‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 255 sur 318 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

I. Pugotdo Pomnicusc. — Vicissitudes de sa carrière. — Essor que prennent ses lils. — La seigneurie de Pommeusc. — Le capitaine Puget, père du fameux Montauron. — Magnificenc:^, vanité ct^ mœurs cyniques de Montauron. — Son mariage secret. — Sa fille naturelle épouse un maître des requêtes, Gédéon Talleniant. — Type du magistrat issu de la finance. — Ruine commune du beau-père et du gendre. — Portrait de M'^'d'Harambure, sœur de Gédéon Tallemant. . — Divers prétendants à sa main. — Son rèvn secret brisé par la mort.

II. Origine, grâces et sagesse de M"' Godet des Marais. — Elle émeut le cœur de l'auteur des Historiettes. — Comment elle épouse son parent Launay.— Son brillant veuvage. — Elle manque le duc de Lesdiguière? et épouse le marquis de Piennes. — Grandes alliances de ses filles.

III. Aclivilé intelligente et économe de Gilles Ruellan, sa fortune croissante, sa modestie. — Humble naissance de sa femme. — Leur fille épouse le duc (le Rrissac. — Orgueil extraordinaire des filles nées de ce mariage. — Admiration fanatique de la maréchale de la Meilleraye pour ses ancêtres paternels ; son dédain pour ceux de son mari. — Richelieu et Retz se disputent sa conquête. — Son second et secret mariage avec un ancien page de son mari, Saint-Rulh. — Brutalité de Saint-Ruth. — Intervention charitable du roi. — Une sœur de la maréchale, d'esprit allier et de cœur tendre, épouse secrèlement un financier déconfit.

IV. La Bazinière et ses fils. — Phtisantes fanfaronnades de l'aîné des hi Bazinière. — Il épouse une fille noble, M"** de Barbezières-Cliemei*ault. — Sa gloriole, sa patience conjugale, son importance, sa probité relative. — L'ainée de ses sœurs épouse nn homme de robe, dont elle méprise la naissance et la prol'esiion. — La cadette est enlevée par un Barbezièrcs-Chcnieraull. — Nouvelle aventure et triste fin du ravisseur.

V. Brillants mariages des veuves de financiers. — La veuve de Pierre de Portes épouse successivement un maréchal de France et un ancien roi de Pologne. — La veuve de Gallant, recherchée par des ducs, préfère un homme de robe, M. le Cogneux. — Mélange des classes extrêmes. — Les filles de Mathieu Garnier. — L'aînée divorce avec M. d'Orgères et épouse secrète-

ment Mole de Ghamplastreux, fils du premier président. — Elle paye le faste et essuie les dédains de son mari. — Sa cadette, mariée au comte de Brancas. — Ambition et manèges honteux de la comtesse de Brancas. — Ignoble avidité de sa fille, la princesse d'Harcoiu't. — La princesse d'Harcourt marie son fils avec M"' de Montjeu. — Les Jeannin-Castille, ancêtres de M"* île Montjeu. — Rupture entre la princesse d'Harcourt et sa bru. — Basses débauches du prince d'Harcourt. — Son fils relève le nom de Guise. — Mariages de M"" de Guise.

Choisissons dans la foule des financiers quelques personnages saillants, et indiquons, avec les traits les plus frappants de leur caractère et de leurs mœurs, leur fortune matrimoniale et celle de leurs descendants.

Ceux que nous rencontrons dans les mémoires de Saint- Simon ont eu de célèbres devanciers qui tiennent une assez large place dans les historiettes de Tallemant. En remontant avec l'auteur des Historiettes jusqu'au milieu du xvii" siècle, nous pourrons non-seulement multiplier les preuves de la vieille et irrésistible puissance de Targent, mais encore ressaisir certaines filiations presque entièrement effacées qui rattachent à d'humbles origines les personnages les plus fiers de leurs noms ou de leurs titres. Tallemant, fils et gendre de banquier*, est ici excellemment placé pourvoir et savoir, et la crudité de sa verve, qui nous paraît parfois si choquante

1. Il avait épousé sa cousine germaine, M"*^ Rambouillet, et il nous a laissé de son oncle et beau-père un portrait passablement irrévérencieux. Rambouillet est un franc nouveau riche, infatué de sa personne et de sa fortune. « A soixante ans passés, il s'enrubanne de rose, et si le feu prend chez l'un de ses parents, il n'y court qu'après avoir mis son collet empesé. Son moi s'enfle démesurément ; il dit mon eau, mon vert, pour l'eau de ma fontaine, le vert de ma pelouse. Du revenu des fermes il entretient à la porte Saint- Antoine (une rue de ce quartier de Paris porte encore son nom) un véritable jardin des llespérides, et il s'étonne que ses associés se récrient sur une dépense « qui leur conserve en santé une personne qui leur est si nécessaire 9. 11 veut être admiré sans relâche et sans mesure, et il n'y a pas chez lui un seul pied d'arbre dont Tallemant n'ait dû faire dix fois Télogc pendant le temps de ses fiançailles. Parfois cependant il daigne reconnaître qu'il n'a que l'usufruit de ses grands biens, et qu'après lui ils passeront à ses enfants. « Vous me dites-là^ ma foi, une grande merveille, » lui réplique Tallemant, de fiancé devenu gendre ; avez-vous jamais vu personne qui ait emporté sa maison en Tautre monde? {Les HistorieHes, t. VI, l'abbé Tallemant^ son père, etc.)

dans ses pein tares de la société polie, ne messiedpas dans ces croquis de parvenus dont les sentiments et les &çons sontk I plus souvent aussi vulgaires que la naissance. ||^

Les Puget de Montauron n'eurent des aîeax qu'assex tari- 1^ vement, lorsqu'ils avaient déjà fort avancé leur fortone; ib w^ durent longtemps se contenter d'un simple apothicaire k 1^ Toulouse pour père. Etienne Puget « n'avait pas de souliers > lorsqu'il vint à Paris ; il fit quelques affaires pour la duchesse de Beaufort (Gabrielle d'Estrées) ; peut-être même avait-il porté sa livrée, et gagné sa faveur en la servant dans ses aventures galantes. Henri IV ayant donné à sa maîtresse un office de trésorier de l'épargne, de nouvelle création, elle le lui céda pour 30 000 écus. Comme la somme était trop forte pour lui, il prit Toffice en tiers avec son beau-frère, Plassin, et un secrétaire d'Etat, M. de Fresne (remarquons en passant la qualité da troisième personnage). Puget ne vécut pas longtemps en bcm accord avec ses associés, et ce fut sa faute : il avait l'esprit trop ingénieux, les sens trop inflammables. M. de Fresne le charge de lui acheter l'hôtel d'O pour 25 000 écus ; il en donne 27 000 et se le fait adjuger à lui-même : c'était se mettre un secrétaire d*État sur les bras. Il s'éprend de la fenmae d'un autre de ses beaux-frères, et cherche à supplanter Plassio par le mari de la belle: Plassin résiste; la lutte s'engage; la chambre de justice se met de la partie. Puget, dénoncé par Plassin, est mis en prison; bientôt le délateur IV rejoint, et il devait s'y attendre, mais il ne se souciait d*étre pendu, disaitil, pourvu que Tautre le fût. « En quoy, remarque rEstoile,qui rapporte ce propos, il y aurait moyen, qui voudrait les contenter tous deux. » Il sortirent de là ruinés Tun et l'autre.

IMassin était un misérable qui valait encore moins que Puget: Tun de ses commis ayant ramassé et recollé les débris d'un papier qui pouvait lui porter le plus grand préjudice, battait monnaie avec sa trouvaille, le rançonnait à plaisir; à la fin l'autre s'ennuya de ce rôle de vache à lait, et le commis périt assassiné. Plassin se sauva à temps, et ne fut pendu qu'en (îf/igie.

Quant il Puget, il n'eut plus guère de démêlés qu'avec ses créanciers. Ses enfants, chargés de gouverner sa caisse, avaient Rchevé de la vider. Bien lui en avait pris d'acheter la terre de

Pommeusc, près de Goulommiers, eu Brie; il s'y retira, ou, pour mieux dire, il s'y retrancha, et derrière son pont-levis déjoua les recors. Ce qui surprend le plus, c'est que tous ces scandales n'empêchèrent pas ses enfants de faire quelque figure en ce monde. L'un d'eux, nommé Cheva, éblouit et égayé la ville du luxe de sa mise, et promène sur sa haquenée les modes les plus extravagantes. Si les Puget, comme il aimait à le reconnaître, avaient tous un grain de folie qui ne se découvrait quelquefois qu'à la longue, il faut lui rendre cette justice à lui-même qu'il ne s'appliquait pas à faire durer rillusion des gens. C'était, d'ailleurs, le plus obligeant des hommes, et les gens de cour se trouvaient bien de son humeur libérale. Un jour, M. de Montmorency avait la mine fort longue : il était du ballet du roi et n'avait pas le premiei sou pour faire les frais de son costume. Cheva se donna le plaisir de le tirer d'embarras, et le noble seigneur fit briller à la cour une élégance dont les avances avaient été faites par un petit-fils d'apothicaire. Les grands se souvenaient quelquefois des services qu'ils avaient reçus des petits : lorsque Cheva fut dans la détresse, M. de Montmorency lui envoya tout ce qu'il avait d'argent, cent pistoles, en lui offrant une de ses terres {k)ur y vivre sans qu'il lui en coûtât rien.

Un autre fils d'Élienne Puget épousa la fille d'un maître des comptes, la perdit de bonne heure, et Malherbe honora son deuil d*un sonnet admiré de Balzac. Soit douleur, soit quelque autre cause, il entra dans les ordres, devint évêque in partibus^ et l'appui de M. de Beauvais, un moment ministre sous Anne d'Autriche, le porta jusqu'à Tévêché de Marseille.

Un troisième fut page de la duchesse de Savoie, Christine de France *, toucha le cœur de sa maîtresse, et serait devenu son favori, si sa verve insolemment railleuse (toujours le grain de folie) n'eût irrité contre lui le cardinal de Savoie, frère du duc, qui le fit chasser à coups de bâton. Le désordre de ses affaires l^obligea de se réfugier dans le château de Pommeuse, et de s'y

1. Cette princesse, fille de Henri IV, s'était mariée en 1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie. Le prince Maurice, frère cadet du duc, laissa le chapeau de cardinal en 1642 pour épouser sa nièce Louise de Savoie; la malignité publique prétendit que Louise de Savoie était la bâtarde de Christine de France et de soy page.

fortifier à l'instar de son père. Plaisant usage de la seigneurie de Pommeuse, accommodée aux: tristes besoins de ses hôtes! Elle protège leur sécurité plus encore qu'elle ne flatte leor amour-propre, et tient moins de la résidence fastueuse du XYu'' siècle que de Tabri Féodal; elle est entourée d'embûcbes, obligée de soutenir un siège; seulement ce sont les serg^ts (|iii rôdent autour des fossés et la prévôté qui donne Tassant Vu conseiller à la cour des aides reçut commission d'y mener le prévôt ; il fut accueilli par des coups de feu, et « en eut par le menton ». L audacieux châtelain réussit à s'échapper, mais il n'obtint sa grâce que par l'intercession de M''<'de Savoie qui n'avait pas oublié son page.

Cette branche de Puget fut la première qui marqua dans la finance, mais ce n'est pas elle qui donna le héros de la maison. Etienne Puget avait un frère qu'on appelait le capitaine Puget, (|uoiqu'il n'eût jamais été à la guerre, et qui^ bien que roturier, avait fait partie des cent gentilshommes attachés au service de la reine Marie de Médicis. Henri IV, le trouvant un jour sur son chemin, lui demanda qui il était : Puget, surpris, hésita. Le roi qui se connaissait en généalogies des bords de la Garonne, fit lui-même la réponse : « Je vois, je vois bien : vous êtes de ces Gascons qui sont sortis de leur maison par le brouillard, et puis ne la peuvent plus retrouver. » Comme il vivait des dons de son frère, il le suivit à Pommeuse, prit le gouvernement du château ; c'était l'homme d'épée de la famille, point fier, point fastueux. Son baudrier, la semaine, était une simple corde, le dimanche, une jarretière bleue ; volontiers il visitait le paysan à l'heure du repas : « Compère, qu'y a-t-îl dans ton pot? — Hé! monsieur, il n'y a rien digne de vous. » Qui disait un morceau de lard, qui, un bout saigneux. A tout ce qu'ils disaient, il répondait toujours : « C'est ce que j'aime. » Tel fui le père du plus magnanime des financiers, du factotum des surintendants, de l'amphitryon des gens de cour, de l'Auguste de Corneille, en un mot de Puget de Montauron.

Ce dernier avait commencé par exercer le commandenaent du pont et de la basse-cour de Pommeuse. Son libertinage précoce ne respecta même pas la famille de ses hôtes : profitant de leur grossier aveuglement, il séduisit, tout laid qu'il était, sa cousine germaine, Louise Puget, une aimable personne qui

Faima faute de mieux, et leurs amours impudemment prolongées ne furent découvertes qu'à la naissance de leur troisième enfant. Il dut quitter Pommeuse, entra au régiment des gardes S en sortit pour se mettre dans les emplois de finance, eut un intérêt dans la recette de Guyenne, acheta ensuite, avec Tappui de M. d'Epernon, la charge de receveur général, se lança tout de bon dans les affaires et y trouva Topulence. Le domaine de Pommeuse, lorsqu'il fut mis en vente, ne passa point à des étrangers ; il s'en fit adjudicataire : les Puget restaient debout. Son cousin Cheva écrivit fièrement au curé : « Enfin, la terre de Pommeuse demeure dans notre maison. Aussitôt la présente reçue, ne manquez pas de faire chanter le Te Deum. »

Magnificence ruineuse, vanité sotte et cyniques débauches, voilày selon Tallemant qui n'est pas tendre à l'allié de sa famille, les traits caractéristiques de ce roi de la finance. Il raffole de la compagnie des pelits-maîtres, et pour les attirer, les festoie, leur jette l'argent à pleines mains. Ceux-ci ramassent son argent, abondent à sa table, happent les meilleurs morceaux, et daignent à peine faire une petite place au maître de la maison. « Çà, çà, mes enfants, réjouissons-nous, » criait Montauron, et on suivait le conseil à la lettre, malgré sa forme un peu familière. Il n'avait pas même besoin d'être chez lui pour avoir « ses enfants » à dîner. Roquelaure et ses amis arrivent à rimproviste, un jour qu'il dînait en ville, n'hésitent point à se faire servir, et ne se plaignent nullement que l'amphitryon manque à leur régal. Celui-ci, sans s'apercevoir que c'est à sa table que l'on rend -visite,' est flatté de cet aimable sans-façon, et pour l'encourager à l'avenir, il déclare avec une solennité grotesque qu'il veut que désormais on serve chez lui tant en absence qu'en présence.

Ses hôtes le récompensent de temps à autre par quelque flatterie énorme. Une fois M. de Châtillon lui dit : (( Mordieu I Monsieur, nous sommes tous des gredins au prix de vous.

1. Corneille, dans son Epître à il/, de Montauron^ avait fait à ces services militaires une allusion flatteuse qu'il supprima à partir de 1648: « Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui Ta si dignement soutenue dans la profession des armes, à qui vous avez donné vos premières années ; ce sont des choses trop connues de tout le monde. • {Les grands écrivains efe la France^ Corneille, t III.)

FatUïs-flMM rhonnear de me prendre à ¥q» ga^»* et je mo«t àUjQtcf^qae je pcéCemlâ de la cour. ^ XondHiroa âotnil ce au enceiu» ^x prenait des air^ familiers oa supabes^ talofail y& eonTiTesi, disait^ parlant de l'un d'eux : < O est sor Félit et m maisoD ; » il :ie rattrapait de ses dépenses esk bçoHs aancBal hijioientes. L orgneti ^iet^neorial payait tnremeBt récol sw rette (orme, et a^aît d'ailleurs de quoi âe consoler em vovul M. le Prinee el Gaston d'Orléans lû-méine s'asseoir à h tikk de .S^A Èmintnct Qaw:n%%^ : c'était le titre qu'on a^ail décem à sa magnificence. Les hommages de la mode coasaoaîeiliûi impr>rtance comme ceax des arts et de la poésie, et tout s'appelait à la Montauron, comme plus tard à la Candak, lonqoe Topinion eut changé d*engooement.

Son mariage ne répondit pas à Téclat de sa répalatk». D afah promis à sa cr>usine de Vépouser, mais il ajoomait toogoois l'eiêcution de sa promesse, prétendant que ce mariage noiraitàses affaires. Il y avait deux ans qu'il n'avait reçn de ses ooofelles lonw]u'il apprit sa mort : la douleur et la honte de se voir trahie l'avaient tuée. I^ famille où il entra ne valait guère mieux que la sienne par la naissance et rhonnèteté des mœurs : lapers^>nne à lar]uelle il s'unit était la fille d'un pâtissier et la sorar d'un gentilhomme, du sieur de Souscarrière, dit le marquis di; Montbrun ; du moins, ce frère, d'esprit audacieux, H'/;Uiit aut^>ris4'ï des mœurs galantes de la pâtissière pour se faire n;coiiiiaUre à prix d'or par M. de Bellegarde-Montespan : on prétendait ([u'il lui en avait coûté 50 000 écus pour acquérir un |H>re de qualiU';. Montauron faisait à la fille du pâtissier une (UMir un peu pressante; le marquis de Montbrun, qui veillait Hur sa parenté maternelle, le somma de se retirer ou d'épouser. La lilh*. était bien faite, Montauron l'épousa. Il la fit appeler M*"" de la Marche, d'une terre qu'il acheta sous son nom, et ne votiliit pas déclarer son mariage, sous le prétexte qu'il n'était pas en état de faire tenir à sa femme le rang qu'elle devait ti^nir.

\Ws trois filles qu'il avait eues de sa cousine, une seule, l'aînée, avait survécu. Lorsqu'elle était née, Montauron n'avait (|iie deux écus vaillants et ne savait comment payer la nourrice ; elle, était maintenant élevée comme une princesse. Dans celle maison somptueuse et dépravée on n'oubliait guère que de

ménager sa pudeur ; son père entretenait des maîtresses au dehors et sous son propre toit ; les propos tenus à table en sa présence étaient si gaillards, que la pauvre fille feignait souvent de se trouver mal, et se retirait tout doucement dans sa chambre. Il se trouva cependant un conseiller au Grand conseil pour demander la main de cette bâtarde, et même pour Tépouser, ce conseiller abjura le protestantisme. Gédéon Tallemant, le cousin de l'auteur des Historiettes, était, il est vrai, un magistrat de fraîche date, fils d'un trésorier de l'épargne. Ni sa naissance ni sa robe n'étaient faites pour éblouir le superbe et tout^ puissant financier. <( Il n'y a que moi d'homme de condition dans les affaires, » disait le beau-père à son gendre. Quant à la robe, Montauron avait bien voulu la décorer de quelques membres de sa famille : il avait fait un Puget de Saint-André président à mortier à Toulouse, et, sur sa demande, le chancelier Séguier avait nommé conseiller d'État extraordinaire l'auteur le plus fécond du temps, Puget de la Serre, le futur et plaisant héros du Chapelain décoiffé *.

Gédéon Tallemant avait été tenté par la dot de sa femme : 50000 écus comptants, 6000 livres de rente, 40 000 écus de bardes, et la table chez le beau-père, sans compter les largesses que le contrat n'avait pas prévues. C'était un homme de plaisir qui portait dans la magistrature tous les vices de la finance ; il se vantait de dépenser en toutes choses imaginables.

Il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux, des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des chiens, des mignonnes, etc. Il joûoit, il faisoit grand chère, il estoit magnifiquement meublé. Il achepta une maison 1 00 000 livres pour la faire quasy toute rebastir, et cela en un quartier effroyable, tout au fond du Marais, sur le rempart.

Il fréquentait les gens de cour, allait au bal avec Chabot, et

Tamant superbe de Marguerite de Rohan, le plus élégant des

jeunes seigneurs, lui empruntait familièrement son linge et ses

habits. On ne pouvait avoir l'humeur mieux assortie à celle du

beau-père, et c'était vraiment là un gendre à la Montauron *. Sa

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