‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 251 sur 318 · Cinna: Êpître dédicatoire à M. de Montauron · texte numérisé non relu

Cinna: Êpître dédicatoire à M. de Montauron

2. « Vous êtes une belle âme, monsieur, tout le monde le sait, j'en ai des preuves, et je vous dois de la reconnaissance. Monsieur votre père est une l>e11e âme aussi ; il veut le bien public et celui du roi, qui sont les mêmes.» (Lettre du 20 novembre 1761.)

3. Voyez la pièce où il met en scène les seigneurs de la finance rendant visite à un propriétaire champenois :

ff Je suis, dit l'inconnu, dans les fermes nouvelles, Le royal directeur des aides et gabelles»

— Ah ! pardon, monseigneur ! Quoi ! vous aidez le roi ?

— Oui, l'ami

J'ai fait quelques progrès, par mon expérience. Dans l'art de travailler un royaume en finance. Je fais loyalement deux parts de votre bien :

La première est au roi, qui n'en retire rien;

La seconde est pour moi. Voici votre mémoire.

Tant pour les brocs de vin qu'ici nous avons bus;

Tant pour ceux qu'aux marchands vous n'avez point vendus.

Et pour ceux qu'avec vous nous comptons encor boire...

(Contes en vers, les Financée,)

souffle aux financiers à court de verve poétique les rimes dont ils relèvent leur tendre dévouement au roi. M. Bouret bàlil dans son château de Croix-Fontaine un magnifique pavillon de cliasse pour Louis XV; il le décore de la statue du roi sculptée par un membre de TAcadémie, etc'est à Ferney qu'il demande l'inscription destinée au socle. Voltaire, tout en badinant, tout en donnant au financier une leçon de grammaire comparée et de bon goût, en lui apprenant pourquoi le français se prête mal au style lapidaire, comment Pemphase répugne aux gens d'esprit et parait à peine supportable dans un salon de cent pieds, lui envoie néanmoins un choix d'épigraphes d*un tour délicatement flatteur S heureux d'être agréable au plus important des fermiers généraux en faisant du roi un éloge marqué au coin de son génie, et de courtiser deux puissances à la fois. J'en oubliais une troisième, que Voltaire n'oublie pas, M. de la Borde, Tauxiliaire et l'ami de M. Bouret: le poète lui promet une statuette dans son petit salon de Femey, dès que son portrait lui sera parvenu, et déjà l'inscription, devançant la statuette, part sous le même pli qui emporte les vers destinés à Louis XV*.

Si l'on n'exige pas des financiers qu'ils aient de l'esprit par eux-mêmes, encore moins leur deraande-t-on d'être gens de cœur et d'honneur. Qu'ils laissent à d'autres ces vertus qui gêneraient leur élan vers la fortune, et que tous leurs sentiments s'absorbent dans un sentiment unique, celui du lucre. « Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants )d, ni ses dupes surtout. Il casse aux gages tout commis suspect d'un peu de tendresse d'àme. « Trop bon! trop bon! Eh! pourquoi, diable! s'est-il donc mis dans les affaires?... Trop bon ! trop bon! »

Sans doute quelques voix éloquentes s'élèvent et protestent au nom de la justice et de l'humanité. La Bruyère et Lesage éclairent d'une lumière vengeresse la cuisine où s'élabore la fortune des partisans, et remuent intrépidement la boue et l'ordure dont leurs âmes sont pétries. Boisguilbert, ému des souffrances du peuple, va bravement se faire traiter de fou par Pontchartrain, en lui proposant à brûle-

\ 1. Lettre du 13 s^ût 1768.

pourpoint les moyens d'y mettre un terme ^ Vauban estime qu'il n'est pas honnête au corps des traitants de gagner en six ans 100 millions; it veut changer les bases et la perception de l'impôt pour tarir la source de ces scandaleuses fortunes.

Les peuples, s'écrie-t-il avec une généreuse indignation, ne seront plus exposés aux njangeries des traitants, à la taille arbitraire, aux aides, aux douanes, aux friponneries des gabelles, et à tant d'autres droits onéreux qui ont donné lieu à des vexations infinies, lesquelles ont mis une infinité de gens à Thôpital et sur le pavé, et en partie dépeuplé le royaume, le tout pour nourrir des armées de traitants et sous-traitants, avec leurs commis de toute espèce, sangsues d'hltat dont le nombre serait suffisant pour remplir les galères ; mais après mille friponneries punissables, ils marchent la tète levée dans Paris, parés des dépouilles de leurs concitoyens, avec autant d'orgueil que s'ils avaient sauvé TEtat 2.

Nobles protestations, mais isolées (on les compte) et médiocrement contagieuses ! Ces moralistes, ces patriotes, ont l'àme bien tendre aux misères du peuple, bien prompte aux nouveautés. Combien de gens, en revanche, et des plus brillamment titrés, prennent plus doucement et plus commodément les abus dont ils ne souffrent pas, bien au contraire ! Certes, ils savent aussi bien que personne toutes les pratiques par lesquelles les financiers se salissent à Tenvi. Trafiquer des mille emplois des fermes pour les céder aux plus offrants, ou les peupler de complices passés maîtres en friponneries; faire une répartition arbitraire et cupide des impôts, vendre chèrement aux uns des exemptions qui pèsent lourdement sur les autres ; inventer dans un esprit de lucre et de fraude d'iniques redevances; arracher au contribuable ce qu'il doit et ce qu'il ne doit pas ; le faire glisser dans des contraventions qu'on l'oblige à racheter à deniers comptants ^, fi ! les vilaines choses que tout cela, mais les belles fortunes qu'on élève avec ces vilaines choses ! Quels hôtels somp-

1. Saint'Simonj t. III, p. 392. — La Bruyère, Des biens de fortune. — I^sage, Turcaretf acte 111, se. ix.

2. Correspondance des contrôleurs généraux avec les intendants, publiée par Boislisle. — Projet de capitation présenté par 3/. de Vauban en 1C91. Appendice, p. 563.

3. Voy. Correspondance des contrôleurs généraux, citée ci-dessus.

m) LA FINANCE.

tueux, quelle table, quel jeu ! quels ilôts d'or répandus d*ime main insouciante ! Plutôt que de se fâcher tout rouge contre Torigine de ces splendeurs, n*est-il pas plus spirituel et plus agréable d'en prendre joyeusement sa part, de s'associer aux délices de ces parvenus, de savourer leur chère exquise, de puiser dans leur bourse toujours ouverte de quoi hire brillante figure à la cour, payer ses gens, son jeu, ses mattresses et même, a Toccasion, ses fournisseurs?

Le partisan est ravi de manger sa fortune en si bonne compagnie, et le noble exploite effrontément sa sotte vanité. La Touanne meurt insolvable, et Ton trouve dans ses papiers une obligation de GOOOOécus que le marquis de Béthune lui devait encore*. Les Biron sucent avidement de riches hommes d'affaires qui meurent sur le fumier. « M"' de Biron en riait comme d'une fine souplesse, et comptait leur avoir fait encore trop d'honneur*. » N'était-ce pas une jolie façon de venger le contribuable trait et pressuré de leurs mains rapaces?

Quand on ne peut venir à bout de les dévorer tout vivants, on veut du moins s'engraisser de leur mort. Le comte de Marsan caresse Thévenin, se fait son valet, son infirmier, croit déjà tenir son héritage, mais son malade le joue et le frustre du prix de ses bassesses : c'est à Pontchartrain père que le testament fait un legs d'une valeur de 500 000 francs, legs que le chancelier s'empresse de restituer à la famille du défunt'.

On ne se contente pas, du reste, d'aider les hommes d'affaires à manger leur argent ; on les aide aussi à le gagner, en les recommandant au contrôleur général, en leur faisant obtenir fermes, sous-fermes, monopoles, entreprises de toute sorte, et, pour se payer de sa peine, on prend, avec un intérêt dans l'affaire ou sous la forme de pots-de-vin, sa part de bénéfices et aussi sa part de honte. M. de Marsan est passé maître dans l'art de vendre son crédit. La princesse d'Harcourt, la comtesse de Roucy et autres dames de haut parage sont fort connues et fort appréciées dans le monde des affaires. D'Aubigné profite du moment critique du renouvellement du bail des fermes pour trafiquer du lien qui

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