Journal des savantSy janvier
grande mine, ni de forcer par quelques actions éclatantes les rigueurs de la fortune et les dédains de leur maison. Celui qui nous occupe avait pour mère une Harlay, fille de cet indigne personnage qui voulut bien épouser pour un jour une maîtresse de Henri IV. Mazarin avait un instant songé à lui donner une de ses nièces, en le faisant déclarer prince du sang; mais il voulut d'abord l'éprouver par lui-môme et à loisir : il l'emmena, dans son carrosse, de Paris à Saint-Jean-de-Luz. lorsqu'il partit pour les conférences de la paix des Pyrénées. Le jeune prince n'eut pas l'esprit de saisir la fortune qui s'offrait à lui : il employa tout le temps qu'il ne passa pas en carrosse à s'amuser avec les pages et les laquais du cardinal, et celui-ci dédaigna de le tirer de son obscurité. Il s'obstina cependant, comme l'avaient fait tous les siens, à défendre son état et ses droits, maintint la couronne de France dans ses armes, drapa toujours avec le roi, n'en fut jamais empêché, et reçut même, à l'occasion de la mort de son fils aîné tué sous Mons, à vingt deux ans (1691), une visite de Louis XIV.
Lorsqu'on établit l'impôt de la capitation, qui était proportionné au rang, il envoya, tout gêné qu'il était, les 2000 francs réglés pour les princes du sang, et comme on ne voulut pas les recevoir, il déclara qu'il payerait cette somme où rien, et de fait il échappa complètement à l'impôt. Enfin, aussitôt après la mort du roi, il présenta au régent une protestation pour conserver les droits de sa naissance. Le descendant de Louis le Gros, veuf d'une Lamet, n'en avait pas moins épousé, en 1688, la veuve du président le Brun, pour subsister; en 1713 sa subsistance lui échappa avec sa femme dont les biens retournèrent aux enfants du premier lit.
Heureusement Dubois, au temps de la splendeur de Law, lui fit obtenir des largesses qui payèrent les dettes de sa maison et y ramenèrent l'abondance. Il mourut en 1723. Le seul fils qui lui fût resté avait épousé une femme de mérite, une sœur de M. de Vertus Avaugour des bâtards de Bretagne, veuve du surintendant des bâtiments du roi de Portugal ; il était riche, bien portant; la tête seule était faible, mais plus voisine de l'imbécillité que de la folie. Un matin, pendant que sa femme était à la messe, on entendit dans sa chambre deux coups de pistolet : ses gens accoururent et le trouvèrent mort.
H avait été fort gai la veille, et on ne lui connaissait aucune espèce de chagrin. On arrangea le procès-verbal fait par le commissaire ; on y inscrivit qu'ayant voulu chasser, avec la crosse de son pistolet, un chat qui l'importunait, il s'était tué par accident. Ce mensonge fut la dernière marque de respect accordée à la haute origine d'une maison qui s'éteignait plus tristement encore qu'elle n'avait vécu (1730).
Du mariage de M. de CouBtenay avec iM™® le Brun, une fille survivait, mariée au marquis de Beauffremont : la maison qui avait recueilli la dernière descendante de Louis le Gros devait relever le nom et le titre des princes de Courtenay *.
1. Saint-Simon, t. VII, p. 14; t. VIII, p. 239; l. XIII, p. 28. — Addition à Dangeau, 3 février 1692; Journal de Dangeau, 29 novembre 1713. — Mathieu Marais, mai 1730. La relation du suicide du prince de Courlenay donnée par Mathieu Marais est légèrement différente de celle de Saint- Simon : « M. de Courlenay s'est tué lui-même de sang-froid; il soupa avec sa femme, lui tendit la main en sortant et dit : « Quelque diose qui arrive, tranquillisez-vous. » Elle n'entendait rien à ce langage. A une certaine heure le lendemain ils y entrèrent, ils le trouvèrent en robe de chambre *sur son lit, un pistolet à côté de lui; et tué de beaucoup de petits plombs qu'il s'était mis dans le cœur. On n'en avertit point M"® de Courtenay, qui alla à la messe à son ordinaire, et quand elle revint, elle trouva dans sa maison M"® de Beauffremont, M. de Vertus son frère,un commissaire et puis M. le premier président y vint qui fit retirer le commissaire, dont on a eu bien de la peine à supprimer ou réformer le procès-verbal ; c'étaient les domestiques qui avaient fait venir ce commissaire pour leur décharge. »