Tallemant, t. VI, La Serre
2. La satire s'empara de Texpression inventée par la flatterie. « Les Historiettes rapportent certain jeu de mots d'autant plus cruel qu'il eut le
soi LA FINANCE.
femme, d'humeur assez douce, mais de peu de cervelle, se façonna sur lui, laissa tout à l'abandon, enfants et ménage, et ne s'occupa que de coli6chets et d'amourettes. Tallemant des Réaux entreprit bénévolement de régler leur train, de diminuer le nombre de leurs gens, c Grâce pour mon cuisinier, lui disait le mari. — Pour l'amour de Dieu, mon pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais >, suppliait la femme : il quitta la partie, les jugeant incurables.
Gédéon avait acheté une charge de mattre des requêtes; il obtint successivement les intendances de Languedoc et de Guyenne. A Bordeaux, il éblouit toute la ville de son faste. L'intendance valait iO 000 écus, il y dépensait 80000 livres. Les affaires de la province, paratt-il^ n'en allaient pas plus mal ; il remplaçait l'application par sa belle humeur, par son esprit conciliant, et accommodait des querelles où de plus sages avaient échoué ; le Parlement, les partisans, le peuple, tout le monde l'adorait. Montauron le rejoignit en Guyenne où il avait la recette générale ; à Paris ses folies avaient compromis sa fortune ; ses créanciers « le tenaient sous leurs couleuvrines o ; il aima mieux aller faire ses recouvrements en province, s'égayer et s'endetter encore avec son gendre. Tout ébranlé qu'était son crédit, la vanité le travaillait toujours. a Mettez mon fils à l'Académie S écrivait-il à sa femme qu'il avait fini par déclarer : donnez-lui un gouverneur, car il le faut élever en homme de condition. » — « Je lui donnerai des pages, si vous voulez, répondait sa femme ; vous n'avez qu'à m'envoyer de l'argent. » Il était à Saint-Jean-de-Luz, lors du mariage de Louis XIV, et y tenait table ; mais ayant eu, peu après, la malheureuse idée de se risquer à Paris, il fut arrêté et enfermé à la Conciergerie ; son gendre et un conseiller, son obligé, s'entremirent et l'en tirèrent.
Il finit par culbuter : les désordres de sa vie s'aggravaient d'une singulière négligence dans la gestion de ses affaires ;
retentissement de la scène . « Une fois, aux Comédiens du Marais, M. d'Orléans y estant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de Montauron. Les gens de M. d'Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille à la Montauron^ qu'on disoit estre mariée Tallemant quellement. »
1. Ce mot désignait au xvir'et au xvin*' siècle un lieu où l'on se réunissait pour jouer oi surtout une école d'ëquitation (Chéruel, Dictionnaire des institutions).
M. le Prince, qui Taimait, n*avait jamais pu le décider à tenir un registre. Pour faire prendre patience à ses créanciers, il vendit ses maisons de ville et ses maisons des champs ; les appuis qu'il avait dans le Conseil lui firent donner du temps pour le reste de sa dette. C'en était fait des millions convoités par Gédéon Tallemant pour prix de la lâche adoration qu'il témoignait à son beau-père, et cependant il n'en avait jamais eu plus grand besoin. Révoqué de son intendance, il était revenu de Bordeaux à Paris et avait recommencé ses folies de plus belle ; sa femme en prenait sa bonne part ; les enfants étaient venus, ils avaient grandi; c'étaient de vrais géants, remarque d'un ton gouailleur le cousin des Réaux ; leur mère n'avait toujours que dix-huit ans. Ces époux trop bien assortis devinrent à la 6n aussi gueux que Montauron K
Une sœur de Gédéon, M™'' d'Harambure, mérite un souvenir. Riche et libérale, jolie, spirituelle, aimant à plaire et à dominer (Gédéon lui avait fait agréer son triste mariage par sa parfaite soumission), elle était entrée de plain pied dans la noblesse en épousant le fils aîné de l'un des plus braves compagnons d'armes de Henri IV. Elle le perdit de bonne heure, et fut demandée par le maréchal de Caumont la Force, encore un duc deux fois veuf, et possédé d'une insatiable manie matrimoniale. Il avait cependant vécu cinquante ans et plus avec sa première femme, fille du maréchal de Biron, et célébré des noces d'or ; après quoi il s'était remarié, à quatrevingt-deux ans, avec une fille de Plessis-Mornay, s'était un instant bercé de l'espoir d'avoir un nouvel héritier, dont il pouvait, ce semble, aisément se passer, ayant déjà vingt-quatre enfants ou petits-enfants, mais sa seconde femme n'était qu'hydropique et mourut de sa prétendue grossesse. C'est alors qu'il rechercha M""® d'Harambure, et bien qu'elle n'eût que trente-deux ans et toutes sortes de grâces, il voulut encore exiger d'elle, en compensation de sa naissance, une donation de 40000 écus ; le barbon fut nettement évincé, et dut attendre jusqu'à quatre-vingt-dix ans pour trouver à qui donner son cœur et son titre *.
1. Tallemant des Réaux, t. VI, Les Pugets, — Montauron. — Tallemant, le maître des requêtes. — T. V, Souscarrière. t. Sa troisième femme était flUo du marquis de Gallerande, de la maison de
M** dllarambure, tout en refusant d'être duchesse au prix d'une indigne alliance, ne laissait pas d'être ambitieuse ; elle nourrissait le dessein d'épouser le brillant Gassion, mais seulement quand il serait maréchal de France. En attendant, les prétendants ne faisaient pas faute. La Salle, simple capitaine aux gardes, lui déclara sa flamme : elle le laissa dire, ne pouvant se défendre de la douceur de se laisser adorer en toute honnêteté ; mais l'adorateur était trop loin du bâton et ses goûts trop différents des siens. « Nous ne sommes pas le fait l'un de l'autre, lui disait-elle. Il y a longtemps que je vous connais ; vous êtes ménager, et moi j'aime la dépense ; je suis huguenote, vous êtes catholique ; vous êtes d'humeur soupçonneuse, et moi d'humeur libre. » La Salle résolut de l'enlever, paya les gens de la dame pour s'assurer leur aide ; elle le sut par eux-mêmes, leur donna la m^e somme pour la bien garder, et renvoya ses déboursés au ravisseur.
Elle mourut à trente-trois ans, d'une mort subite et sans souflrunce, semblable à celle qu'elle avait souhaitée, car elle redoutait l'appareil de la mort plus que la mort même. Le destin devait l'enlever avant Rocroy, avant le bâton de maréchal conquis par Gassion sur le champ de bataille. Maynard, en vers tristement mélodieux, adressés à Gédéon Tallemant, salua les grâces qui s'envolaient avec elle :
0 malice du sort ! ô crime de la Parque ! Aymable Taleman, ta sœur nous a quittés ; Et le pasie nocher a porté dans sa barque L'ornement des vertus et la fleur des beautés.
Adjoûtons cette perte aux misères publiques. Marie embellissoit le séjour des mortels. Tous les yeux l'admiroient, et les temps héroïques Auroient à son image élevé des autels.
Le funeste ruisseau qui baigne ton visage, Naist d*un si juste ennuy que Tesprit le plus sage N'ose te conseiller d'en arrester le cours.
Glermont d'Amboise, et veuve de Gédéon de Botzelaer, baron de Langherach, ambassadeur des États de Hollande. Le maréchal de la Force laperditau bout d'un an, sentit vivement sa perte, et ne convola pas en quatrièmes noces; il mourut en 1652 à quatre-vingt-quatorze ans.
La morte que tu plains fut exempte de blâme ;
Et le triste accident qui termina ses jours
Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme *.
Non moins brillante et plus durable fut la fortune de M"* Godet des Marais, qui appartint également aux deux inondes de la finance et de la noblesse. Sa mère, issue de bourgeois de Saint-Malo, était veuve d*un petit gentilhomme de Normandie; elle avait pour cousin germain un sieur de Launay, qui déjà riche du bien gagné par son père dans le trafic avec TEspagne, l'avait encore accru dans le même négoce, puis dans les fermes, et s'était enfin décoré de la charge de trésorier généra! des États de Bretagne. Comme elle avait peu de bien et beaucoup d'enfants, elle donna volontiers la seconde de ses filles à sa parente. M™® de Launay. Celle-ci, petite bourgeoise enflée de son importance, fit de la nouvelle venue, dont la naissance valait mieux que la sienne, une façon de suivante, tout en l'appelant ma cousine. Les grâces naturelles de M"' Godet ij)omphèrent de cette situation infime, des pauvres atours dont elle était revêtue, et séduisirent tous ceux qui l'approchèrent. Tallemant fut l'un des premiers atteints. Un jour que M"*® de Launay faisait visite à sa mère, il l'aperçut assise dans l'antichambre, trouva la chose choquante, la prit par la main, et la mena rejoindre la compagnie ; elle avait dans les façons la simplicité d'Eve, et tout ingénument elle se laissa faire.
Tallemant, ravi de sa découverte, ne lui ménagea pas les hommages, publics ou secrets : il l'invitait à danser des premières ; il lui glissait des billets doux écrits en vers qu'elle apprenait par cœur ; dès qu'il se trouvait auprès d'elle, il se sentait l'esprit plus gai, plus alerte, et faisait mille folies dont il aimait encore à se souvenir au déclin de l'âge. Il essaya
1. Tallemant, t. l, Le maréchal de la Force; t. VI, Af^* (VHarambure. — Œuvres de Maynardf 1646, p. 25. — Tallemant desRéaux fît aussi sur la mort de sa cousine un sonnet retrouvé à l'Arsenal par M. de Monmerqué, et cité par M. Paulin Paris : il l'adresse à Conrart et y donne plus de louanges au secrétaire perpétuel de l'Académie qu'à M"^ d'fiarambure; assurément son talent n*a rien d'élégiaque
même de lui donner des leçons d'italien à un baiser par mois, mais la charmante enfant trouva que c'était encore trop cher et remercia son professeur : Eve n'avait d'ingénuité que dans les façons, et elle était tentée de voir des trompeurs dans tous les hommes ; de laveu même de Tallemant, le maître d'italien n'était pas fait pour dissiper son préjugé.
Cependant M"* de Launay, en vraie femme de financier, se précipitait dans tous les plaisirs, passait les nuits à courir les sérénades, surmenait follement sa chétive santé : elle finit par se tuer à ce jeu. M"^des Marais, qui depuis longtemps tenait le ménage en sa place, pria son frère d'avertir M. de Launay que les convenances Tobligeaient de se retirer chez sa mère. Launay n'avait pas cinquante ans, et n'était point de glace. « Je n'ai pas juré, répondit-il, de ne me pas remarier, et j'épouserai aussi bien votre sœur qu'une autre : donnez-vous un peu de patience. » Elle demeura. 11 avait promis de lui donner 10000 écus le jour où elle se marierait ; s'il l'épousait, les écus restaient dans sa caisse : il songea à faire venir la dispense. La dispense venue, il l'épousa secrètement, mais son secret lui échappait à tout moment : il l'appelait tantôt ma nièce, tantôt ma femme ; bientôt elle devint grosse, et le mystère se dissipant de lui-même, il fallut bien déclarer le mariage.
Le mari de M™* de Launay ne valait que par ses écus ; en dehors de son métier, la nullité même. Certaine mésaventure de sa jeunesse atteste qu'il était moins que familier avec les belles-lettres. Ayant lu dans un poëme de ses amis sur les Amours des déesses que Vénus, éprise d'Adonis, se plaignait d'être gardée plus sévèrement que la pauvre lo, il crut à une bévue de l'imprimeur, à la pauvre lo substitua le pauvre Job, et s'empressa d'envoyer la correction à l'auteur. Le surnom du pauvre Job lui en resta parmi ses camarades. L'âge n'avait ni affiné ni surtout excité son intelligence. Il avait déclaré à sa femme qu'il voulait la trouver au logis lorsqu'il reviendrait de ses affaires ; à peine revenu, il disait trois mots au plus et s'endormait.
M*"' de Launay, qui le connaissait de longue date, n'entreprit point de le rendre plus aimable, mais comme elle était naturellement fière, elle le rehaussa par d'autres côtés, et ne pouvant en faire un homme d'esprit, elle en fit un président des
comptes à Nantes. Elle le poussa même à acquérir la terre de Sablé ; mais cette dernière prétention parut trop forte : Tallemant des Réaux lui-même s'anime et raille au souvenir de cette tentative; on dirait qu'un vieux levain de jalousie le travaille encore contre Theureux époux de l'amie de ses jeunes années, a Voyez, s'écrie-t-il, le plaisant homme que ce mercadero pour avoir une terre de cette importance ! Les gentilshommes qui en relevaient, juraient de la jeter dans la rivière ; l'affaire ne s'acheva pas. »
M"' de Launay aimait la toilette, le jeu, la représentation : elle put contenter ses goûts. Elle fut l'une dés femmes de Paris les plus richement parées. Tallemant, la voyant si magnifique, se rappelait, non sans quelque regret peut-être, certaine jupe de taffetas bleu déteint, sa plus belle, dans laquelle elle brillait en son printemps, et qui avait au moins cinquante taches. Elle recevait chez elle le plus grand monde de la cour, et le roi d'Angleterre ne croyait pas se commettre en y paraissant. Admise elle-même dans les assemblées de haute volée, elle y portait une aisance d'esprit et une libre simplicité qui s'imposaient à tous. Dans un bal chez le chancelier, elle choisit un danseur qui se trouvait deiTÎère le roi ; celui-ci, la voyant s'avancer, se croit choisi et se lève : elle lui dit tranquillement que ce n'était pas lui qu'elle venait prendre, mais son voisin, Roquelaure.
Le charme de sa beauté, la douceur de ses yeiix, la noblesse de sa taille, la grâce de sa danse la faisaient partout admirer, et enhardissaient sa fierté naturelle. Elle crut, étant d'ailleurs née demoiselle, qu'il n'était pas de lieu où elle ne fût à sa place; mais un jour elle connut son erreur. Roquelaure l'ayant persuadée qu'elle pouvait, en la compagnie de la comtesse du Lude, se présenter pour danser au Louvre, elle osa tenter l'accès des assemblées particulières qui se tenaient dans le cabinet de la reine-mère, mais l'huissier ne consentit à laisser passer que la grande dame, qui eut le bon goût de ne pas user de son privilège et de s'en retourner avec son amie. Le lendemain, Roquelaure essaya de venger sa mésaventure. <t Vraiment, dit-il à Monsieur, du ton badin qui lui était habituel, il y aura grand' presse à vous envoyer des beautés, vous leur faites fermer la porte au nez. » Anne d'Autriche
entendit le propos et témoigna, par sa réplique, qu'elle le goûtait médiocrement. Etait-ce la condition de M"' de Launay, ou sa beauté, qui lui donnait le plus d'ombrage? Assurément beaucoup de femmes lui auraient pardonné son mari plus volontiers que ses attraits, et cependant elle ne faisait de ces attraits si enviés qu'un innocent usage : froideur ou sagesse, ses mœurs restaient pures ; les plus jalouses ne trouvaient pas à mordre sur elle.
Elle alléguait, comme excuse de son goût pour le jeu, qu'elle faisait, en jouant, des amis à son mari. « Il y a un moyen de lui en faire, bien plus sûr que celui-là, » murmurait Tallemant; ou bien encore, songeant à Tamie par excellence : « Si j'étais le roi, disait-il, je me contenterais de ma fermière, b La dame valait mieux que ces cyniques propos^ et ne troubla pas le paisible sommeil de son époux.
Elle le perdit après neuf ans de mariage. La Muse de Loret célébra ses mérites et la douceur qu'il goûtait par delà la mort^ de se sentir abondamment pleuré.
Outre le bien et la richesse Que cet homme plein de sagesse, Abandonne en quitant ces lieux, Il laisse un trézor précieux De bcautez, d*atraits, et de charmes, Une veuve, qui par ses larmes Kegretant, nuit et jour, sa mort Fait envier son heureux sort; Car certes, c'est bonheur et gloire Que de revivre en la mémoire (Quand on a senty le trépas) D'une Moitié pleine d'apas.
Dont l'amitié n'est point cessée; (Va toujours été ma pensée K
Autrement pensait la Fontaine en pareille occurrence :
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes '?
El de fait, la jeune veuve des Historiettes digéra sa disgrâce aussi vile que celle du fabuliste, et ne prolongea guère la félicité d'oulre-tombe de M. de Launay. Mêlant la financière et la
i. Muse historique de Loret, 12 juin 1655, nouvelle édition par Livet: Paris, 1877.