‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 248 sur 318 · Histoire manuscrite des fermiers généraujCy déjà citée · texte numérisé non relu

Histoire manuscrite des fermiers généraujCy déjà citée

les yeuXy si on ne le lui dénonçait en termes exprès, et alors se précipitant chez l'infidèle, se vengeant de sa sottise sur les glaces et les porcelaines, cassant tout, brisant tout, voulant laisser partout des marques de sa fureur, pour tout renooveler à plus grands frais dès que sa maîtresse et sa fatuité Font convaincu qu'il est l'amant uniquement adorable ; ce type, que Molière n'avait fait qu'ébaucher * et que Lesage peignait avec une verve étincelante, était assurément pris sur le vif et caractérisait la foule des traitants : mais les exceptions n'étaient pas rares pour toutes les raisons que nous venons d'indiquer.

Les Mémoires de if"* (VÊpinay nous donnent une autre idée du ton et des mœurs des financiers, et la licence qui y règne prend parfois la forme de la plus fine galanterie. Si le fils de M. de la Live de Bellegarde n'est qu'un cynique et vulgaire débauché qui « mange deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action », combien de séductions se rassemblent dans M. Dupin de Francueil, un autre fils de fermier général ! Quel tact, quel esprit et même quelle délicatesse il déploie dans la cour qu'il fait à M"' d'Épinay ! Comme il excelle dans l'art d'amollir une âme encore honnête, de l'envahir avec une iiTésistible douceur, et de la maîtriser en se faisant son esclave I II ne donne pas comme preuve péremptoire de son goût pour la musique qu'il est abonné à l'Opéra, mais il fait des arts, qu'il aime et cultive, les complices et les serviteurs de sa passion, et la délicieuse symphonie de cors qu'il oUre à son amie aux heures attendries du soir éveille une rêverie plus douce, n'en déplaise à M. Turcaret, « qu'une belle voix soutenue d'une trompette-.).

1. M. llarpin, receveur des tailles, dans la Comtesse (VEscarhagnas.

2. Mémoires de 3/™° iV Epincuj ^ éù'wXon Boiteau; Charpentier, 1805.- M. Dupin de Francueil devait se remarier à soixante ans passes avec une fille naturelle du maréchal de Saxe, et devenir le grand-père de M'"" Sand. Voici le portrait de ses grâces persistantes recueilli par sa peliteiiile de la bouche môme de la seconde M™" Dupin : « Votre grand-père^ ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, aflectueux et d'une humeur égale jusqu'à riicîure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui ; on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue (jue j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu une femme ausi heureuse qne je le fus ; nous ne nous quittions pas d'uu instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui. Son esprit était

Le fils d'un garde du Trésor royal, Turménies, qui, de maître des requêtes, était devenu intendant de province, renonce volontairement à ce brillant état pour revenir à celui de son jJêre, et fait admirer dans une charge de finance des mérites qui Tauraient mené loin dans la robe. Il ne payait guère de mine : « Il était petit, grosset, le col fort court, la tête dans les épaules, avec de grands cheveux blonds qui lui donnaient encore Tair plus engoncé, et qui lui avaient valu le sobriquet de Courtcollet. » L'esprit était autrement dégagé, agile, et servait merveilleusement une âme droite et fière ; on ne lui demande pas de qui il est né, on laime et on le respecte, et même à Chantilly il a ses coudées franches.

C'était un garçon de beaucoup d*esprit, de lecture et de connaissances, d'un naturel libre et gai, aimant le plaisir, mais avec mesure et pour la compagnie et pour le temps, fort mêlé avec la meilleure compagnie de la cour et de la ville, habile, capable, droit et obligeant dans sa charge, sans se faire valoir, estimé et accrédité avec les ministres, fort bien avec le Régent, et sur un pied de telle familiarité avec M. le Duc et M. le prince de Conti pères et fils, qu'ils trouvaient tout bon de lui, et ce qu'ils n'auraient souffert de personne. Le voisinage de l'Isle-Adam, la chasse, la table, l'avaient mis sur ce ton avec les pères ; il avait su se les conserver avec les fils.

Il a la verve et il a la mesure, et sa libre gaieté s'arrête juste à temps, en deçà de l'impertinence. Tantôt il raille les gens, et quelles gens ! sous le couvert d'une bonhomie facétieuse. M. de Charolais revient enfin à Chantilly après de longs

une encyclopédie d'idées, de connaissances et de talents qui ne s'épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir toujours s'occuper d'une manière agréable pour les autres autant que pOur lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi ; il était excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poëte, compositeur de musique, menuisier, et qu*il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses; mais je n'y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfilage, et nous faisions la lecture à tour de rôle ; ou bien quelques amis charmants nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fm et fécond par une agréable causerie. rayais pour amies de jeunes femmes mariées d'une façon plus splendide, et lui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles m'enviaient bien mon yieux mari. » (George Sand, Histoire de ma vte, t. I, ch. 2.)

48i LA FINANCE.

voyages. M. le Duc, son frère, va le recevoir au sortir de sa voiture, et les premiers embrassements échangés, lui présente la brillante compagnie qui fait cercle autour d'eux; aux marques de respect qu'on lui prodigue, M. de Charolais répond par un regard indifférent, et ne trouve pas un mot à dire à personne. A la fin, Turménies ennuyé de cette attitude et de ce silence, se tourne vers la compagnie : c Messieurs, lui ditil froidement, mais tout haut, faites voyager vos enfants et dépensez-y bien de Targent. » Et ayant dit, il passa d'un autre côté.

Un autre jour, il lui échappe une saillie autrement mordante, mais inspirée par un sentiment élevé qui en sauve la hardiesse. Au bon temps du système de Law, M. le Duc, Tarrièrepetit-lils du grand Condé, se vantait chez lui, devant une compagnie assez nombreuse, d avoir obtenu une quantité considérable d'actions. Chacun se taisait, lorsque Courtcollet impatienté : « Fi, monsieur, répondit-il, votre bisaïeul n'en a jamais eu que cinq ou six, mais qui valaient bien mieux que toutes les vôtres. » Un financier tançant l'avidité du premier prince du sang, ([uelle rude leçon et quelle audace généreuse! Rose n'avait osé railler dans M. le Prince que le courtisan. Les gens d'esprit et de cœur peuvent naître dans tous les temps et dans toutes les conditions : ils y prennent des franchises que les grands selon le siècle ne songeraient jamais à s'attribuer, et ([ui ne les perdent pas toujours. Tous les nobles hôtes de Chantilly, en entendant parler cet honnne de rien, baissèrent les yeux, mais M. le Duc eut le bon esprit de rire et de ne pas garder l'aucune à Courtcollet *.

Même chez les fmanciers (ils de leurs œuvres, et dépourvus de l'éducation première, pouvait se rencontrer une distinction naturelle, ou l'aptitude à prendre le ton et les manières des classes supérieures, et Saint-Simon nous montrera chez queliiues-uns de ces manants la politesse unie à Topulence. Rappelons-nous aussi que des lettrés de génie, en attendant la gloire, cherchent à vivre de charges de finance, et que lesFauconnet et les Turcaret ont eu l'honneur (honneur dangereux et dont il leur a cuit) de compter pour confrères la Bruyère

i. Saint-SunoHf t. XI, p. 285.

et Lesage. Racine, dont les pères étaient contrôleurs au grenier à sel, possède une charge de trésorier de France en la généralité de Moulins, qui, heureusement, ne l'oblige point à résider. Rousseau, qui fit tant de métiers, fit aussi celui de caissier de receveur général, et le lauréat de l'Académie de Dijon prit ou donna des récépissés jusqu'au jour où la garde d'une trentaine de mille francs lui donna de telles angoisses qu'il désespéra de sa vocation financière *.

Ces différences d'éducation et de manières qu'on pouvait relever chez les financiers se retrouvaient naturellement chez leurs femmes et leurs filles ; seulement l'esprit féminin, né plus délicat et plus souple, abrégeait encore les transitions et précipitait la métamorphose en femme du grand monde. Nous avons admiré avec Saint-Simon le grand air de M"*' Desmarets. M"* Cornuel, fille et femme de financier, saisissait d'un esprit perçant les ridicules de la cour aussi bien que ceux de la ville, et les marquait de soudaines et mordantes saillies qui faisaient les délices des meilleurs juges en ces matières. M"* de Sévigné les recueillait avidement et en réjouissait les oreilles de sa fille et de ses amis de prédilection *. L'ironie de M"* Cornuel, exempte de préjugés, flagelle la sottise humaine dans tous les rangs et dans tous les états, et n a pas plus peur des grands noms que des gros sacs. « M. le duc de Rohan, disait-elle, est bien né, mais il a été mal fouetlé. » Berryer, ancien sergent au Mans, ou moins encore, marqueur du jeu de paume, puis agent de Colberl, et enfin procureur-syndic perpétuel des secrétaires du roi, la laisse .un jour se morfondre dans son antichambre remplie de laquais. Survient « une espèce d'honnête homme qui lui dit qu'elle élait mal dans ce lieu-là. « Ilélas! dit-elle, j'y suis fort bien; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais ^ » : réflexion deux fois désagréable dans sa bouche, car elle était de la partie et ne parlait pas à la légère.

M"* de Toisy, que nous voyons entrer dans l'intimité des

Page 1