‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 262 sur 318 · Sainl'Simony t. VI, p · texte numérisé non relu

Sainl'Simony t. VI, p

nayé, en un mot, de quoi allumer bien des passions. Elle craignit, en épousant un homme de cour, d*étre méprisée après le mariage , et marqua sa préférence pour le jeune M. le Coigneux*, le frère aîné de Bachaumont.

M. de Cossé Brissac, cadet du duc, s'emporta contre ce bourgeois qui avait Timpertinence de lui enlever un aussi bon parti, et menaça de le tuer s'il ne recevait de lui 10000 écus, non pour les garder, ajoutait-il, mais pour les distribuer aux pauvres. Son beau-frère, le maréchal de la Meilleraye (un petit-fils d*avocat!), le soutint dans la folle campagne qu'il avait entreprise. M. le Goigneux, de son côté, se couvrit de Tappui du Parlement, et ne s'avança plus que sous bonne escorte; des officiers aux gardes, enfants de Paris, prirent même, dit-on, fait et cause pour l'homme de robe, leur compatriote, mais Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de tirer Tépée. Le ridicule se mit de la partie, et l'affaire finit par s'accommoder, sans efiusiou de sang, ni d'argent.

Le bonheur des nouveaux époux dura juste une semaine : le mari fut tout ce temps agréable et spirituel. Passé le huitième jour, il lui échappa de dire en compagnie, pour faire le plaisant : « Je vais revoir ma vieille. » M"* le Goigneux avait deux ans de plus que son mari : ce propos lui perça le cœur. Elle était de plus fort glorieuse, quoique veuve de financier et fille de notaire. Lorsque son frère aine avait recherché la main d'une fille de l'apothicaire de Vouges, jolie et riche de 25000 écus, elle avait fait à ce mariage une énergique opposition, et le mariage accompli, elle avait refusé de voir, un an durant, son père et le nouveau ménage. Malheureusement ses façons ne répondaient pas à ses prétentions; elle les avait fort bourgeoises; son mari était un petit-maltre, coquet et galant; elle se consuma de jalousie, et finit par se retirer au couvent, où elle mourut 3.

Son mari devait épouser encore deux femmes, une sœur du maréchal de Rochefort, et une nièce du maréchal de Navailles, cousine germaine de la troisième duchesse d'Elbeuf, et tante

1. n était flU du président à mortier ic Cogneux, mort en 1651, et il hérita de la charge paternelle. Son frère est le compagnon de voyage de Chapelle»

"i. tallemant, t. IV, le Président le Cogneux etsonfUs.

à la mode de Bretagne de l'infortunée duchesse de Mantoue. Cette suite de mariages nous montre d'une façon saisissante le rapprochement et le mélange des classes extrêmes : M. le président le Coigneux, qui descendait, prétendait-OD, d'un potier d'étain, se trouve à la fois allié à une tète couronnée et à un apothicaire célèbre par ses gelées de groseilles. € Il y a peu de familles dans le monde, écrivait la Bruyère, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité et par l'autre au simple peuple ^ »

Le sang de cet apothicaire devait plus tard non plus seulement s'allier, mais se mêler à celui de la première magistrature, puis se confondre avec le sang de la maison de Lorraine. Mathieu Gamier, marié à une de Vouges, s'enrichit dans les affaires et songe à s'appuyer de bonnes alliances. Il montre un jour un portrait à sa fille aînée en lui disant : c Voilà celui avec lequel je veux vous marier. — Comme il vous plaira, » répondit la fille. Le portrait était, en mieux, celui de M. Mangot, seigneur d'Orgères, maître des requêtes, et fils d'un ancien garde des sceaux. L'original arriva bientôt chez sa fiancée, en grosses bottes et tout crotté, plut médiocrement, fut épousé néanmoins, mais à regret. Les cajoleries d'un homme de la première robe, de M. de Champlastreux, n'augmentèrent pas le peu d'inclination que M"* d'Orgères éprouvait pour son mari ; elle finit par laccuser d'impuissance et demanda la dissolution du mariage : le mariage fut non dissous, mais dénoué par une séparation volontaire de corps et de biens, obtenue de M. d'Orgères, moyennant un don de 20000 écus. Bientôt elle devint veuve, ne prit pas le deuil du défunt, regarda ce premier mari comme non avenu, se fit appeler M"* Garnier, et épousa secrètement, elle dont on vantait la taille et la beauté, un homme petit, vilain, mais fort à la mode, ce magistrat dont les hommages lui avaient fait tourner la tête, M. de Champlastreux, fils du premier président Mole. Ce beau nom de robe était échu à un fat et à un débauché. M. de Champlastreux, se distingue à sa façon, et ne laisse pas d'occuper la renommée, soit à Paris, soit dans la province. Intendant de Champagne, il mène grand train, il brille par sa livrée et par sa meute, il a cent chiens et

Page 1