conseillers pour les mieux gouverner ; ses dons naturels, sa pénétration d'esprit aiguisée par l'habitude du monde suppléent au savoir, h la connaissance approfondie du métier. Enfin, en 1712, M. du Maine le fait nommer premier président à la place de Pelletier, le fils de l'ancien ministre, qui donnait sa démission, de peur de succomber à la tâche.

M. de Mesmes n'était pas homme à se défier ainsi de ses forces: deux ans plus tard, lors de la retraite du chancelier de Pontcharlrain, il tourna vers cette première charge de la robe « une gueule béante », mais ce fut Voysin qui la happa. Le duc du Maine ne l'avait pas soutenu, préférant son intérêt à celui de sa créature, et croyant plus utile à ses vues de le maintenir à la tête du parlement. Il venait d'ailleurs de lui obtenir une grâce sans exemple en lui faisant payer par le roi les intérêts d'un brevet de retenue de 500 000 livides, ce qui équivalait à une pension de 25 000 livres. Les dons pécuniaires pleuvent dans les mains

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