I. Mercure de mai 1695, p
toujours ouvertes du premier président, et il excelle à les provoquer en nageant avec une agilité merveilleuse entre la cour et sa compagnie ; il est vrai qu'ils y fondent, à peine tombés. Lors de la translation du parlement à Pontoise, pour refus d'enregistrement d'un édit relatif à la Compagnie des Indes, combien * relient-il des secrètes largesses qu'il tire du régent? Installé dans le château du cardinal de Bouillon dont les vastes et délicieux jardins côtoient la rivière, il tient tous les jours plusieurs tables servies avec splendeur et délicatesse, et invile le parlement en foule ; les rafraîchissements, les fruits de toule sorte sont offerts en abondance pendant toute l'après-dînée ; le jeu, la promenade varient les plaisirs de Messieurs ; des voitures tout attelées sont toujours prèles pour les femmes et les vieillards ; des vins, des liqueurs sont envoyés par la ville à tous ceux qui en expriment le désir. M. de Mesmes, aidé de sa sœur et de ses filles, fait les honneurs de son palais d'emprunt avec une grâce aisée et attentive qui ravit tous les suffrages.
M. de Mesmes n'avait que deux filles assez mal traitées par la nature, et plus mal encore par les Mémoires, qui semblent poursuivre le père jusque dans ses enfants: l'une, d'une laideur où se délecte le pinceau de Saint-Simon, « noire, huileuse, laide à effrayer, sotte et bégueule à l'avenant, dévole à merveille ; l'autre, pour contenter les fantasques, rousse comme une\iiche(qmlle crudité vindicative t), le teint blanc, de l'esprit et du monde, et le désir de liberté et de primer. Quoique la cadette, elle fut mariée la première h Lautrec, (ils d'Ambres, qui avait la bonté d'en être amoureux. 11 fut mal payé de ses feux : jamais il ne put adoucir sa belle, qui sentit à qui elle avait affaire, et qui sut s'en avantager. Le pauvre mari en quitta le service et Paris, la vérité est que ce ne fut pas une perte, et se confina en province. Ils n'eurent point d'enfants ». Madame s'exprime sur le compte de Lautrec sans les bénévoles réticences de Saint-Simon, et dénonce ses débauches infi\mes qui atténuent les torts de sa femme.
L'atnée, pendant le séjour du parlement à Pontoise, épousa (ô merveille des combinaisons matrimoniales!) le propre beaufrère de Saint-Simon, le duc de Lorges ! Saint-Simon allié au chef du parlement, à Thomme qui l'avait joué dans l'affaire du bonnet, Tunique objet de son ressentiment si leducdeNoailles
m LA ROBE.
n'avait pas exislé. Nous n'avons cité qu'une partie des douceurs dont il le graliKe; en voici d'autres : « Hardiesse jusqu'à l'elTronterie ; ni àme, ni honneur, ni pudeur ; petit-maitre en mœurs, en religion, en pratique ; habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles et d'amis ou à leur être fidèle selon qu'il convenait à ses intérêts. » Ce n'est rien encore : laissez-le s'exalter, il v<i jeter à la face de son adversaire les plus grossières injures: « inlame instrument », « àme de boue », « infecte pourriture ». Lors(|ue la plume s'oublie à ce point, quoi d étonnant que la bouche se soit exprimée « en termes de crocheteur » sur le premier président, presque en sa présence, dans le palais du régent, qui voulut n'en rien savoir pour n'être pas forcé d'envover son ami à la Bastille ^
Qu on juge par tout cela de l'explosion de sentiments dont le duc d'Orléans fut le témoin, lorsqu'il apprit à Saint-Simon, une après-dlnée qu'il travaillait seul avec lui, le choix fait par ie duc de Lorges. De surprise et de colère, il jeta son tabouret à l'autre bout du cabinet, et éclata en véhémentes récrirainations contre l'indigne conduite d'un beau-frère qu'il n'avait cessé de combler de bienfaits. Pour un spectateur aussi malicieux que le duc d'Orléans la scène avait son côté comique ; il paraît pourtant qu'il se contint à demi : « Me voyant si outré, il n'osa trop rire du torrent que je débondai, » nous dit Saint- Simon lui-niénie avec une bonne grâce charmante.
Presque ruiné quoicjue jeune encore, le duc de Lorges, en épousant après la trop aimable fille de Chamillart la riche, laide et vertueuse M"^ de Mesmes, cherchait sans doute lîi sécurité et les aises de la vie. Outre une terre que son père lui assurait, elle avait de grands biens de son chef et par des substitutions. (Juant à M. de Mesmes, voulait-il uniquement, connue le dit Mathieu Marais, faire sa fille duchesse ? Le titre de duc ne passait môme pas à ses petits-enfants, car il y en avait trois du premier lit. Était-ce pour sa naissance qu'il prisait tant M. de Lorges ou pour son beau-frère, et l'ami du régent n'était-il pas le meilleur de sa capture? Prendre un implacable adversaire au pié^e d'une étroite alliance, lier cette
1. Lettres à la marquise de la Cour de Balleroijy t. I, p. 1J7.
terrible langue, qui sait même ? peut-être la faire parler un jour au profit des siens, n'était-ce pas un coup de maître deux fois tentant pour un habile homme et pour un homme d'esprit?
Saint-Simon fit une résistance héroïque : l'énergie de ses i*ésolutions fut tout d'abord à la hauteur des circonstances :
Je retournai à Meudon, où j'appris ce beau mariage à M'"^ de Saint- Simon, qui en fut consternée. Je lui déclarai qu'elle ni moi ne verrions jamais son frère ni celle qu'il allait épouser, et qu'elle fit savoir à M"** la maréchale de Lorges et à M. et à M'"'' de Lauzun que, s'ils signaient lé contrat de mariage ou s'ils assistaient à cette noce, nous ne les verrions de noire vie. Dans le public, je m'expliquai sans aucune sorte de ménagement ni en choses ni en termes. Le contrat ne fut point signé de M'"« la maréchale de Lorges ni de M. et de M"® de Lauzun, et ils n'allèrent point à ce mariage qui se fit à Pontoise, avec toute la magnificence du premier président, qui y convia tout le Parlement, lequel il fit signer au €onlral de mariage. Parmi tout ce vacarme que je fis, rien n'échappa au Premier président ni aux siens. Au contraire, force regrets de ma colère, force désirs de l'apaiser, force respects, malgré toute leur gloire.
Le premier président avait la vertu qui use les plus ardentes colères, la patience ; il avait mieux encore, un allié puissant dans la place, d'autant plus puissant qu'il était plus tendre, plus doux, plus résigné, M'" de Saint-Simon, l'épouse bien aimée, la perle unique, comme son mari la nomme dans ce testament écrit de sa main et plein de son âme, où il ordonne qu'on attache et rive si étroitement leurs cercueils l'un à l'autre que nul ne puisse les séparer sans les briser tous deux. M""^ de Saint-Simon combattit par ses larmes, par son abattement, par ses forces tous les jours déclinantes, et elle vainquit où tout le monde avait été vaincu. Donnons le récit tout entier de ce sanglant combat, et reconnaissons que si Saint-Simon a beaucoup haï, il a aussi beaucoup aimé, d'un amour que le siècle ne connaissait plus guère :
Après quelque temps et qu'ils (Mesmes et les siens) se flattèrent que leur conduite à mon égard, tandis que je ne me refusais rien, aurait pu émousser ma colère, il me firent parler par plusieurs de mes amis dans les termes les plus propres à se faire écouler. Cela dura longtemps sans autre réponse que mes propos accoutumés sur le beau-père et le gendre ^ A lu fin ce fut quelque chose de plus
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M"* de Saiiil-Siuion sentit sa force et en usa. On n*avait pas eu le bonheur de posséder Saint-Simon à la noce; le premier président en relit une. e!Lprès pour lui. dont il se serait bien passé, mais il y alla, mené par sa femme. Celle-ci. de plus en plus entreprenante, désira donner un repas c aussi comme de iux:e ■' au premier président, c De l'un à Tautre on se laisse conduire atout ; dit, Saint-Simon fort piteusement, et il finit par faire asseoir le maudit à sa table. M. de Mesmes était transporté de joie : il était entré dans lanlre du lion et n'avait point été dévoré; il y retourna de temps en temps, puis p!us souvent: Saint-Simon le ^i^:ta de fois à autre: la conversation, nous assure-t-il, manquait d'intérêt ; peut-être, mais elle ne manquait pas du moins de civilité et elle ne s'animait plus de termes de crocheleur.
L<î jjieniier président succomba, trois ans après le mariage
de sa fille, à une attaque d'apoplexie. La consternation du Parlement fut profonde ; M. de Mesmes était fort goûté de sa compagnie, surtout depuis le séjour à Pontoise qui lui avait fait doul^ement honneur, car il y avait tenu, selon l'expression naïvement laconique de Mathieu Marais, une conduite courageuse et une table magnifique.
Le grand-oncle du défunt, le premier d'Avaux, avait été qualifié dans le billet d'enterrement de haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du roi. Les vaniteuses traditions des Mesmes ne s'étaient pas affaiblies : le billet d'invitation aux messes dites pour le repos de l'àme du premier président contenait la fastueuse et hyperbolique énumération de ses titres :
Vous êtes prié d'assister aux messes pour le repos de Tâme de trèshaut et très-puissant seigneur, Monseigneur Jean-Antoine de Mesmes, chevalier, comte d'Avaux, sire de Cramayel, Brie Corate-Roberl, marquis de Saint-Etienne, vicomte de Neufchâtel et autres lieux, conseiller du roi en tous ses conseils d'État et privé, premier président de son Parlement, chevalier et commandeur de ses ordres
Marais trouve bien quelque chose à redire au titre de chevalier et commandeur des ordres, mais il laisse les gens de qualité critiquer le « Irès-haut et très-puissant » et le « Monseigneur», en se contentant de remarquer, avec le ton fièrement caustique de l'homme de robe, que les ducs le prennent bien, et que le premier président préside les ducs.
L'oraison funèbre de Saint-Simon est courle, mais tout imprégnée de la vieille haine renfermée, non étouffée dans son cœur :
Un plus corrompu, s'il se peut, que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après : ce fut le premier président de Mesmes, qui, déjà fort appesanti par quelques légères apoplexies, en eut une qui l'emporta en moins de vingt-quatre heures, à soixante et un ans, sans que, pendant ce peu de temps, on en eût pu tirer le moindre signe de vie. Je dis plus corrompu que Dubois, par ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un état honorable et riche, il n'avait pas eu besoin de se bâtir une fortune comme Dubois qui était de la lie du peuple, non que ce pût éire une excuse à celui-ci, mais une tentation de moins à l'autre, qui n^avait qu'à jouir de ce qu'il était, avec honneur. J'ai eu tant d'occasions de parler et de faire connaître
ce magistrat également détestable et méprisable, que je crois pouvoir me dispenser d'en salir davantage ce papier.
Il n'en alla pas moins (nouveau miracle de Tirrésistible douceur de M"* de Saint-Simon) présenter au duc d'Orléans une demande de pension pour les filles du défunt. Le régent s'égaya de voir une telle cause confiée à un tel avocat, et les filles demander encore, après que le père avait tant reçu : il refusa nettement. L'avocat des Mesmes ne fut ni trop surpris de sa gaieté, ni trop attristé de son refus. Il nous confesse qu'il insista mollement : nous l'en croyons volontiers et nous nous figurons même qu'il dut se tenir à quatre pour ne pas faire chorus avec la partie adverse *.
1. Saint-Simon, t. VI, p. 212 et suiv.; t. VH, p. 72; t. XI, p. 323, 346 et suiv. — Mémoires de Mathieu Marais^ juiUet et décembre 1720 ; août 1723.