La Jeune veuve, livre VI, fable xxi
grande dame, c'est-à-dire le solide et le brillant, elle continue les affaires où son mari était engagé, augmente ainsi son bien, et cependant affecte de plus hautes allures, joue au mail, court à cheval, la plume au vent, avec Tintrépide écuyère et chasseresse. M"* du Lude, porte un justaucorps de velours noir sur lequel étincellent des rubans de couleur de feu, va dans ce costume à la messe aux Quinze-Vingts y et adore Dieu cavalièrement, un genou en terre.
La belle amazone espérait sans doute toucher et ravir au passage le cœur de quelque illustre époux, d'un duc peut-être; un instant elle crut avoir fait cette rare conquête. M. de Lesdiguières parut séduit, lui fit de fréquentes visites ; il avait l'humeur galante, et M"*^ de Launay, Tesprit de plus en plus ouvert et poli par l'habitude du grand monde, avait une conversation sinon semée de brillantes saillies, du moins pleine de sens et d'agrément. La parenté de M. de Lesdiguières commença à prendre l'alarme; sa sœur, qui n'avait cependant épousé qu'un Villeroy, rechercha le passé de M"'' de Launay, rappela malignement son début à Paris. Y avait-il là de quoi faire rougir la maison qui s'était si facilement ouverte aux filles adultérines de la drapière Marie Vignon? Quoi qu'il en soit, le duc se détourna et la dame en fut pour sa courte espérance, dont les jaloux et les malins ne se firent pas faute de s'égayer. On n'eut garde d'oublier que la duchesse manquée était quelque peu fermière, avait un intérêt dans les droits perçus sur les boissons. La maison de M. de Lesdiguières était une de celles qui dépensaient le plus largement et où se consommait le plus de vin. « Que n'a-t-il épousé M"'' de Launay? disaient les rieurs ; quelle épargne il eut faite sur les entrées * ! »
A défaut d'un duc, M°* de Launay se contenta d'un marquis : en 1661, elle épousa M. de Piennes, chevalier de TOrdre, gouverneur de Pignerol, dont elle eut deux filles : « deux fort grandes personnes, les mieux faites delà cour », l'une plus belle, l'autre plus aimable. Toutes deux se marièrent par amour. La cadette épousa le comte de Chàtillon, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, dont on admirait le noble et gracieux visage. « Jamais on ne vit plus beau couple